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Archives pour octobre 2020

Macadam à deux voies (Two-lane blacktop) – Monte Hellman – 1973

c2abb6b6cd717788b63f544a25a49693« You can never go fast enough »

   10.0   Le film s’ouvre en pleine nuit. Lors d’une course automobile clandestine, sur un petit coin de route perdue. Un quatre-cent mètres pour se faire un peu de thune. Une Chevy55, grise, arbore l’aspect d’un vieux tacot mais renferme un moteur archi customisé. Elle s’élance, avec à son bord deux types déjà perchés, incarnés par deux musiciens issus de la contre-culture, James Taylor (qui semble échappé d’un film de Bresson, entre Le diable probablement & Quatre nuits d’un rêveur) & Dennis Wilson. Ces deux types n’auront jamais de nom. Uniquement The Driver & The Mechanic, au générique. Rarement le bruit d’un moteur n’avait été aussi vrai, palpable, organique que dans cette ouverture – dans ce film tout entier. Très vite, une voiture de police interrompt les désoeuvrantes festivités.  Pas le temps pour la Chevrolet de profiter de sa victoire ni pour nos compères d’empocher leur butin. Elle s’enfuit, ils s’enfuient, reprennent la route vers l’Est, sans but précis, sinon de vivre en participant à des courses de voiture.

     Il y aura de nombreuses courses dans Two-lane blacktop mais jamais vraiment de victoire. L’affrontement avec une Pontiac GTO jaune de 1970 sert de (fausse) trame narrative : Cette course-là (entre la plus élégante, séduisante et fantasmatique des voitures (la GTO jaune) et la plus fascinante, ingrate et effrayante (la Chevy grise)) n’aura pas lieu non plus, la destination (Washington DC) jamais atteinte. Quant à l’adversaire (campé par un Warren Oates tout juste sorti de La horde sauvage) il n’existe pas plus que nos deux trublions monolithiques sinon au travers d’histoires, souvenirs inventés qu’il débite continuellement à des auto-stoppeurs. Ils sont jeunes, désabusés, mutiques et secrets ; il est vieillissant, joueur, volubile et affabulateur. Ne reste que la route (gagner des courses, payer le carburant et les éventuelles réparations, rouler…) et des rencontres éphémères, avec d’autres citoyens hors du monde, hors du temps. La plus imposante de ces rencontres : Une jeune routarde paumée, qui trouve refuge dans la Chevy puis parfois dans la GTO, mais qui finalement choisira un motard (rescapé d’Easy Rider ?) de passage à un carrefour.

     Macadam à deux voies n’a l’air de rien – tant le nœud dramatique y est étriqué – il semble pourtant tout dire de la jeunesse américaine de son époque, léthargique, et de ces marginaux désillusionnés. Cette Amérique ballotée entre la guerre du Vietnam, la contestation sociale et la libération des mœurs. Plus fort encore : Il agit en parfait carrefour du cinéma américain, en idéal représentant du Nouvel Hollywood. C’est le road-movie le plus pur, le plus radical qui puisse exister. Le miroir déformé de Vanishing point, tant ils forment tous deux une vision mélancolique de l’Amérique. Mais là où le film de Sarafian semble exclusivement américain dans sa forme, l’héritage cinéphilique ici tient sans doute davantage du cinéma européen, Antonioni en tête, le parant d’une singularité totale – plus proche d’un Zabriskie point, in fine – tant il est pourtant ancré sur les terres du nouveau monde. « C’est comme un film de drive-in, dirigé par un réalisateur de la Nouvelle Vague » pour reprendre les mots de Richard Linklater, le réalisateur de Génération rebelles ou Boyhood.

     Voilà pourquoi le road-movie – et plus encore celui de Monte Hellman – n’est qu’un western actualisé, faisant route sur une terre à conquérir, une terre de voyage et de mythe. Western qu’Hellman a par ailleurs visité dans The shooting, quelques années plus tôt. Il s’agit donc de visiter le continent, de le conquérir. Six Etats sont traversés dans Macadam à deux voies : La Californie, l’Arizona, le Nouveau Mexique, l’Oklahoma, l’Arkansas et le Tennessee. De Los Angeles à Nashville, grosso modo. Et le film n’ira pas plus loin. Il n’ira pas jusqu’à Washington. La pellicule s’embrasera avant. Image célèbre qui lui vaut d’être l’une des fins les plus folles, audacieuses de l’histoire du cinéma, complètement en osmose avec la dynamique du film et celle de ses personnages, qui dérivent vers on ne sait quoi et qui ne savent pas communiquer. La scène de fin entre en écho avec celle du début. Macadam à deux voies est un ovni, une énigme, un film-charnière, un chef d’œuvre post-moderne.

Bone tomahawk – S. Craig Zahler – 2016

15. Bone tomahawk - S. Craig Zahler - 2016The hills have scream.

   6.5   Avant de dépoussiérer les terres du polar, dans Trainé sur le bitume (2019) S. Craig Zahler s’était occupé de le faire dans le grand ouest, livrant avec Bone tomahawk un western quasi primitif lorgnant vers le cinéma horrifique. S’il fallait le réduire à deux influences, on parlerait en effet d’un croisement improbable entre La prisonnière du désert et Cannibal hollocaust.

     Quelque part entre le Texas et le Nouveau-Mexique, dans la paisible ville de Bright Hope, une mystérieuse horde d’indiens en quête de vengeance kidnappent plusieurs personnes. Pour tenter de les sauver, le shérif local, accompagné de quelques hommes, se lance à leur poursuite dans le désert. Ils affronteront bientôt une tribu troglodyte cannibale. 

     Zahler se paie un casting hétéroclite de premier choix : Avant de reprendre du service chez Tarantino (Les douze salopards) Kurt Russell incarnera ce shérif loyal et déterminé ; Richard Jenkins, son adjoint, sera le parfait old man bavard et dévoué ; Le rescapé lostien Matthew Fox sera l’as de la gâchette, froid, taiseux et méthodique ; Patrick Wilson, qui tourne en parallèle dans la série Fargo, jouera le rôle du mari éclopé prêt pour venger sa femme kidnappée, incarnée par une Lili Simmons à peine sortie de Banshee ; quant à David Arquette, il sera (aussi poissard que dans la saga Scream et) celui par qui tout débute : C’est en marchant sur un étrange cimetière qu’il déclenche la colère barbare.

     Il serait dommage de réduire Bone Tomahawk à sa galerie d’interprètes, le film a de nombreux atouts, mais ce qui frappe c’est combien ce projet s’avère aussi jusqu’au-boutiste dans sa trame narrative qu’archi classique dans sa forme : Pour le coup, le film fait le job mais sans briller, magnifiant assez mal ces grandes terres arides et collines hostiles, réduisant ce village à un petit théâtre tranquille hors-champ. A ce petit jeu, il me semble que la série Godless s’en tirait nettement mieux.

     Le film se vengera autrement. Sur les terres de l’horreur. Il est impressionnant car frontal. On en sort sur les rotules, notamment à cause d’une scène quasi insoutenable, de scalp et découpe vivant d’un adjoint noyé dans ses râles de souffrance. Mais aussi avec des images de femmes enceintes aveugles coincées dans d’atroces cavernes. Et last but not least, un hurlement terrifiant, provoqué par un étrange os sonore, greffé dans les jugulaires des guerriers sanguinaires. Ce cri-là, tu t’endors (ou pas) avec, je te le garanti.

     Pour autant, Bone tomahawk est un film très calme, qui prend son temps. Creusant son beau quatuor de personnages archétypaux, avec entre autre de belles lignes de dialogues autour de feux de camp, une écriture globalement inspirée qui ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha ronflant, une musique discrète tout à fait adéquate et un sens de la démesure qui tombe à pic. Décidemment passionnant ce S. Craig Zahler. Il me faut voir Section 99.

As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty – Jonas Mekas – 2000

14. As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty - Jonas Mekas - 2000Nothing is something.

   7.0   En 2000, Jonas Mekas, 78 ans au compteur, entreprend de monter les centaines d’heures filmées avec sa Bolex durant trente ans. Le matériau étant conséquent, il décide d’agencer ces images sans ordre, sans chronologie, à l’instinct, ne cherchant pas à créer de trame narrative mais en faisant le pari que cette somme de fragments agencés constitue une trame, la sienne, avec un sens qui lui est propre, du mouvement, des couleurs, étirés à l’infini dans un produit fini de cinq heures.

     On y voit beaucoup son appartement, les rues de New York, les dimanches à Central Park, ses enfants, le visage de sa femme, des chats, les fleurs, la neige. C’est une vraie déclaration d’amour à son monde, à sa famille et ses amis, ainsi qu’à tout ce qui accompagne son quotidien, des petites choses, des petits riens. Une pluie d’orages est suivie de la naissance d’un de ses enfants. Ici on cueille des fraises des bois, là on fait du canoé. Fêter un anniversaire, partager un bain. Tout est envisageable, dès l’instant que ces jaillissements de photogrammes deviennent souvenirs de fragments de beauté.

     C’est un journal filmé en forme de méditation extatique. Un film qui semble rappeler que l’important, le bonheur se capte dans le rien ou ce qui s’apparente au rien. Et d’un point de vue méta, c’est aussi sa vision du cinéma que Jonas Mekas dépeint, cet amour du geste, pas de la narration, cet amour de la banalité et non du suspense et du rebondissement.

     Pour accompagner ces centaines d’images parfois à peine perceptibles tant l’image coupe, saute, craque, virevolte sans cesse, Mekas y ajoute des sons, provenant souvent d’autres enregistrements. Parfois de la musique, brève, éclectique. Et de temps à autre il nous parle, comme si nous étions ses amis, nous spectateurs, intrusifs l’espace de cinq heures, dans son intimité filmée. On apprend notamment qu’il assemble ces fragments tard le soir, trente minutes avant le passage à l’an 2000, avoue-t-il un moment donné.

     Il y a douze chapitres, mais il pourrait y en avoir cent. Ou aucun. Ça dure cinq heures, mais ça pourrait tout autant s’étirer sur deux ou dix. La voix off semble parfois de trop, répétitive. Les intertitres, aussi. Car ils relèvent de son humeur à un instant donné. C’est comme l’entendre présenter constamment ses excuses pour ne pas avoir fait un film de cinéma comme tout le monde. C’est une profusion d’éclats instinctifs, qu’on prend, qu’on laisse.

     Ce qui est passionnant c’est de constater que bien qu’en partant d’images du réel le film ne déploie pas de réel, d’état d’esprit du réel mais plutôt celui du souvenir de ce réel : « Je ne filme peut-être pas la vie réelle, je filme peut-être juste mes souvenirs » dira Mekas. Car ces fragments ne révèlent rien de leur propre présent. Le bonheur est toujours éphémère, traversé par des instants de doutes, de douleur. Que le film s’échine à laisser hors-champ. C’est son programme : « Brief glimpses of beauty ».

     Un carton revient très souvent, notamment dans la dernière bobine : « Submergé par la beauté de l’instant, il ne se rappelait plus rien de ce qui avait précédé ce moment ». Comme si Mekas acceptait le temps du film, du montage du film, d’oublier les fragments de douleur, de les laisser se faire dévorer par la beauté. Fragments de paradis comme refus de la vue d’ensemble.

     Si l’idée d’un journal filmé dans lequel on ne verrait plus que les fragments de beauté passés me fascine énormément, je dois bien admettre qu’As I was moving ahead… convoque mes propres limites face au cinéma dit expérimental, face au régime d’images utilisées, surtout. Autant je peux passer des heures devant un Benning, à regarder des ciels, des lacs, des trains, autant ici le procédé filmique m’épuise beaucoup. Néanmoins je suis ravi d’avoir vu cela. Difficile d’offrir un film plus unique, personnel et radical que celui-ci.

La blessure – Nicolas Klotz – 2005

01. La blessure - Nicolas Klotz - 2005La cicatrice intérieure…
…vers le sourire enfoui.

     9.0   C’est un film de fiction nourri par le réel : celui de l’immigration africaine en France. Il n’y a pas de récit (au sens de trame narrative) sinon celui de la fuite en avant, des bribes de vie captées dans l’exil permanent, d’un pays, d’une salle de rétention, d’un squat, d’une violence, d’une peur, d’une souffrance.

     A propos, le titre (du film) arbore une double signification. C’est une blessure fictionnelle, qui intervient en rebondissement dans le récit, lors de la fermeture des portes d’un bus, avant d’investir le plan jusqu’au bout : On voit la souffrance qu’elle engendre, les soins qu’elle requiert, la démarche hoquetante qu’elle impose. Mais c’est aussi une blessure documentaire, plus universelle, la conséquence d’une demande d’asile, le prix pour entrer sur un territoire, d’être intrus dans un nouveau monde qui rejette. Dans chaque cas, cette blessure devient cicatrice.

     Klotz plonge (plutôt, reconstitue) crûment dans ces lieux, ces zones d’attente de non-droit, ces petites pièces d’aéroport, ces bus, puis ces squats, après la libération. Il y filme des visages, des corps, intrus mais bien réels, perdus mais bien vivants. Et il capte la parole qui y circule, les monologues refoulés lors de grandes confidences. Celle de ceux qui ont quitté leur terre et leur famille, qui n’ont plus de repère que le macabre présent qui s’ouvre devant eux. Plus macabre parfois que la misère et le chaos qu’ils fuyaient au préalable.

     Plus troublant, le film s’intéresse aussi aux visages, aux voix de ceux qui rejettent ces corps étrangers. Et par leurs silences et regards neutres, pose la question de leur rapport à leur métier et à chaque situation, juridique et physique, qu’ils sont amenés à rencontrer. Observer cette mission consistant à brutaliser en toute neutralité ; à faire de ces bourreaux des types lambdas, à qui on a simplement demandés d’effectuer une tâche, ingrate, mécanique, sans y songer, en échange d’un salaire. Une machine abstraite, fascisante à broyer le réel et l’humain.

     Nicolas Klotz & Elizabeth Perceval ont effectué un colossal travail en amont, en rencontrant de nombreux demandeurs d’asile, les questionnant sur leur histoire puis sur leurs conditions d’accueil. Mais aussi des directeurs d’organisations, des militants associatifs, un agent du ministère des affaires étrangères ayant été renvoyé pour avoir fait un rapport faisant état de violences exercées à l’encontre d’un groupe d’Africains. 

     C’est un film aussi très minimaliste. Aussi bien dans ses mouvements de caméras – puisqu’il s’agit très souvent de longs plans fixes – que ses couleurs, ses décors et la figuration utilisés : Il n’y a pas de personnages ici, il y a des visages, des corps et des voix. Et des rémanences d’un chaos d’une vie antérieure provoquées par le chaos du présent. C’est un film sombre, plongé dans l’obscurité. Sa lumière ce sont ces visages, ces corps, ces voix. Car le film est souvent ponctué de longs soliloques de récits de désolation.

     Joy Division revient par deux fois. Il semble catalyser un combat, un retour à la vie. Une forme de désespoir qui se mue en traces d’espoir, fulgurantes, organiques. L’arrivée d’Atmosphère (morceau qui m’est cher) accompagnant une déambulation souriante dans les rues de Paris, après avoir couvert, en plan fixe figé sur les visages des deux personnages, Blandine et son mari, de nombreuses stations de métro, est sans aucun doute ce que le film capte de plus intense.

6 jours, 7 nuits (Six days seven nights) – Ivan Reitman – 1998

Harrison Ford, Anne HecheLes naufragés de l’île de Makatea.

   6.5   J’adore ce film. Dans la screwball comedy l’essentiel c’est le rythme, le décor et les deux comédiens principaux. Reitman, qui est loin d’être un bon cinéaste, s’en tire ici très bien, son film ne faiblit jamais et il est très beau. Son duo, qui semble s’amuser autant que nous, fait le reste : Anne Heche (que j’ai toujours trouvé ultra excitante là-dedans) et Harisson Ford n’ont rien à envier à, j’en cite trois parmi d’autres : Deneuve & Montand, dans Le sauvage ; Hepburn & Bogart, dans African queen ; Hepburn & Grant, dans L’impossible monsieur Bébé. J’exagère évidemment, la qualité est plutôt celle du Zemeckis de A la poursuite du diamant vert, que celle de Rappeneau, Huston ou Hawks, car tout n’est pas génial, on pourra par exemple regretter qu’il revienne régulièrement s’intéresser au mari, ou trouver que le film va trop loin, notamment dans sa partie pirates. Mais il assume son excessivité d’emblée (le crash sous Xanax, fabuleux) donc tout va bien. C’est un super film d’aventures, doublé d’une super romcom en forme de robinsonnade.

Underwater – William Eubank – 2020

02. Underwater - William Eubank - 2020Ô ! Peine water.

   4.0   Film d’horreur aux confins des eaux profondes, Underwater ressemble à tous ces produits formatés émanant de studios qui les confient à des réalisateurs aussi talentueux qu’ils sont libres, en gros. Ça voudrait faire le trait d’union entre les différents niveaux de Gravity & les couloirs tentaculaires d’Alien, en passant par le climat d’Abyss & la mécanique de The descent, mais rien ne fonctionne vraiment, rien n’interpelle, rien n’émeut, rien n’effraie, rien ne surprend.

     D’une part, il y a un groupe, mais il n’existe pas, ça manque clairement de personnages charismatiques : Le comparatif avec le film de Ridley Scott fait d’autant plus mal. D’autre part, il y a un gros problème de lisibilité, aussi bien dans sa gestion du suspense que lors des différentes mises à mort, qui semblent si peu travaillées et beaucoup trop programmatiques, avec cette écriture sans cesse prévisible, petits sacrifices compris à l’appui. Difficile aussi d’avoir ne serait-ce qu’une petite sensation des lieux, tant la spatialisation est confuse. On rêve de s’immiscer dans ces plateformes, de les arpenter, mais hormis le fait qu’elles nous soient présentées en une phrase, une profondeur, elles se ressemblent toutes.

     Reste Kristen Stewart. J’aime beaucoup Kristen Stewart (chez Assayas, notamment) mais là je ne comprends pas trop ce choix : Il est évidemment question de convoquer Sigourney Weaver, ça clignote à fond (Elle passe une bonne partie du film en sous-vêtements, c’est dire) mais le film en fait sa version asexuée, robotique, en somme elle convoque davantage Ash que Ripley. C’est très bizarre. Et frustrant. Et pourtant, malgré tout ça, le visionnage n’est pas si désagréable. Mystère.

Landru – Claude Chabrol – 1963

08. Landru - Claude Chabrol - 1963La barbe !

   2.0   Insupportablement mou et désincarné. Certes Charles Denner fait tout ce qu’il peut pour se donner des airs de séducteur invétéré, de menteur émérite, mimétisant Landru jusqu’au grotesque. Mais ce n’est même pas ce qui s’avère le plus désagréable ici : Incroyable de constater combien chaque personnage féminin est inexistant, robotisé, offert à des actrices superbes qui n’ont strictement rien à défendre. Quant à la reconstitution du temps de la première guerre mondiale elle est indigente, on n’y croit pas une seule seconde, et ce n’est pas en balançant quelques vidéos d’archives à intervalles réguliers que le film y gagne. C’est du téléfilm, du mauvais téléfilm. Pire encore, je suis très gêné à l’idée que le film nous prive des actes, des meurtres, nous obligeant ainsi à voir l’attachant séducteur mais jamais vraiment le dangereux psychopathe. Décidemment, hormis à quelques très belles exceptions près, Chacha et moi c’est pas ça.

Mon oncle – Jacques Tati – 1958

04. Mon oncle - Jacques Tati - 1958Les deux mondes.

   8.0   Monsieur Hulot nous revient, loin des stations balnéaires (Les vacances de Monsieur Hulot) ou des villages de province (Jour de fête) dans un drôle d’environnement au sein duquel deux mondes se côtoient : Celui du vieux Saint-Maur des fossés, qui tend à disparaître, marteaux piqueurs et chantiers divers à l’appui, ainsi que son petit marché local, ses vieilles habitations et terrains vagues alentour, où les gosses s’amusent ; et celui d’un pavillon dernier cri, dans une résidence banlieusarde, qui respire la monotonie robotisée, le luxe du contrôle à distance, le gavage technologique. Truffaut disait à propos de Mon oncle « C’est la vie comme on vivait il y a vingt ans face à celle qu’on vivra dans vingt ans ». Monsieur Hulot sera le personnage qui servira de trait d’union malade entre ces deux vies, ces deux mondes. Il faudrait que je revoie Playtime pour en être certain, mais c’est probablement, définitivement, mon Tati préféré.

Le dernier train de Gun Hill (Last train from Gun Hill) – John Sturges – 1960

06. Le dernier train de Gun Hill - Last train from Gun Hill - John Sturges - 196021h00 pour Pawnee.

   8.0   Matt Morgan, shérif de la petite localité de Pawnee, se jure de retrouver les deux violeurs de sa jeune épouse indienne qui vient d’être retrouvée morte. Il découvre que l’un d’entre eux est le fils de son vieil ami Craig Belden, dorénavant grand propriétaire et maître d’une petite ville voisine, Gun Hill.

     Avant de réaliser les deux gros classiques toujours très solides que sont Les sept mercenaires (1961) et La grande évasion (1963), Sturges livrait cette merveille de western « confiné » soit un magnifique affrontement entre deux icones que sont Kirk Douglas & Anthony Quinn, incarnant deux vieux amis (que la vie a éloigné) sur le point de se recroiser dans un duel aussi tragique qu’imparable.

     On pense beaucoup au Train sifflera trois fois, de Zinneman ou au 3h10 pour Yuma, de Delmer Daves, puisqu’il y a là aussi un facteur temps amorcé par le passage imminent d’un train. Néanmoins, cette gestion est relativement évacuée par Sturges qui lui préfère la montée crescendo d’une quête de justice (appuyée par une cicatrice et une selle de cheval) avant la retrouvaille qui vire à une opposition inévitable.

     Sturges parvient surtout à faire magnifiquement exister la ville de Gun Hill, lui offrant une belle galerie de personnage et un cadre parfait. Les décors sont très réussis. Les dialogues sont percutants. Sa mise en scène, sans génie toutefois, s’avère d’une efficacité exemplaire. Bref c’est un très beau western.

Eva en août (La virgen de agosto) – Jonás Trueba – 2020

03. Eva en août - La virgen de agosto - Jonás Trueba - 2020Les lumières de sa ville.

   9.5   Depuis quand n’avais-je pas été à ce point ému, surpris et transporté par un film au cinéma ? Une éternité, apparemment.

     Eva en août est une magnifique relecture madrilène et inversée du Rayon vert, de Rohmer : Quand Delphine, qui souhaite quitter Paris pour l’été, se retrouve sans lieu de vacances, et voyage au gré de ce que ses rencontres lui proposent, Eva, ici, choisit sa propre ville afin de l’arpenter en touriste, déterminée à écouter ses envies, ressentir pleinement son authenticité, se réécrire.

     Lorsque le film s’ouvre, Eva est une page blanche. Dans un carton de présentation, tout juste on nous apprend qu’elle choisit de rester à Madrid pour les vacances, quand tous les madrilènes, par habitude, fuient les lieux. C’est un acte de foi : Se recentrer en choisissant de rester plutôt que de partir. Rester, mais rester autrement. En excursion dans son propre environnement.

     D’emblée, Eva visite un appartement qu’un ami lui prête pour le mois. Bientôt, elle demande refuge à une amie, lorsqu’elle se retrouve à la porte de son immeuble en pleine nuit, le premier soir. Elle n’a plus de chez elle. Elle choisit Madrid mais ce n’est plus son Madrid. C’est celui d’un univers parallèle.

     On apprendra par ailleurs peu sur elle, hormis au moyen de quelques bribes, notamment des retrouvailles et quelques dialogues, qui la rattachent au passé. On sait qu’elle est comédienne. On sait bientôt aussi qu’elle sort d’une rupture douloureuse. Mais la page blanche, systématiquement l’emporte, à l’image de ce journal, qu’elle tient, mais dont nous n’aurons jamais vraiment accès. Et c’est aussi dans ses rencontres que la page blanche se nourrit : Ses connaissances apparaissent puis disparaissent ; ses rencontres avec des inconnu(e)s restent.

     Vers la moitié du film, Eva est plongée dans l’eau contre son gré mais semble vite s’y accommoder, accepte cette plongée inopinée comme un baptême et une possibilité parmi l’infinité de possibilités qui s’ouvrent devant elle. C’est aussi cela Eva en août : La quête d’une osmose entre la solitude et l’ouverture à l’imprévu, aux autres, au monde.

     Itsaso Arana incarne Eva, mais pas seulement : Elle coécrit le film avec Jonas Trueba, son réalisateur. C’est elle qui porte tout le film. Qui fait vivre chaque plan, au gré des aventures de son personnage, de ses rencontres ou de ses retrouvailles.

     Pourtant, le film semble aussi faire le portrait plus universel d’une génération de trentenaires en pleine crise existentielle, questionnant en permanence leurs choix passés et à venir, leurs doutes et leurs regrets, qu’ils soient parents ou non.  

     C’est aussi un portrait de Madrid au mois d’août. Mais loin d’être celui d’une carte postale, plutôt celui qui capte sa respiration abstraite, qui s’attache aux trajectoires inattendues ainsi qu’aux petites choses quotidiennes que le cinéma trop souvent oublie.

     Le film est construit à la manière des meilleurs Rohmer, ceux qu’il réalisât durant les années 80 : Chapitrés par journée. Mais il est aussi jalonné par les fêtes populaires rituelles : San Cayetano, San Lorenzo, La fête de la vierge Paloma.

     « La vierge d’août » annonce le titre original. Car se retrouver c’est aussi retrouver sa virginité. D’ailleurs le film n’ira pas plus loin que le quinze août, jour de l’Assomption. Mais religion de côté, en philosophie existentialiste, l’assomption c’est surtout « l’acceptation lucide de ce que l’on est, de ce que l’on désire, etc ; acte de la liberté en tant qu’elle assume lucidement la nécessité, la finitude, etc ». C’est le leitmotiv d’Eva : Devenir une vraie personne. Autrement dit, faire corps avec ses propres désirs.

     C’est une déambulation touchée par la grâce, que je pourrais revoir/revivre sans problème tous les ans. J’en attendais beaucoup, on me l’avait tant conseillé. Mais c’est encore mieux que ce que j’en attendais. C’était aussi pile le moment pour moi de voir ça, assurément.


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