The card counter – Paul Schrader – 2021

29. The card counter - Paul Schrader - 2021Mystic river.

   8.5   Repris de justice, William Tell écume les casinos et compte les cartes sur les tables de blackjack. C’est un personnage miroir d’Ernst Toller, le prêtre calviniste de First reformed, le précédent film de Paul Schrader. Voire de Travis Bickle, le chauffeur de taxi de Taxi driver, de Martin Scorsese, écrit par Paul Schrader.

     William Tell ne joue pas pour revivre ou survivre, encore moins par passion, mais pour s’oublier, purger sa culpabilité, et sans doute même pour prolonger sa pénitence : retrouver les mêmes parties, les mêmes mains, les mêmes probabilités, les mêmes gains. Le purgatoire qu’il s’impose tient autant du concret (jouer aux cartes) que du mystère : Sa devise « Miser peu, perdre peu » le renvoie à un rejet de l’inattendu, à son évanescence dans l’éternité.

     Les casinos se succèdent, ils se ressemblent tous. Ils sont autant de lieux refuge que de lieux prison. Schrader en ôte toute la sève glamour qui les caractérisent si souvent. Scorsese a beau être producteur exécutif ici, on ne retrouvera pas une once de Casino là-dedans, tant il est son exact opposé, esthétique et formel. Tout, dans The card counter, qui touche à ces grandes tablées de jeux, semble calculé, dévitalisé, à l’image de ce concurrent, ukrainien affublé d’un marcel à l’effigie américaine, qui emporte les tours célébrés par son sponsor et ses fans qui scandent inlassablement « USA ! USA ! ».

     William fait en sorte que les chambres de motels, qu’il occupe lors de ses déplacements, retrouvent un vernis purement carcéral : Il range tableaux et objets variés, recouvre tous les meubles de draps blancs, créant un décor immaculé, sans personnalité, en miroir de sa cellule de prison (On apprend qu’il a purgé une peine de huit ans dans une prison militaire) mais aussi de ces casinos et tapis de jeux interchangeables.

     La musique de Robert Levon Beam, faite de nappes synthétiques aussi délicates que macabres, vient parfaire ce portrait d’un être en sursis, torturé. Et le film libèrera son background par bribes, comme si Tell nous offrait son autothérapie. Jadis interrogateur militaire au camp de prisonniers d’Abou Ghraib, on comprend qu’il fut acteur d’humiliations, sévices et crimes en tout genre perpétrés à l’encontre de soldats irakiens dans des prisons innommables.

     Ces années le hantent. Les visions cauchemardesques de tortures ne sont jamais montrées dans une mouvance voyeuriste – On entend beaucoup, de coups, de cris, mais on ne voit pas, un peu à l’image du duel quasi-final – mais Schrader compense par une imposante présence sonore – un métal tonitruant – et un objectif au super grand-angle déformant visages et corps, décor et topographie. L’Enfer sur terre.

     Bill Tell se réapproprie son humanité au prix d’un abandon délicat et sinueux, qu’il devra en grande partie à une double rencontre. Cirk, d’abord, un garçon obnubilé par l’esprit de vengeance, qui est en lien avec le passé de William et notamment par rapport à un redoutable tortionnaire qui aurait échappé à son jugement. La Linda, ensuite, gérante d’une agence de joueurs professionnels, qui le repère et le prend sous son aile au moment propice puisque Tell s’est mis en tête de secourir Cirk en amassant le pognon qui lui permettrait d’éponger ses dettes et de se payer une nouvelle scolarité. Travis voulait sauver Iris, Bill veut sauver Cirk.

     Pourtant, le film s’ouvre à une relation au présent, en rien rattachée au passé de Tell. C’est comme s’il renaissait – tout en acceptant difficilement cette renaissance – au contact de La Linda, avec laquelle il s’adoucit, s’humanise. Contrairement aux cartes qui le cloisonnent. Une scène – L’une des plus belles vues au cinéma cette année – opère un détachement providentiel et une grâce bouleversante : Tous deux se baladent dans un parc envoûté par des constellations de guirlandes luminescentes. Une séquence qui entre en écho avec le tout dernier plan du film, qui, s’il peut légitimement évoquer celui qui fermait le Pickpocket, de Bresson, au moyen de l’étincelle divine provoquée par la présence de La Linda, officie en quasi-relecture de La création d’Adam, de Michel Ange.

     Avec The card counter, Schrader met à nue l’Amérique fantomatique post 11 septembre et retrouve en effet la force qui émanait de First reformed, son chef d’œuvre. Et peut-être même celle de Taxi driver, son autre chef d’œuvre, mis en scène par Scorsese, qui sera là producteur exécutif. Dans chacun de ces films, il y a une chambre – sorte d’antichambre de l’Enfer – sinon dépouillée, hors du temps, échappée du monde, au sein de laquelle il s’agit de réunir et refouler, sur papier ou devant un miroir, une colère intime en quête d’une mystérieuse rédemption. Quoiqu’il en soit, The card counter est un film magnifique. Avec un Oscar Isaac imbattable.

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