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Archives pour novembre 2019

Les misérables – Ladj Ly – 2019

23. Les misérables - Ladj Ly - 2019Will we survive ?

   9.0   Galvanisé par sa réputation de film choc du dernier festival de Cannes, le film de Ladj Ly est pourtant plus subtil, plus puissant, qu’un simple produit choc de festival. Il est tellement pluriel, surprenant, moderne dans sa forme comme dans son fond qu’il est moins un choc qu’un témoin de son époque. Qu’on se le dise, s’il évoque considérablement La haine et s’en inspire ouvertement, au point de lui rendre hommage par de multiples clins d’œil (l’arme, l’animal, la caméra volante, le final) Les misérables c’est The wire à Montfermeil. C’est vingt-quatre heures dans la vie d’une BAC et d’une cité, à bord d’une voiture ou d’un drone. Il y a une histoire de lionceau égaré, un tir de flashball, une preuve filmée, un cocktail Molotov. Et au milieu, ces misérables, qu’ils soient d’un camp ou de l’autre. C’est un film en surtension permanente, même quand il prend le temps de se poser.

     Le dernier plan de La vie scolaire, film réalisé par Grand Corps Malade & Medhi Idir, sorti aussi cette année, est un plan drone, qui sort d’une salle de classe, s’élève au-dessus des immeubles afin d’avoir une vue d’ensemble sur la cité toute entière. C’est une jolie façon de finir ce joli film. C’est aussi un peu gratuit et si l’utilisation musicale convoque plutôt Esprits rebelles, c’est sans doute aussi trop connoté La haine : On se souvient, dans le film de Mathieu Kassovitz, de ce plan qui s’élevait dans la cité au son de Sound of da police, de KRS-One mixé par Cut Killer. A l’époque ce n’était évidemment pas un drone, mais un mini-hélicoptère téléguidé. Ce qu’il y a d’étincelant, entre autre chose, dans le film de Ladj Ly, qui utilise allègrement le drone, c’est qu’il l’intègre dans la diégèse. Ainsi ce n’est plus un joli gadget mais un élément déclencheur : Ce drone, piloté par un gamin voyeur, qui observe les filles à la manière de James Stewart dans Fenêtre sur cour, va assister à une bavure policière. Il va donc filmer une bavure. En plus de redéfinir l’angle, le rythme et l’atmosphère du film – qui au même titre que le récit devient totalement instable – l’effet escompté est une double sinon triple mise en abyme puisque Ladj Ly, qui vient de la banlieue, de cette banlieue, faisait jadis du copwatch (pratique consistant à surveiller les éventuels dérapages de la police), qu’il a jadis filmé une bavure et que ce gamin au drone n’est autre que son propre fils – Une part de lui en somme.

     Constitué d’une première partie en forme de chronique substituée par une seconde qui vire au film de genre, le film effectue un virage qui rappelle l’histoire même de sa conception : Celui de partir d’une réalité pour y injecter de la fiction, puisque Les misérables devait s’intituler Copwatch, au préalable. Le film prendra donc le temps d’installer les choses avant d’en arriver à ce virage narratif. Une quarantaine de minutes, semble-t-il. Il y aura d’abord une étrange séquence introductive, bercée par la liesse populaire provoquée par un match de coupe du monde 2018. On y suit déjà Issa mais très vite on le perd dans la foule, les sourires, l’euphorie et la communion collective. Déjà, cette ferveur est menacée : En effet, une nappe sonore angoissante s’installe, grandit, s’impose et finit par couvrir ces cris de joie. On est champions du monde mais on va vite l’oublier et c’est aussi ce que raconte le film en sus : Toute cohésion populaire nationale ne peut faire oublier les forces et les inégalités qui dominent. Si le film utilise des faits et des personnages tous absolument avérés, dira Ladj Ly – aussi bien Le Maire que Salah, le lion que le cocktail molotov – c’est bien entendu la dimension romanesque provoquée par ce lendemain de victoire en coupe du monde et l’unité d’espace-temps qui lui administre cette surtension permanente, puisque tout se déroule sur vingt-quatre heures, à l’instar des émeutes caniculaires de Do the right thing (autre film estival, brulant, faché) de Spike Lee ou des post-émeutes de La haine : Il s’agissait là-aussi d’une bavure. Et d’un gamin, hors-champ, entre la vie et la mort.    

     Déjà, chez Kassovitz tout était pris du point de vue de trois personnages, trois petits zonards de la cité, qui devant le miroir se prenaient pour Travis Bicke et rêvaient de venger le gamin plongé dans le coma au moyen d’un pistolet abandonné qu’ils avaient trouvé. Qu’importe s’ils ne savaient pas se tondre les cheveux ou s’ils avaient une fâcheuse tendance à halluciner des vaches, cette arme leur donnait du pouvoir, du cran, de la folie. Cette arme, dans Les misérables, est entre les mains des policiers. C’est en toute logique que le film suivra donc ces trois mecs de la brigade anti-criminalité, qui sont là aussi les trois personnages principaux du film. Et cette idée permet sans nul doute à Ladj Ly de trouver la bonne distance, à la fois pour filmer la cité mais aussi les policiers, brasser les stéréotypes (Gwada le good cop, Chris le cow-boy et Stéphane, la nouvelle recrue) pour mieux les détourner : Le feu aux poudres ne vient pas forcément de celui qu’on pense. A l’instar du Training day, d’Antoine Fuqua (qui suivait la première journée d’Ethan Hawke aux côtés de Denzel Washington) il s’agit essentiellement de suivre les premières heures du bleu, Stéphane qui vient de Cherbourg, et qui sera vite affublé d’un surnom Pento, parce qu’il a les cheveux gominés ; d’assister à son premier contact, musclé, avec ses coéquipiers et avec la cité qu’ils sont chargés de surveiller. Pento c’est un personnage fondamental, alter-égo du spectateur, sur lequel on pose d’emblée une identification.

     Ladj Ly donne du rythme, sans jamais pourtant tomber dans une mise en scène tape à l’œil ni en misant sur les attendues punchlines. Elles sont là, bien entendu, mais elles se fondent dans le décor, elles ne brisent pas l’élan de la chronique. L’idée motrice de Ladj Ly c’est de nous faire entrer, comme cette nouvelle recrue, dans ce monde, petit à petit. On est en immersion à Montfermeil, à ses côtés, en pleine patrouille. On encaisse les blagues des collègues, on observe les dérapages embarrassants (le contrôle gratuit d’adolescentes à un arrêt de bus) et on fait connaissance des lieux (le marché, notamment) ainsi qu’avec les « personnages » de la cité : Certains piliers comme « Le maire » qui gère les tensions, Salah l’ancien caïd passé sage religieux ou les frères Muz ; d’autres plus discrets comme ce rappeur ancien taulard, le garçon aux merguez cuites au soleil ; et les enfants, bien entendu : Buzz qui passe son temps à faire voler son drone, Issa qui va se retrouver à dilapider un lionceau dans un cirque de gitans.

     Dans son engagement, rien ne laisse présager de ce choix de l’angle par lequel l’auteur traite cette histoire. Il y a une explication quant au désir de Ladj ly de faire un film du point de vue des policiers en patrouille. Certes il a grandi dans la banlieue, mais il a aussi filmé les policiers, fait des documentaires sur les méthodes musclées. Il a aussi reçu de nombreuses plaintes, écumé les gardes à vues. Il connait la cité mais il connait aussi le monde de ceux qui la surveille. C’est cette maturité qui surprend : Comment un type qui a grandi en ayant des rapports aussi compliqués avec les forces de l’ordre peut-il réussir à faire un film qui leur rend toute leur complexité, leur misère quotidienne, eux qui sont pour beaucoup aussi issue de ces cités ? La très belle scène de confrontation nocturne entre Gwada & Pento, autour d’une table d’un café qui évoque celle de Heat, est une merveille d’écriture complexe et nuancée. Si les forces, ici, ne sont ni miroirs ni contraires, il y a une complémentarité dans ce dialogue face-à-face qui raconte que cet embrasement, cette folie se jouent à pas grand-chose. Qu’ils sont tous dépassés par les évènements.

     Pourtant, bien qu’il suive en majorité les policiers de la BAC, Ladj Ly va faire d’Issa – en plus de lui offrir une double entrée (pas si) anodine au préalable – l’enfant victime de la bavure, son personnage central, son moteur pour l’insurrection : Le fait d’intégrer Les misérables, de Victor Hugo dans le récit, en dit long sur sa démarche. Parce que Montfermeil c’est aussi la ville du livre, de l’auberge des Thénardier. Les personnages vont jusqu’à l’évoquer lors d’une conversation. Et Issa c’est clairement Gavroche. Il est tombé par-terre c’est la faute à Voltaire. Il faudra aller au bout ou presque, sans franchir le point d’interrogation qui sera un appel au secours. Cette insurrection finale est d’une puissance inouïe, à la fois parce que cette tension semble incontrôlable, mais aussi parce que c’est une révolte d’enfants, contre toute forme d’autorités, les flics « La pince » ou « Le maire » qu’importent les statuts des crapules, ils ne font plus de distinctions. Gavroche était sur les barricades, Issa et les autres sont dans la cage d’escalier parés à tout péter. C’est aujourd’hui, c’est demain, ici et partout.

     Etrange sensation que de voir le sixième film de Rabah Ameur-Zaïmeche le même soir que le premier film de Ladj Ly, quand on se souvient que Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001), le premier film de RAZ, se déroulait déjà, comme Les misérables, dans la cité des Bosquets à Montfermeil – Quoi de plus normal, ils y ont tous deux grandi. En tout cas, voilà bien longtemps que je n’étais pas allé voir un film le jour de sa sortie nationale – Moi qui suis plus adepte de laisser retomber l’effervescence et l’euphorie. Alors deux… Si je suis ravi de retrouver un RAZ inspiré avec très inégal mais ample, âpre et parfois fulgurant Terminal sud – J’essaie d’en parler bientôt – je suis surtout impressionné par ce premier film, disons plutôt premier long métrage en solitaire (L’auteur a aussi coréalisé des documentaires en plus d’avoir ses faits d’armes avec le collectif Kourtrajmé) au point qu’il a un peu éclipsé son compère. Il n’en a pas besoin, il va sans doute cartonner, mais je le dis quand même, courez-y ! Il est si rare d’assister à une telle onde de choc.

Les amants réguliers – Philippe Garrel – 2005

20. Les amants réguliers - Philippe Garrel - 200568 pour rêverie.

   10.0   Les jeunes fument de l’opium, écrivent des poèmes, s’adonnent au surréalisme pictural et surtout sont en pleins préparatifs révolutionnaires. La puissance d’un visage, la force de l’ombre de ce visage sur un mur, la profondeur d’un regard perdu ou d’un échange de regards éphémère. Garrel capte quelque chose de l’ordre de l’apparition, cette impression qu’on n’a jamais vu de visages au cinéma, qu’il est le premier à briser le vrai du faux, à nous transporter dans le songe. Des apparitions anonymes, solitaires. Des présences dans un escalier, des silhouettes au milieu du brasier.

     Entre-temps, François fuit la police qui le recherche pour refus puis nous présentation à l’incorporation au service militaire. Dans une errance sans fin le voilà lancé dans cette aventure jusque dans les beaux quartiers de Paris, où l’on brûle des voitures, on les retourne pour s’en faire des boucliers, on se protège par des montagnes de pavés, on veut montrer que la jeunesse existe. Entre explosions abstraites, fumées passagères, blessures sur les pavés, c’est un drapeau que l’on brule. C’est quelques cris confus traversés par des amas de pierres. Le film saisit, de façon singulière, la révolution de la rue. Il y a le chaos de ces espérances de feu promises par le premier intitulé de carton/chapitre. Quelque chose d’un peu hors du temps qui tient autant du Renoir de La vie est à nous, que du Guy Gilles d’Au pan coupé voire le Béla Tarr, des Harmonies Werckmeister. Philippe Garrel reste un héritier de la nouvelle vague unique en son genre.

     C’est aussi Paris que l’on trouve ici comme jamais auparavant le cinéma nous l’avait offert. On y court à travers ses rues, on se réfugie sur ses toits. Les toits de Paris sont comme une providence labyrinthique qui ouvre sur une issue qui sera aussi celle du film, impondérable, insaisissable, romantique et languissante. Des inserts étonnants servent d’ellipse. Deux indices temporels nous sont offerts, deux plaques de numéros d’habitation, le 68 puis le 69. On dirait du Resnais. Le Resnais des temps beaux et glorieux. Mais aussi une coupure de journal, ici, des fondus en iris, là. C’est La nouvelle vague mais pas vraiment non plus. C’est Garrel, qui rêve, qui se souvient, puisqu’il avait l’âge de ses personnages en 68. Les amants réguliers sera à la fois un beau témoignage abstrait et une sublime éventuelle répercussion.

     Après les pavés, on rejoint l’appartement familial où l’on retrouve papy qui nous dit qu’il faut profiter de la situation car « une occasion de révolution comme celle-ci ne se représentera plus ». Le rôle du père – ici du grand-père – est fondamental dans l’œuvre de Philippe Garrel, qu’il soit de sang dans Les baisers de secours ou spirituel dans Le vent de la nuit. Autrefois c’était son père Maurice qui se trouvait devant l’objectif, aujourd’hui Philippe Garrel, au moyen d’une splendide scène de passation de relais, filme Louis Garrel, son propre fils. Louis Garrel, cette belle gueule (du cinéma français) est une beauté mystérieuse, magnétique, qui embrase l’écran de chacune de ses apparitions, sa voix fluide et son charisme froid.

     Et le film capte aussi la séparation, ce moment où déjà les manifestants n’y croient plus. La nuit passe. La vie reprend, comme avant. Comme si l’instant avait été rêvé. Une ellipse : Un procès pour insoumission, puisque François a refusé de faire son service. C’est le début des Espoirs fusillés, nous renseigne un nouveau carton : Il ne reste que l’aventure des amants. Mais Garrel va y mettre autant de cœur, sinon davantage, en caressant les regards, les sourires, la peau, les mouvements de Clothilde Hesme & Louis Garrel. Tout en continuant de filmer ceux qui gravitent autour, les fantômes reclus dans l’opium, poètes maudits qui rivalisent d’états d’âme.

     François tombera sous le charme de la belle Lilie alors qu’elle se souvient l’avoir croisé durant les émeutes. Une histoire d’amour va naître. Une histoire née des pavés, de la colère, d’un désir de liberté. Au regard mystérieux de l’un répond le sourire angélique de l’autre. Ça devient un film qui stagne, un film troublant, aléatoire, qui pourrait s’étirer à l’infini, une sorte de trou noir sensuel, intemporel où l’on aime se perdre. C’est très doux et très radical à la fois, tant on est comme happé, coincé dans l’espace-temps. J’aime tellement ce film, son ambiance, son rythme. Son noir et blanc, charbonneux, sublime. Il pourrait durer encore des heures, ainsi.

     Les éclats d’inamertume viennent troubler un peu cet adorable vertige. Ou les répercussions de l’amour fou. Il ne reste plus que d’infimes variations, de légers tremblements, une somme d’interstices, des rêves de départs, à New York, au Maroc. Et c’est la solitude qui gagne. Les hautes solitudes, pour reprendre l’autre titre d’un film de Garrel. C’est Le sommeil des justes, quatrième partie, brève comme un flash, qui scelle cette histoire, cette parenthèse éternelle. Car il ne reste plus que le rêve d’un temps révolu, d’une esquisse de bonheur intemporel. Ou la mort. C’est un songe, Les amants réguliers. Un songe de trois heures au sein duquel 68 est monde, 68 est fiasco. Un autre film de Garrel que je n’ai pas vu s’intitule Le cœur fantôme. Un titre qui aurait pu servir de sous-titre, ici. Quand l’amour s’échappe, la vie s’échappe aussi. Peut-être ne reste-t-il plus qu’à rêver, comme François, de révolution française. C’est beau à chialer.

Sorry we missed you – Ken Loach – 2019

08. Sorry we missed you - Ken Loach - 2019De durs lendemains.

   8.5   Etant donné que je n’ai vu aucun de ses films (souvent estimés) réalisés durant les années 90, je me contenterai de dire que Sorry we missed you est le plus beau Ken Loach depuis vingt ans. C’est une merveille, du niveau de Family life. Mais c’est aussi sans doute son plus déprimant, tant il semble dire qu’on est allé trop loin, que la rébellion est vaine, que la société est morte. Et qu’on finira tous acculés, à bout de souffle, à l’image de ce terrible dernier plan. Ça tombe bien, c’est le Loach que j’aime, moi. Il n’a jamais été un cinéaste formaliste loin s’en faut, mais il peut parfois sortir une idée comme celle-là, cet écran noir vertigineux d’une puissance infinie, qui semble tout dire de notre monde et qui te met sur le carreau, te laisse éprouvé, avec ta colère et tes larmes.

     Les Turner vivent dans la banlieue de Newcastle. Abby est aide-soignante à domicile pour personnes âgées. Ricky, quant à lui, enchainait les petits boulots précaires, jusqu’au jour où il découvre l’opportunité de devenir chauffeur-livreur franchisé. A son compte ? Pas vraiment, c’est un mirage. Il doit prendre un crédit afin de s’acheter un camion, doit se plier aux exigences d’une agence de vente en ligne qui paie à la course, est observé dans chacun de ses déplacements – Ce véhicule surveillé dans lequel il n’a même pas le droit de faire monter sa propre fille. Et mieux vaut ne pas compter ses heures si l’on veut finir le mois et être bien vu de ces supérieurs condescendants.

     C’est quasi de l’esclavage moderne. Un esclavage au sein duquel on te fait croire que tu es complètement libre. Où l’on te dit que tu ne travailles pas « pour » mais « avec ». Sauf quand il t’arrive une couille, évidemment, dans ces cas-là il n’y a plus ni pour ni avec, il n’y a plus rien, on te laisse impuissant dans ta pisse et ton sang. Il s’agit de vendre de la pseudo liberté individuelle afin de briser tous les élans collectifs, puisque chacun travaille de son côté. Un néo-libéralisme aussi transparent qu’il est malsain, qui annihile le lien entre les gens, au sein du milieu professionnel mais surtout au sein de la famille. Quand il n’y a que rentabilité, c’est la structure familiale qui s’effondre.

     En plus de l’ubérisation de la société, il me semble que le film raconte assez bien cet état d’appauvrissement de la société, cette idée que la classe moyenne haute de jadis est devenue la classe moyenne basse d’aujourd’hui. Il y a par ailleurs un background judicieusement placé un moment (Une jolie discussion entre Abby et l’une de ses patientes) où l’on comprend que les Turner ont manqué de pouvoir s’acheter une maison dix années auparavant, mais qu’ils sont restés locataires suite à la crise, au point maintenant de devoir vendre leur voiture familiale afin d’investir dans une camionnette de livraison, et d’espérer garder leurs jobs afin de pouvoir payer leur loyer.

     Et le film s’intéresse aux répercussions sur le couple, leur quotidien jusque dans leur intimité pure. Parvient à faire exister chacun d’eux, dans leurs boulots respectifs, accaparants, exténuants. Mais aussi au sein de la cellule familiale toute entière, avec ces deux enfants qui en souffrent et traduisent leur tristesse chacun à leur manière, petite délinquance pour l’un, déprime retenue pour l’autre. Les comédiens sont toujours exceptionnels dans les films de Ken Loach, mais que dire de ces deux gamins ? Ce garçon qui sèche les cours, se réfugie dans le tag et s’érige contre (la non-réussite de) son père ; cette petite fille, brillante, qui observe, se tait et panique quand on crie. Elle t’arrache les larmes à chacune de ses apparitions.

     C’est sa faculté à tenir une ligne claire qui impressionne tant. Cette qualité quasi obsessionnelle qu’il a de tracer une trajectoire et de s’y tenir coute que coute. Qu’importe alors que la démonstration se fasse à renfort de sabots, qu’il faille en passer par des tournures moins subtiles, des portes enfoncées plutôt qu’ouvertes, pour qu’elle tienne il faut que le processus aille jusqu’au bout. Couches sur couches, répercussions de clés de camionnette perdues, rendez-vous scolaire fortuit, convocation au commissariat, clientèle récalcitrante, conflit entre collègues. Le naturalisme loachien a toujours été moins réaliste que militant, il serait dommage de lui faire le procès aujourd’hui tandis qu’il a 83 ans et qu’il livre là l’un de ses films les plus intenses.

Sex education – Saison 1 – Netflix – 2019

23. Sex education - Saison 1 - Netflix - 2019A la prochaine étape !

   8.0   S’il y a bien une série sur laquelle je n’avais guère fondé d’espoir – malgré tout le bien qu’on n’avait pu m’en dire, ici ou là – c’est bien celle-ci, ce teen show british. Je n’y croyais pas du tout. Mais passé le sentiment dubitatif provoqué par le pilot en demi-teinte, trop plein, trop provocateur, trop extravagant, il faut pourtant se rendre à l’évidence : Sex education est une merveille de teen show comme on en rêvait. Drôle, émouvant, moderne, frontal.

     C’est en soi déjà une belle réponse à American pie. Dans le film de Paul & Chris Weitz, il s’agissait de savoir si Jim et ses potes allaient oui ou non respecter leur pacte et tremper leur biscuit avant la fac. Dans la série de Laurie Nunn on suivra Otis en espérant qu’il parvienne enfin à se branler. C’est un peu plus complexe que ça, évidemment, mais j’aime bien l’idée de la boucle enclenchée par une masturbation manquée puis réussie : On sort du cadre habituel de la première fois / première baise.

     Otis, seize ans, fils d’une sexologue, vit dans un quartier aisé. Maeve, le même âge, sans parents, vit dans une caravane. Il est transparent, elle est populaire. Il est vierge, on la surnomme « la croqueuse de bites ». Le découvrant en train de donner des conseils à Adam qui est incapable d’atteindre l’orgasme, Maeve va embringuer Otis dans un business assez singulier de thérapie sexuelle au Lycée, en improvisant un cabinet thérapeutique clandestin dans des chiottes abandonnées.

     Chaque épisode – à la manière de Six feet under, avec les morts – s’ouvrira sur un rapport difficile entre deux nouveaux personnages, afin qu’on voit plus tard, l’un ou l’autre, voire les deux, demander les services thérapeutiques de Maeve, qui gère la logistique et d’Otis, qui écoute et conseille. Et très vite, un lien se crée entre eux deux, un lien pratique qui se transforme rapidement en relation plus confidentielle – Ils se confient l’un à l’autre sur leurs problèmes personnels – sorte d’amitié perturbée par des sentiments plus forts, faisant naître un amour impossible in fine assez bouleversant. L’épisode de l’avortement est probablement celui par lequel j’ai compris que Sex education (qui par instants me rappelle le sublime Adventureland, de Greg Mottola ou la non moins sublime série Freaks & geeks, de Paul Feig) et moi, c’était gagné.

     Il n’y en a pourtant pas que pour Maeve & Otis, puisque la série se focalise en réalité sur quatre personnages : Otis, Maeve, Adam & Eric. Adam est le fils du proviseur, c’est un cancre et un tyran solitaire, ayant la particularité d’être généreusement membré. Eric est le meilleur ami d’Otis, il est gay, assume pleinement son homosexualité mais supporte plus difficilement le regard des autres sur son homosexualité. Si ces deux personnages se greffent à merveille à Otis & Maeve, il faudra aussi compter sur beaucoup d’autres, à commencer par les parents (ou le frère, pour Maeve) dont on comprend vite qu’ils sont le reflet de leurs enfants ou la figure tutélaire trop imposante, mais aussi sur Lilly la clarinettiste, Jackson le nageur, Jakob le plombier, Ola la caissière du supermarché. C’est passionnant à tout point de vue. Pour chacun d’entre eux.

      Sex education fait un bien fou. Avec son écriture absolument brillante, ses personnages hauts en couleur, sa maestria à contourner tous les stéréotypes et sa modernité, tout simplement. C’est à la fois très cru et très doux, sale et solaire, suranné et moderne, réaliste et merveilleux, à l’image de l’écrin scolaire et résidentiel dans lesquels le récit évolue ou de ces sanitaires désaffectés. L’imposante colorimétrie n’empêche pas une profonde noirceur.

     Laissons-là décanter, mûrir, traverser le temps, se développer encore, mais pas impossible, si tout se passe bien, qu’on y retrouve une force similaire à celle d’un Freaks & geeks, le plus grand teen show de l’histoire des teen show.

Une intime conviction – Antoine Raimbault – 2019

18. Une intime conviction - Antoine Raimbault - 2019La lumière du doute.

   7.5   C’est un film sur le doute. Sur la victoire du doute sur l’incrimination par intime conviction. Sur l’intime conviction qu’en l’absence de preuves, la vraie justice c’est le doute. Sur un personnage qui devient ce qu’elle combat, dès l’instant qu’elle accuse au lieu de défendre. Ne serait-ce que sur cette matière plurielle et complexe, Une intime conviction, d’Antoine Raimbault fascine, impressionne. Ce n’est pas juste un Faites entrer l’accusé transposé sur grand écran. C’est un beau film sur les valeurs de la justice, un film aussi bien héritier de Cayatte que de Douze hommes en colère.

     Mais une autre idée, peut-être la plus importante, la plus personnelle et qui permet d’obtenir la bonne distance face aux faits, c’est son intérêt de créer une partie fictionnelle par l’intermédiaire du personnage de Nora. C’est un personnage qui n’existe pas du tout mais qu’on voit comme la combinaison de plein d’autres et notamment de rencontres effectuées par Antoine Raimbault lorsqu’il s’intéresse de prêt à cette affaire. Sauf que c’est évidemment bien plus que cela : Nora, c’est l’auteur. Nora, c’est le spectateur. Elle représente autant ses questionnements (à Antoine Raimbault, qui depuis l’appel, connaît les moindres secousses de ce procès, a pleinement conscience de ses zones de mystères) que les nôtres : Ce piège de la soif de vérité.

     Car ces questionnements parfois, se transforment en obsession. « J’ai fait de mon obsession pour l’affaire une obsession de cinéma, qui a engendré un personnage obsessionnel » a déclaré l’auteur. L’obsession de Nora (brillamment incarnée par l’extraordinaire Marina Fois) fait carrément flipper. Son évolution est passionnante car elle est d’abord, en ancienne jurée, persuadée de l’innocence de Jacques Viguier, avant de se persuader de la culpabilité de l’amant de Suzanne Viguier. Le film ira jusqu’au bout à son égard, jusqu’à la déshumaniser totalement quand son appétit de justice devient de l’acharnement à trouver le coupable, jusqu’à ce qu’elle devienne le miroir de l’instruction à charge. Il la déshumanise pour la lâcher au profit de l’avocat Dupont-Moretti en l’accompagnant dans sa dernière plaidoirie, magnifique, la fameuse dans laquelle il parle d’un procès qui est devenue le « Concours Lépine de l’hypothèse ».

     On se souvient au début du film, lorsque le procureur mettait en parallèle cette affaire avec le cinéma d’Hitchcock : Il y avait un double sens, puisque Viguier est un éminent cinéphile mais aussi parce que le public pouvait projeter tous ses fantasmes de récits hitchcockiens sur cette affaire. Alors, c’est plutôt Une femme disparait ou Le faux coupable ? Et si c’était Le crime était presque parfait, hein ? Qu’importe la véracité de l’utilisation, cette plaidoirie permet aussi à Antoine Raimbault de jouer de la mise en abyme, du plaisir méta à générer de la matière cinématographique, de raconter sa fascination pour la dramaturgie hitchcockienne doublé de son amour pour les films de procès.

     Le film prend plein de risques, joue d’audacieux parti-pris, parfois visibles, parfois non. Ainsi, il utilise le vrai dessin des enfants, par exemple. Il choisit de ne jamais aller du côté des jurés. Il prend Laurent Lucas pour incarner Jacques Viguier, choix aussi casse-gueule qu’il est réussi, tant cet acteur exacerbe ce doute, représente à travers ses rôles antérieurs la pure ordure autant que la victime la plus « normale ». Une sorte de Henry Fonda d’aujourd’hui. Et là il est opaque, imperceptible, paumé. Comme Viguier l’était et il l’incarne à merveille. Bref, c’est un excellent premier film, hyper ambitieux.

Vingt mille lieues sous les mers (20,000 leagues under the sea) – Richard Fleischer – 1955

05. Vingt mille lieues sous les mers - 20,000 leagues under the sea - Richard Fleischer - 1955Le monde de Nemo.

   7.5   Soit le film qui fait la combinaison de deux explorateurs, l’un de papier, l’autre de l’écran : Jules Verne & Walt Disney. Fleischer ne sera que le brillant artisan-exécuteur de cette affaire, qui repose aussi sur les présences de Kirk Douglas, Paul Lukas, Peter Lorre & James Mason. Excusez du peu. Le premier sera un courageux harponneur, les deux suivants un homme de science et son vaillant conseiller, quant au quatrième il s’agit ni plus ni moins que de l’énigmatique Capitaine Nemo, politicien fou et torturé. Un poulpe géant fera donc office de grand méchant quand Peter Lorre sera lui tout gentil, voilà en partie sur quoi s’appuyait la promotion du film, qui faisait aussi dire à Kirk Douglas qu’il allait se battre contre un requin et une tribu cannibale mais que son plus grand mérite ici allait être de pousser la chansonnette accompagné d’un ukulélé en tortue. Mais le cœur du film se joue avant, à mon sens. Dans la découverte du Nautilus (visuellement fascinant et bien aidé par le Scope et le Technicolor) dont on croit d’abord qu’il est un monstre marin qui dévaste les frégates du Pacifique avant de comprendre qu’il est un navire insubmersible qui renferme la folie d’un seul homme,  explorateur et terroriste. Rien que pour ce glissement (vers le Nautilus, vers Nemo, vers le monstre) et pour l’exploration sous-marine qui en découle, Vingt-mille lieues sous les mers est un très beau film d’aventure.

     J’aime aussi beaucoup le film pour l’imaginaire qu’il charrie et auquel il me renvoie, par nostalgie : L’intérieur du Nautilus à quelque chose de celui de la fusée dans Tintin – Faut-il rappeler que l’un des ouvrages de Jules Verne s’intitule « De la terre à la lune » ? – et des similitudes dans les personnages se ressentent, au point que l’on peut considérer que Milou est remplacé par l’otarie Esmeralda. Mais c’est aussi un cinéma maritime, que j’affectionne et qui probablement s’en inspire, que le film convoque par touches. Les portes étanches qui referment les compartiments inondés lors de l’avarie provoquée par l’explosion ne sont pas sans rappeler celles de Titanic ; Quant au voyage à travers le vaisseau, ses pièces, son ambiance métallique, son arbre d’hélice, c’est bien entendu à L’aventure du Poséidon (Peut-être Le film de mon enfance) auquel je songe ; On pourrait aller plus loin et voir les prémisses d’Alien dans ces couloirs, celles de Das boot dans l’immensité maritime qui enveloppe ce monstre d’acier. Quant à ce hublot géant, cette façon si singulière et poétique – Ah, la mort du Capitaine Nemo – qu’il a de s’ouvrir sur l’océan, il me renvoie à la structure vitrée de l’Atlantis de Stromberg dans mon James Bond préféré, L’espion qui m’aimait. Bref, tout ça pour dire que c’est un film que j’aurais probablement adoré voir et revoir, gamin, mais que de le découvrir aujourd’hui ne me le rend pas moins sympathique, au contraire.

La vie scolaire – Grand Corps Malade & Mehdi Idir – 2019

13. La vie scolaire - Grand Corps Malade & Mehdi Idir - 2019Entre les esprits rebelles.

   6.0   Si le décor est différent, on retrouve le même geste, la même respiration, la même patte que pour Patients, le précédent (et premier) film de Grand Corps Malade et Medhi Idir. C’est une suite de saynètes, remplies de punchlines forcées, qui marie la légèreté à la gravité, varie humour et sérieux avec une certaine aisance. Certains personnages, comme Badr sont esquissés sur un trait de personnalité, une manie, une mimique, une manière de s’exprimer mais ça fait partie du deal, de cette lecture qui tient autant du stand-up dans sa façon de vouloir faire rire le spectateur de façon très insistante que de la bande dessinée humoristique avec une situation une planche, qu’on peut aussi trouver dans un film comme Les sous doués ou Les beaux gosses. C’est infiniment mieux écrit que le premier, beaucoup moins audacieux que le second, certes, mais on ressent un amour dévoué pour chacun de ces personnages, ces acteurs, les petits comme les grands. C’est aussi le pari et le risque du film de vouloir s’intéresser aux deux mondes jusqu’à les confondre. Un moment donné, une séquence suit une fête entre les enseignants et une autre entre les élèves dans un montage alterné où l’on découvre qu’ils font finalement la même chose. C’est mignon. C’est une scène clipesque comme il y en aura beaucoup dans le film (et comme il y en avait beaucoup dans Patients) soit une sorte de plan(s) séquence(s) avec tout plein de fondus enchainés (dans un verre, des lunettes, une porte etc…) sans aucun autre intérêt sinon celui de servir un rythme de clip et donc s’accommoder au morceau présent à ce moment-là : Shelly Amn, de Red Rat. Malgré tout et comme ça pouvait déjà être le cas dans son film précédent, ces séquences servent moins d’emballage musical (assez imposant ceci étant : Shurik’n, Doc Gyneco, Stevie Wonder, Ben Mazué) ni à étaler un savoir-faire technique qu’à embellir chacun des acteurs, des personnages, ici en particulier Liam Pierron & Zita Hanrot, Yanis & Samia, élève & CPE, qui se reflètent et se complètent malgré tout, et qui partagent le secret, très cruel et beau, de se croiser au parloir d’une même prison. Après, dans sa dimension sociale je trouve le film un peu juste. On sent que les mecs ont adorés leurs années collège, qu’ils veulent en faire un film avec leur point de vue de l’époque, leurs petites anecdotes en rafale, tout en le remettant aux données du jour, mais si La vie scolaire essaie de montrer, seulement par l’intermédiaire du professeur d’histoire incarné par Antoine Reinartz, un abandon mu en colère contre les élèves, il ne sonne pas très réaliste dans sa démarche réconciliatrice anachronique. Il n’y a rien, dans La vie scolaire, qui montre une préoccupation sociétale, une perplexité face au système, à contrario du film de Michel Leclerc, La lutte des classes. Du moins, il me semble. Ça reste un film très plaisant à regarder, quoiqu’il en soit.

JF partagerait appartement (Single White Female) – Barbet Schroeder – 1992

15. JF partagerait appartement - Single White Female - Barbet Schroeder - 1992Le poids de la gémellité évaporée. 

   6.0   Il faisait partie de cette vague de thrillers hollywoodiens vaguement érotiques sortis durant les années 90 que j’affectionnais tant quand j’étais adolescent, au même titre que d’autres se passionnaient pour La trilogie du samedi, j’imagine. Il était surtout l’un de ceux que je préférais, avec La main sur le berceau ou Color of night. Autant je sais que le premier, signé Curtis Hanson, est resté absolument génial, autant le second, j’ai bien des doutes. En tout cas, j’étais curieux de revoir JF et moins pour le plaisir de la retrouvaille que pour voir un film de Barbet Schroeder – donnée qui à l’époque m’échappait. De Schroeder et de cette même période il faudra que je revoie L’enjeu (avec Michael Keaton et premier DVD qu’on avait eu à la maison, si mes souvenirs sont bons) et Le poids du déshonneur (avec Meryl Streep, Liam Neeson & Edward Furlong), deux films que j’aimais bien aussi. Si cette période n’est sans doute pas la plus intéressante de sa carrière, il me semble qu’il fut un bon artisan du genre en ce temps-là.

     Dans ce genre, justement, le film fonctionne toujours bien, distillant trauma et tension crescendo avec une certaine dextérité, captant l’atmosphère imposante et lugubre de cet appartement post-haussmannien d’un ancien hôtel de l’Upper West Side avec un sens de l’espace percutant. Mais la réussite tient en grande partie grâce à son duo d’actrices au physique volontairement ressemblant : Bridget Fonda & Jennifer Jason Leigh sont si extra que le casting masculin qui gravite autour d’elles semble complètement amorphe. La mise en place est plutôt efficace à défaut d’être réellement brillante : Après une rupture douloureuse, Allie, conceptrice de mode, engage Hedy comme colocataire mais si cette dernière est d’abord agréable et attentive, elle va peu à peu devenir jalouse et envahissante, au point de s’approprier son identité, intercepter son courrier, s’acheter les mêmes vêtements puis copier sa coiffure, rousse et carrée. Ce n’est que le début d’un cauchemar vampirique qui aboutira dans une folie destructrice et meurtrière.

     Ce qui pose problème c’est probablement le nombre de rebondissements, d’artifices scénaristiques, de virages grossiers. Le film ne lésine pas à ouvrir des tiroirs, tient d’abord bien l’équilibre puis le perd dans sa dernière demi-heure où il gagne en efficacité cruelle ce qu’il perd en crédibilité sulfureuse. C’est dommage, cette tension domestique aurait méritée plus de rigueur, de force de frappe : On sent qu’il a Vertigo en modèle mais il ne prend jamais le temps de creuser un sillon aussi vénéneux qu’Hitchcock : La scène où Allie suit Hedy dans la nuit, jusque dans ce club où elle découvre que sa coloc se fait passer pour elle, est aussi géniale et malaisante sur le papier que foirée et expédiée à l’écran. Malgré tout et si l’on passe outre les grossières invraisemblances (l’utilisation aléatoire du son propagé par les conduits d’aération, notamment) avec JF partagerait appartement, Schroeder montre qu’il maitrise son petit suspense, trouve quelques éclats notamment dans l’utilisation de cet immeuble monstrueux, ses entrailles, naviguant avec aisance dans les couloirs, son ascenseur, sa cave. Bref, ça se regarde encore très bien.

L’argent des autres – Christian de Chalonge – 1978

09. L'argent des autres - Christian de Chalonge - 1978Parfum de scandale.

   7.0   Quelques minutes durant, j’ai bien cru que j’allais détester ça : L’emphase des postures figées, la rigidité du cadre, cette musique dissonante, cette texture clinique monochrome. J’ai pensé qu’on me faisait une mauvaise blague (Dans la lignée du THX1138, de Lucas) avec cette histoire de Prix Louis Delluc et de Césars – Il récolta les plus prestigieux : Film et réalisation. Mais assez vite, la réalisation de Christian de Challonge s’aère, mélange habilement les formes, brise crânement la construction, change le rythme – Un moment donné, il insère même un film d’animation pédagogique. Après avoir observé son licenciement froid et brutal d’une grande banque, le film accompagne Trintignant chez lui. On y découvre Deneuve, qui bien que peu présente à l’écran, tiendra ici un rôle fondamental, de déclencheur et d’accompagnant à la résistance, en somme. Sur le papier, traiter d’un scandale financier avec Deneuve, Trintignant, Berto (clairement, c’est Arlette Laguiller), Serrault et Brasseur, j’y crois moyen et pourtant ils sont tous absolument crédibles.

     Évidemment, en s’appuyant sur le scandale de la Garantie foncière (1971) comme L’outsider s’appuyait sur celui de la Société Générale, L’argent des autres se parent des atouts de son utilité. Mais le fait que justement il parvienne à créer une autre histoire (qui ressemble à la vraie) avec l’ambition de mener une enquête à multiples personnages (comme autant d’entités hiérarchiques ornant une société bancaire) tout en jonglant avec l’intimité d’une victime bouc-émissaire qui ne se laisse pas faire, ainsi qu’avec une chronologie étonnante, lui fait prendre le risque de la singularité et celui du trip ouvertement kafkaïen. On trouve dans la forme autant une ressemblance avec la partie Bruno Cremer de l’ouverture de Sorcerer, qu’une plongée inextricable à la Monsieur Klein. Ça pourrait foirer mais ça tient (en partie parce que l’écriture est brillante, de bout en bout) d’autant que le film est meilleur à mesure qu’il se déploie, qu’il se dévoile.

La nurse (The guardian) – William Friedkin – 1990

17. La nurse - The guardian - William Friedkin - 1990L’arbre aux gros sabots.

   4.5   Autant on imagine sans mal la promotion du film jouer sur un éventuel rapprochement avec L’exorciste – Après tout, Friedkin y retrouve son inspiration surnaturelle et horrifique, le druidisme y supplantant l’exorcisme – autant il est plus difficile de croire que l’auteur de Sorcerer soit réellement passionné par ce nouveau projet dans lequel il se lance alors qu’il est au creux de la vague, tant tout dedans semble traité par-dessus la jambe, bâclé du point de vue de la dynamique du récit, télévisuel dans l’image.

     Néanmoins, La nurse garde un certain cachet de Série B plutôt savoureux dans la mesure où l’on retrouve des visions chères à Friedkin, des choses plus rugueuses que dans n’importe quel autre produit du genre, d’autant qu’il sait faire grimper la tension, faire éclater ses effets gores et utiliser les acteurs adéquats : Jenny Seagrove, qui incarne Camilla, la nounou bizarre, est à la fois très douce et flippante, charmante et diabolique. Avec ce gros 7 sur l’échelle de Barbara Steele, elle apporte pile ce qu’il faut à ce personnage.

     Ceci étant, par son histoire, le film souffre beaucoup de la comparaison avec La main sur le berceau, de Curtis Hanson, qui sortira deux ans plus tard et qui fera, contrairement au film de Friedkin, un petit carton, prouvant que le fantastique n’allait plus vraiment régner durant les années 90 : Il fallait désormais laisser la place à des réalisations plus classiques et à un réalisme domestique plus sulfureux, apporté entre autre par l’éminent Basic Instinct.

     Un élément fort restera, malgré tout : Cet arbre maléfique, qui aussi cheap soit-il dès l’instant qu’il est en mouvement, dégage une vraie singularité esthétique, avec ses visages d’enfants gravés dans son écorce. Par ailleurs, lors d’une scène en forêt, par sa colorimétrie étrange, le malaise qu’elle crée, le film fait revivre le spectre de La dernière maison sur la gauche. Ça n’ira jamais aussi loin, malheureusement et en l’état, La nurse évoque plutôt La ferme de la terreur, pour rester chez Wes Craven. Pas un nanar mais pas loin.

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