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Archives pour 30 novembre, 2019

Les misérables – Ladj Ly – 2019

23. Les misérables - Ladj Ly - 2019Will we survive ?

   9.0   Galvanisé par sa réputation de film choc du dernier festival de Cannes, le film de Ladj Ly est pourtant plus subtil, plus puissant, qu’un simple produit choc de festival. Il est tellement pluriel, surprenant, moderne dans sa forme comme dans son fond qu’il est moins un choc qu’un témoin de son époque. Qu’on se le dise, s’il évoque considérablement La haine et s’en inspire ouvertement, au point de lui rendre hommage par de multiples clins d’œil (l’arme, l’animal, la caméra volante, le final) Les misérables c’est The wire à Montfermeil. C’est vingt-quatre heures dans la vie d’une BAC et d’une cité, à bord d’une voiture ou d’un drone. Il y a une histoire de lionceau égaré, un tir de flashball, une preuve filmée, un cocktail Molotov. Et au milieu, ces misérables, qu’ils soient d’un camp ou de l’autre. C’est un film en surtension permanente, même quand il prend le temps de se poser.

     Le dernier plan de La vie scolaire, film réalisé par Grand Corps Malade & Medhi Idir, sorti aussi cette année, est un plan drone, qui sort d’une salle de classe, s’élève au-dessus des immeubles afin d’avoir une vue d’ensemble sur la cité toute entière. C’est une jolie façon de finir ce joli film. C’est aussi un peu gratuit et si l’utilisation musicale convoque plutôt Esprits rebelles, c’est sans doute aussi trop connoté La haine : On se souvient, dans le film de Mathieu Kassovitz, de ce plan qui s’élevait dans la cité au son de Sound of da police, de KRS-One mixé par Cut Killer. A l’époque ce n’était évidemment pas un drone, mais un mini-hélicoptère téléguidé. Ce qu’il y a d’étincelant, entre autre chose, dans le film de Ladj Ly, qui utilise allègrement le drone, c’est qu’il l’intègre dans la diégèse. Ainsi ce n’est plus un joli gadget mais un élément déclencheur : Ce drone, piloté par un gamin voyeur, qui observe les filles à la manière de James Stewart dans Fenêtre sur cour, va assister à une bavure policière. Il va donc filmer une bavure. En plus de redéfinir l’angle, le rythme et l’atmosphère du film – qui au même titre que le récit devient totalement instable – l’effet escompté est une double sinon triple mise en abyme puisque Ladj Ly, qui vient de la banlieue, de cette banlieue, faisait jadis du copwatch (pratique consistant à surveiller les éventuels dérapages de la police), qu’il a jadis filmé une bavure et que ce gamin au drone n’est autre que son propre fils – Une part de lui en somme.

     Constitué d’une première partie en forme de chronique substituée par une seconde qui vire au film de genre, le film effectue un virage qui rappelle l’histoire même de sa conception : Celui de partir d’une réalité pour y injecter de la fiction, puisque Les misérables devait s’intituler Copwatch, au préalable. Le film prendra donc le temps d’installer les choses avant d’en arriver à ce virage narratif. Une quarantaine de minutes, semble-t-il. Il y aura d’abord une étrange séquence introductive, bercée par la liesse populaire provoquée par un match de coupe du monde 2018. On y suit déjà Issa mais très vite on le perd dans la foule, les sourires, l’euphorie et la communion collective. Déjà, cette ferveur est menacée : En effet, une nappe sonore angoissante s’installe, grandit, s’impose et finit par couvrir ces cris de joie. On est champions du monde mais on va vite l’oublier et c’est aussi ce que raconte le film en sus : Toute cohésion populaire nationale ne peut faire oublier les forces et les inégalités qui dominent. Si le film utilise des faits et des personnages tous absolument avérés, dira Ladj Ly – aussi bien Le Maire que Salah, le lion que le cocktail molotov – c’est bien entendu la dimension romanesque provoquée par ce lendemain de victoire en coupe du monde et l’unité d’espace-temps qui lui administre cette surtension permanente, puisque tout se déroule sur vingt-quatre heures, à l’instar des émeutes caniculaires de Do the right thing (autre film estival, brulant, faché) de Spike Lee ou des post-émeutes de La haine : Il s’agissait là-aussi d’une bavure. Et d’un gamin, hors-champ, entre la vie et la mort.    

     Déjà, chez Kassovitz tout était pris du point de vue de trois personnages, trois petits zonards de la cité, qui devant le miroir se prenaient pour Travis Bicke et rêvaient de venger le gamin plongé dans le coma au moyen d’un pistolet abandonné qu’ils avaient trouvé. Qu’importe s’ils ne savaient pas se tondre les cheveux ou s’ils avaient une fâcheuse tendance à halluciner des vaches, cette arme leur donnait du pouvoir, du cran, de la folie. Cette arme, dans Les misérables, est entre les mains des policiers. C’est en toute logique que le film suivra donc ces trois mecs de la brigade anti-criminalité, qui sont là aussi les trois personnages principaux du film. Et cette idée permet sans nul doute à Ladj Ly de trouver la bonne distance, à la fois pour filmer la cité mais aussi les policiers, brasser les stéréotypes (Gwada le good cop, Chris le cow-boy et Stéphane, la nouvelle recrue) pour mieux les détourner : Le feu aux poudres ne vient pas forcément de celui qu’on pense. A l’instar du Training day, d’Antoine Fuqua (qui suivait la première journée d’Ethan Hawke aux côtés de Denzel Washington) il s’agit essentiellement de suivre les premières heures du bleu, Stéphane qui vient de Cherbourg, et qui sera vite affublé d’un surnom Pento, parce qu’il a les cheveux gominés ; d’assister à son premier contact, musclé, avec ses coéquipiers et avec la cité qu’ils sont chargés de surveiller. Pento c’est un personnage fondamental, alter-égo du spectateur, sur lequel on pose d’emblée une identification.

     Ladj Ly donne du rythme, sans jamais pourtant tomber dans une mise en scène tape à l’œil ni en misant sur les attendues punchlines. Elles sont là, bien entendu, mais elles se fondent dans le décor, elles ne brisent pas l’élan de la chronique. L’idée motrice de Ladj Ly c’est de nous faire entrer, comme cette nouvelle recrue, dans ce monde, petit à petit. On est en immersion à Montfermeil, à ses côtés, en pleine patrouille. On encaisse les blagues des collègues, on observe les dérapages embarrassants (le contrôle gratuit d’adolescentes à un arrêt de bus) et on fait connaissance des lieux (le marché, notamment) ainsi qu’avec les « personnages » de la cité : Certains piliers comme « Le maire » qui gère les tensions, Salah l’ancien caïd passé sage religieux ou les frères Muz ; d’autres plus discrets comme ce rappeur ancien taulard, le garçon aux merguez cuites au soleil ; et les enfants, bien entendu : Buzz qui passe son temps à faire voler son drone, Issa qui va se retrouver à dilapider un lionceau dans un cirque de gitans.

     Dans son engagement, rien ne laisse présager de ce choix de l’angle par lequel l’auteur traite cette histoire. Il y a une explication quant au désir de Ladj ly de faire un film du point de vue des policiers en patrouille. Certes il a grandi dans la banlieue, mais il a aussi filmé les policiers, fait des documentaires sur les méthodes musclées. Il a aussi reçu de nombreuses plaintes, écumé les gardes à vues. Il connait la cité mais il connait aussi le monde de ceux qui la surveille. C’est cette maturité qui surprend : Comment un type qui a grandi en ayant des rapports aussi compliqués avec les forces de l’ordre peut-il réussir à faire un film qui leur rend toute leur complexité, leur misère quotidienne, eux qui sont pour beaucoup aussi issue de ces cités ? La très belle scène de confrontation nocturne entre Gwada & Pento, autour d’une table d’un café qui évoque celle de Heat, est une merveille d’écriture complexe et nuancée. Si les forces, ici, ne sont ni miroirs ni contraires, il y a une complémentarité dans ce dialogue face-à-face qui raconte que cet embrasement, cette folie se jouent à pas grand-chose. Qu’ils sont tous dépassés par les évènements.

     Pourtant, bien qu’il suive en majorité les policiers de la BAC, Ladj Ly va faire d’Issa – en plus de lui offrir une double entrée (pas si) anodine au préalable – l’enfant victime de la bavure, son personnage central, son moteur pour l’insurrection : Le fait d’intégrer Les misérables, de Victor Hugo dans le récit, en dit long sur sa démarche. Parce que Montfermeil c’est aussi la ville du livre, de l’auberge des Thénardier. Les personnages vont jusqu’à l’évoquer lors d’une conversation. Et Issa c’est clairement Gavroche. Il est tombé par-terre c’est la faute à Voltaire. Il faudra aller au bout ou presque, sans franchir le point d’interrogation qui sera un appel au secours. Cette insurrection finale est d’une puissance inouïe, à la fois parce que cette tension semble incontrôlable, mais aussi parce que c’est une révolte d’enfants, contre toute forme d’autorités, les flics « La pince » ou « Le maire » qu’importent les statuts des crapules, ils ne font plus de distinctions. Gavroche était sur les barricades, Issa et les autres sont dans la cage d’escalier parés à tout péter. C’est aujourd’hui, c’est demain, ici et partout.

     Etrange sensation que de voir le sixième film de Rabah Ameur-Zaïmeche le même soir que le premier film de Ladj Ly, quand on se souvient que Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001), le premier film de RAZ, se déroulait déjà, comme Les misérables, dans la cité des Bosquets à Montfermeil – Quoi de plus normal, ils y ont tous deux grandi. En tout cas, voilà bien longtemps que je n’étais pas allé voir un film le jour de sa sortie nationale – Moi qui suis plus adepte de laisser retomber l’effervescence et l’euphorie. Alors deux… Si je suis ravi de retrouver un RAZ inspiré avec très inégal mais ample, âpre et parfois fulgurant Terminal sud – J’essaie d’en parler bientôt – je suis surtout impressionné par ce premier film, disons plutôt premier long métrage en solitaire (L’auteur a aussi coréalisé des documentaires en plus d’avoir ses faits d’armes avec le collectif Kourtrajmé) au point qu’il a un peu éclipsé son compère. Il n’en a pas besoin, il va sans doute cartonner, mais je le dis quand même, courez-y ! Il est si rare d’assister à une telle onde de choc.

Les amants réguliers – Philippe Garrel – 2005

20. Les amants réguliers - Philippe Garrel - 200568 pour rêverie.

   10.0   Les jeunes fument de l’opium, écrivent des poèmes, s’adonnent au surréalisme pictural et surtout sont en pleins préparatifs révolutionnaires. La puissance d’un visage, la force de l’ombre de ce visage sur un mur, la profondeur d’un regard perdu ou d’un échange de regards éphémère. Garrel capte quelque chose de l’ordre de l’apparition, cette impression qu’on n’a jamais vu de visages au cinéma, qu’il est le premier à briser le vrai du faux, à nous transporter dans le songe. Des apparitions anonymes, solitaires. Des présences dans un escalier, des silhouettes au milieu du brasier.

     Entre-temps, François fuit la police qui le recherche pour refus puis nous présentation à l’incorporation au service militaire. Dans une errance sans fin le voilà lancé dans cette aventure jusque dans les beaux quartiers de Paris, où l’on brûle des voitures, on les retourne pour s’en faire des boucliers, on se protège par des montagnes de pavés, on veut montrer que la jeunesse existe. Entre explosions abstraites, fumées passagères, blessures sur les pavés, c’est un drapeau que l’on brule. C’est quelques cris confus traversés par des amas de pierres. Le film saisit, de façon singulière, la révolution de la rue. Il y a le chaos de ces espérances de feu promises par le premier intitulé de carton/chapitre. Quelque chose d’un peu hors du temps qui tient autant du Renoir de La vie est à nous, que du Guy Gilles d’Au pan coupé voire le Béla Tarr, des Harmonies Werckmeister. Philippe Garrel reste un héritier de la nouvelle vague unique en son genre.

     C’est aussi Paris que l’on trouve ici comme jamais auparavant le cinéma nous l’avait offert. On y court à travers ses rues, on se réfugie sur ses toits. Les toits de Paris sont comme une providence labyrinthique qui ouvre sur une issue qui sera aussi celle du film, impondérable, insaisissable, romantique et languissante. Des inserts étonnants servent d’ellipse. Deux indices temporels nous sont offerts, deux plaques de numéros d’habitation, le 68 puis le 69. On dirait du Resnais. Le Resnais des temps beaux et glorieux. Mais aussi une coupure de journal, ici, des fondus en iris, là. C’est La nouvelle vague mais pas vraiment non plus. C’est Garrel, qui rêve, qui se souvient, puisqu’il avait l’âge de ses personnages en 68. Les amants réguliers sera à la fois un beau témoignage abstrait et une sublime éventuelle répercussion.

     Après les pavés, on rejoint l’appartement familial où l’on retrouve papy qui nous dit qu’il faut profiter de la situation car « une occasion de révolution comme celle-ci ne se représentera plus ». Le rôle du père – ici du grand-père – est fondamental dans l’œuvre de Philippe Garrel, qu’il soit de sang dans Les baisers de secours ou spirituel dans Le vent de la nuit. Autrefois c’était son père Maurice qui se trouvait devant l’objectif, aujourd’hui Philippe Garrel, au moyen d’une splendide scène de passation de relais, filme Louis Garrel, son propre fils. Louis Garrel, cette belle gueule (du cinéma français) est une beauté mystérieuse, magnétique, qui embrase l’écran de chacune de ses apparitions, sa voix fluide et son charisme froid.

     Et le film capte aussi la séparation, ce moment où déjà les manifestants n’y croient plus. La nuit passe. La vie reprend, comme avant. Comme si l’instant avait été rêvé. Une ellipse : Un procès pour insoumission, puisque François a refusé de faire son service. C’est le début des Espoirs fusillés, nous renseigne un nouveau carton : Il ne reste que l’aventure des amants. Mais Garrel va y mettre autant de cœur, sinon davantage, en caressant les regards, les sourires, la peau, les mouvements de Clothilde Hesme & Louis Garrel. Tout en continuant de filmer ceux qui gravitent autour, les fantômes reclus dans l’opium, poètes maudits qui rivalisent d’états d’âme.

     François tombera sous le charme de la belle Lilie alors qu’elle se souvient l’avoir croisé durant les émeutes. Une histoire d’amour va naître. Une histoire née des pavés, de la colère, d’un désir de liberté. Au regard mystérieux de l’un répond le sourire angélique de l’autre. Ça devient un film qui stagne, un film troublant, aléatoire, qui pourrait s’étirer à l’infini, une sorte de trou noir sensuel, intemporel où l’on aime se perdre. C’est très doux et très radical à la fois, tant on est comme happé, coincé dans l’espace-temps. J’aime tellement ce film, son ambiance, son rythme. Son noir et blanc, charbonneux, sublime. Il pourrait durer encore des heures, ainsi.

     Les éclats d’inamertume viennent troubler un peu cet adorable vertige. Ou les répercussions de l’amour fou. Il ne reste plus que d’infimes variations, de légers tremblements, une somme d’interstices, des rêves de départs, à New York, au Maroc. Et c’est la solitude qui gagne. Les hautes solitudes, pour reprendre l’autre titre d’un film de Garrel. C’est Le sommeil des justes, quatrième partie, brève comme un flash, qui scelle cette histoire, cette parenthèse éternelle. Car il ne reste plus que le rêve d’un temps révolu, d’une esquisse de bonheur intemporel. Ou la mort. C’est un songe, Les amants réguliers. Un songe de trois heures au sein duquel 68 est monde, 68 est fiasco. Un autre film de Garrel que je n’ai pas vu s’intitule Le cœur fantôme. Un titre qui aurait pu servir de sous-titre, ici. Quand l’amour s’échappe, la vie s’échappe aussi. Peut-être ne reste-t-il plus qu’à rêver, comme François, de révolution française. C’est beau à chialer.


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