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Archives pour 28 janvier, 2020

Une vie cachée (A hidden life) – Terrence Malick – 2019

28. Une vie cachée - A hidden life - Terrence Malick - 2019L’amour à mort.

   6.0   Je tenais à voir le dernier Malick avant de dresser ma liste des meilleurs films de cette année. J’y croyais. Mais je m’y suis beaucoup ennuyé. Et plus qu’un simple ennui – qui peut parfois s’avérer agréable – c’est surtout l’incompréhension qui a dominé. Si la déception est grande, il y a malgré tout, de beaux motifs de satisfaction.

     Ce qu’on retient c’est l’histoire vraie de cet homme, Franz Jägerstatter, ce paysan autrichien / christ anonyme qui refusa de porter allégeance à Hitler, jusqu’à en mourir. Son acte de résistance aussi lumineux qu’insensé. Et Malick a le culot et l’humilité de ne pas créer de suspense là-dessus, tant on comprend très vite que le personnage (et le couple) ne dérogera pas à son principe. C’est très beau. Mais il faut attendre la troisième heure pour pleinement l’apprécier, quand le nœud dramatique y devient plus intense, resserré, canalisé jusqu’à ce carton final et cette magnifique citation de Georges Eliott qui éclaire à la fois les motivations du film, l’étrangeté de son titre et me fait oublier que je me suis beaucoup trop ennuyé.

     Avant cela, outre l’ennui, je me suis retrouvé confronté à de la circonspection permanente. Une sorte de syndrome Cold war qui aurait fusionné avec le syndrome Lincoln. Aucun lien entre Pawlikowski, Spielberg & Malick, évidemment, ça n’engage que moi et mon désarroi face à chacun de leurs films suscités. C’est aussi qu’il y a beaucoup trop de musique, de contre-plongée, de caméra au sol. Il y a trop de plans, de manière générale. Trop de grand-angle aussi : On n’est parfois pas loin du point Lanthimos, avec ce fisheye dégoûtant. Bref, du seul point de vue formel c’est un carnage. Puis passé une heure, on s’y fait. Aussi parce que cet étalage a toujours fait partie du cinéma de Terrence Malick.

     On s’y fait car il y a un vertige. Dans l’amour éperdu de ce personnage, son incompréhension éternelle, ce besoin de rester accroché à un idéal qui prend évidemment des allures de mise en abyme tant on pourrait y voir l’évolution du cinéma de Malick qui n’aura cessé d’expérimenter et qui semble (enfin) dire que ça lui aura permis de revenir à ce qu’il sait faire de mieux : Narrer. Déployer une envergure de récit tout en restant dans un écrin très intime. Et le film est en effet dénudé. C’est une fresque rabougrie. Qui embrase l’Histoire, jusqu’à disséminer (et même s’ouvrir sur) des vidéos d’archives de 1940, tout en préférant filmer un village, la terre, les hommes et les femmes qui travaillent dans les champs, le puits, à la traite, les suivre en train de nettoyer une église, ramasser des pommes de terre, faucher les blés, polir les faux. Les gens qui travaillent, Malick le filme bien. Le bruit du matériel, Malick le rend bien. C’est la beauté (la merveille ?) qui s’écroule sous le poids terrible du monde. « The world is stronger » dit Franziska, un moment donné.

     Il manque l’immersion, pour moi. Je n’ai pas tout de suite su d’où ça provenait. Puis j’ai compris : C’est d’abord un souci d’interprétation, je les trouve tous deux un peu trop amorphes dans leur jeu, non loin du couple Affleck / Kurylenko dans To the wonder. Mais c’est surtout un problème de langue. J’aime bien l’idée que le couple parle une autre langue. Mais pourquoi l’anglais ? Ça m’a gêné. Surtout que l’allemand n’est pas très bien mis en valeur, « l’allemand qui n’est pas sous-titré » je veux dire : Celui qui rassemble les cris des officiers et les insultes des villageois. Pourquoi l’allemand est si terrifiant et l’anglais si rassurant ? Pourquoi l’anglais, tout simplement ? C’est sans doute trop bavard aussi, globalement. Ça m’a rappelé le douloureux Silence, de Scorsese.

     Et pourtant c’est du pur Malick. Je l’ai tant aimé, ce Malick-là. Celui, plus narratif, qui aura notamment offert les deux pièces d’or que sont La ligne rouge & Le nouveau monde. Je ne l’ai certes pas entièrement retrouvé mais j’ai l’impression que « mon » Malick est sur la bonne voie. Car il y a du fond, donc le film continue de « travailler » après la projection. Knight of cups, c’était différent, tant il misait sur sa capacité de fascination instantanée. Ça ne marchait pas sur moi, mais j’y voyais d’éparses fulgurances. Là je suis tout aussi désarçonné, mais il me reste du fond et notamment cette citation sur laquelle le film s’évapore. Il me reste une magnifique utilisation de la symphonie de Gorecki. Il me reste ce dernier échange amoureux :

« You understand ?

- Do what is right »

     Il me reste suffisamment de belles choses pour considérer que c’est un beau film. Son  meilleur depuis The tree of life. Mais j’imaginais tellement retrouver la magie et l’émotion du Nouveau monde, j’aurais aimé ne pas voir le temps passer, ne pas être dérangé par des partis pris (formel, essentiellement). Du coup, si j’ai versé ma petite larme quand on entend Gorecki, j’aurais aimé être ému un peu plus tôt.

Tout n’est pas perdu. J’avais arrêté d’aller voir Malick au cinéma – snobé Voyage of time puis Song to song.  Dorénavant, j’y retournerai.

Le nouveau monde (The new world) – Terrence Malick – 2006

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An apparition in the fields.

   10.0   Il y a des films dont on a l’impression qu’ils nous suivent depuis toujours et nous suivront pour toujours, sans nécessairement avoir grandi avec eux, mais en les ayant (re)découvert à un moment propice et crucial de notre vie. J’avais vu Le nouveau monde en salle, à sa sortie. Je ne l’ai pas immédiatement considéré comme je le considère aujourd’hui. Il m’a déboussolé sans que je ne sache à quel point encore à ce moment-là. Puis il s’est installé en moi, a germé dans mes souvenirs, a lentement imprégné ma mémoire, faisant converger certains événements de mon présent vers le souvenir du film, vers ce que ce souvenir m’avait laissé. J’étais passé à côté. Jeunesse, humeur, sensibilité présente, que sais-je était à l’origine de cet aveuglément. Je l’avais trouvé beau sans toutefois y déceler toute la dimension poétique, romanesque et bouleversante qui allait me frapper quelques années plus tard.

     Mon deuxième rendez-vous avec le film de Terrence Malick a changé énormément de choses. Je ne retrouvais pas la beauté hermétique qui m’avait gentiment hypnotisé la première fois, mais j’étais là, soudainement face à une forme d’absolu, quelque chose qui me tendait les bras, m’accueillait dans son monde et avait attendu ce jour pour m’étreindre. Tout ce qui m’était à priori fermé me sidérait. Tout ce qui m’avait tenu si loin me terrassait. C’est étrange la mémoire. Je me retrouve aujourd’hui, alors qu’il fait partie de mes films de chevet – et plutôt la version longue s’il fallait choisir – avec ces deux souvenirs distincts. Celui que mon regard d’antan avait assimilé à sa manière. Et celui d’aujourd’hui, probablement plus avisé, mais surtout autre, changé, qui le considère comme une merveille, le chef d’œuvre de Terrence Malick. Un chef d’œuvre tout court. La version allongée prolonge ce bonheur : Trente minutes supplémentaires qui se fondent merveilleusement dans le rythme du film, l’enrichissent sans l’alourdir. Comme si l’on retrouvait les pages manquantes d’un poème qu’on adore, c’est très émouvant.

     Il m’en faut peu dorénavant pour qu’il me catapulte dans de hautes sphères. Quelques plans et L’or du Rhin de Wagner et je suis déjà à ramasser à la petite cuillère. Inutile de préciser que la fin agit similairement, puissance dix, étant donné que le film s’ouvre et se ferme en miroir, à l’identique, en racontant chaque fois la collision et la chute des mondes avec cette musique divine qui chavire tout. Ce sont l’une des plus belles introductions et conclusion que le cinéma nous ait offert. Des envolées lyriques hors norme où image et son entrent en symbiose ultime. La terre providentielle qui accueille d’abord les corps pour ensuite rejeter une âme. La voix off chez Malick est centrale mais n’aura jamais été si prépondérante et élévatrice qu’ici, mélopée de sensations arrachées aux regards de ceux qui participent à cette révolution, la naissance de cette nouvelle Amérique. Les éléments sont invoqués dans un élan lyrique que l’on ne voit que chez Malick. L’esprit s’emplit, se vide, la terre accueille, déracine, l’eau fait naître et mourir. La jeune indienne appréhende chaque étape de son élévation avec un deuil enthousiaste, aussi bien lorsqu’elle est rejetée par les siens, perd l’être aimé, est enlevé de son territoire puis meurt.

     Que dire de plus à propos de ces cinq dernières minutes ? Qu’il s’agit, peut-être, des cinq plus belles dernières minutes de l’histoire du cinéma, à mes yeux. Avec cette sublime incantation, Malick est à son point culminant d’un point de vue vertige et sidération, il offre ce tourbillon insensé en y mettant les tripes d’un ultime poème. C’est d’abord le doux jeu de cache-cache d’une mère et son fils, entre les moutons et les feuilles mortes, mais les haies carrées ont remplacé la forêt indomptable. Puis c’est une lettre du père à ce même fils pour lui conter la mort de sa mère, qui disparait du film dans une partie de cache-cache, un vieux miroir et un contre-champ de larmes. Alors à la manière de l’esprit de cet indien sur ce fauteuil, de ce lit et de ce jardin vides, puis de cette résurrection spirituelle, le film s’élève et nous quitte, en nous laissant là où la vie, la mort, l’enfance, les cieux, les esprits, une tombe, un bateau, la terre, la mer, le soleil, un lit de rivière, des arbres convergent dans une catharsis terrassante aidé par ce crescendo wagnérien des plus sublimes.

     Le nouveau monde est un poème polyphonique. C’est presque de l’opéra. Un chant d’amour serein et douloureux entre l’intime et le cosmos. Quelque chose qui nous dépasse. Une succession de séquences jetées là dans l’infini, perdues et renouvelées en continu. A la fois dans le présent, l’histoire et le mythe. Le cinéaste semble déjà proche de l’auto caricature (il se refait son Days of heaven) et de la citation exacerbée (Wagner et le Nosferatu d’Herzog) mais il atteint là un tel sublime que son film agit moins en tant qu’œuvre d’art absolue, isolée qu’en tant que mélo lumineux, jusqu’à la surexposition, exagéré jusqu’à la sidération, parcourues de visions folles, dérives poétiques impensables. Le film d’une vie. Tellement démesuré qu’il en devient inégalable. C’est un film magnifique, absolument divin. Et d’une beauté dans chacun de ses plans, dans chacun de ses mots que je suis chaque fois surpris de le trouver au moins aussi miraculeux que la fois précédente.

 (Critique écrite le 4 janvier 2015 puis modifiée le 28 janvier 2020)

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