Archives pour avril 2022



Quai d’Orsay – Bertrand Tavernier – 2013

25. Quai d'Orsay - Bertrand Tavernier - 2013Intrigues de bureau.

   5.0   Bien que je n’aie aucun souvenir de la bande dessinée de Blain & Baudry si ce n’est que j’avais adoré lire les pages de ces chroniques diplomatiques, découvrir la richesse et truculence de ce monde de langage, en mouvement permanent, j’ai toujours été très curieux de voir ce que Tavernier avait pu en tirer. Il a dû adorer ces deux tomes tant le film respire BD, son rythme, ses planches, ses cases, son jeu azimuté. Trois personnages se démarquent clairement, tous trois différents, bien campés par Lhermitte, Personnaz & Arestrup. Dommage que le reste du casting soit si peu incarné et que la mise en scène ne leur offre pas la place qu’ils méritent. Il me semble que Tavernier est aussi trop prisonnier de son dispositif, cherchant trop à coller au matériau d’origine alors qu’il pourrait ambitionner d’être un peu plus consistant, quelque part entre ce que feront plus tard la série Au service de la France ou L’exercice de l’état, de Pierre Schoeller. Ce quotidien d’un cabinet ministériel s’il ne tombe jamais dans une peinture caricaturale facile peine à être plus qu’un tableau nerveux et burlesque qu’on oublie in fine assez vite, malgré l’énergie qu’il insuffle dans chaque scène à l’image de ces feuilles qui s’envolent en permanence à chaque ouverture ou fermeture de porte du ministre.

L’histoire de ma femme (A feleségem története) – Ildiko Enyedi – 2022

34. L'histoire de ma femme - A feleségem története - Ildiko Enyedi - 2022L’insondable légèreté de l’être.

   6.5   Curieux titre puisqu’il ne s’agit jamais de l’histoire de cette femme, qui restera complètement énigmatique du premier au dernier plan, de son apparition dans le café à son évaporation dans une hallucination. Léa Seydoux, insondable, complexe – mais qui nous échappe complètement car le film n’adoptera jamais son point de vue – est magnifique.

     Il s’agit plutôt de l’histoire d’un homme, son mari, capitaine au long cours, qui épouse cette jeune parisienne mystérieuse. Ses longues sessions en mer font qu’ils se voient peu. Très vite il comprend qu’il ne sait rien de sa femme, qu’il ne la possède pas comme il possède le quotidien sur les cargos, la navigation, la mer. Il trouve toujours des solutions aux problèmes rencontrés au milieu de l’océan. Face à Lizzy, il ne trouve pas. Peu à peu il dérive intérieurement, crève d’amour, de jalousie et d’incertitudes, dans un labyrinthe vertigineux et existentiel.

     C’est l’adaptation d’un roman (de Milan Fust, un auteur hongrois) et on le ressent un peu. C’est peut-être trop écrit, un peu écrasé par un académisme formel, assez parfait – le film est très beau visuellement – mais, hormis une scène incroyable (une scène d’amour dans l’encablure d’une porte, éclairée par une forte lueur provenant de la salle de bain attenante) peu transcendant. C’est comme si le film, sa forme, s’alignait sur son personnage masculin : droit, têtu, mais aussi prisonnier de sa raideur face à l’immensité inaccessible du monde.

     Et pourtant je n’ai pas vu passé les 2h50. Il me semble que la durée permet de vivre pleinement le crescendo de l’incompréhension du personnage, sa douleur vive, intérieure, au contact de cet être qu’il aime plus que tout mais qui, malgré elle, le dépossède de sa sensation de mainmise sur le monde. Le voyage dans le Paris et le Hambourg des années 20 est très beau. Et le final est bouleversant.

Alerte rouge (Turning red) – Domee Shi – 2022

29. Alerte rouge - Turning red - Domee Shi - 2022Comme la lune.

   5.0   Toronto, 2001. Mei, 13 ans, sino-canadienne est une adolescente bien de son âge, à cheval entre la culture orientale de sa famille et celle occidentale de ses camarades. Elle a deux facettes que l’on découvre vite : Après l’école, respectueuse des traditions, elle devient hôtesse d’accueil dans le temple chinois familial qui reçoit les fidèles. Le reste du temps, elle est fan de boys band, de tamagotchis et se plait à fantasmer sur les garçons de son âge. Elle est toujours première de la classe donc tout va bien. Ses copines aimeraient seulement qu’elle soit un peu plus dispo après les cours.

     Coincée entre deux mondes aux antipodes, Mei parvient néanmoins à trouver l’équilibre, en se réfugient dans de petits mensonges quotidiens : ne pas révéler à ses copines la surprotection maladive de sa mère ; et cacher à sa mère son désir grandissant pour les garçons et l’objectif entre copines de filer voir le concert de leur boys band chéri, 4Town, simili-Backstreet boys.

     Domee Shi, la réalisatrice de Turning red, à qui l’on devait le très beau court Bao (qui lui valut l’oscar du meilleur court métrage d’animation) sorti à l’époque en avant programme des Indestructibles 2, est née à Chongqing puis a grandi à Toronto, et elle est née en 1987. Autant dire que l’histoire de Mei c’est sans doute beaucoup la sienne.

     Je ne reviens pas sur cette sortie exclusive sur la plateforme Disney+ : c’est nul, point. Un peu comme pour Soul, c’est triste de voir autant de talent, visuel, scriptural, bref éminemment cinématographique privé de la salle de cinéma, sans parler du pur statut événementiel qui accompagne la sortie d’un nouveau Disney : En quoi celui-ci serait-il, sur le papier, moins intéressant que le prochain Buzz l’éclair, par exemple ?

     Le projet m’attirait beaucoup dans la mesure où il me rappelait aussi bien Coco que Vice-versa, dans son approche de l’enfance (rappelons que Riley avait onze ans à la fin du second, quelle belle suite logique que d’entamer sur Mei, treize ans) mais aussi de l’importance du lieu : Toronto succède à Santa Cecilia & San Francisco.

     Ici il ne s’agit plus de traiter de la fête des morts ou d’un déménagement douloureux, mais d’évoquer la métamorphose d’une jeune fille, affrontant le séisme de la puberté symbolisé ici par une transformation en panda roux. Comme Riley dans Vice versa, les émotions de Mei deviennent incontrôlables et le panda roux incarne à merveille ce dispositif destructeur.

     Sur le papier. Car passée l’originalité du projet, qui joue de cette métamorphose émotionnelle pour reprendre les codes de l’animation japonaise, le film me passionne assez peu, sans doute car il s’appuie entièrement sur un objectif ridicule, qui se voudrait universel, reposant sur une participation ou non à un concert de boys band. Disons que cette petite bande de filles me passionne autant que celles que je croisais à l’école y a vingt ans. Et que la mainmise familiale est un peu trop appuyée pour compenser ce manque d’intérêt.

Un monde – Laura Wandel – 2022

28. Un monde - Laura Wandel - 2022Le mal par le mal.

   7.0   Pour son premier film, Laura Wandel arrime sa caméra au visage de Nora, une petite fille de sept ans. Elle entre au CP et n’a comme unique repère son grand frère, déjà dans l’école élémentaire. Ce repère se désagrège vite dès l’instant qu’elle constate le harcèlement dont il est victime. C’est un film dur, quasi insoutenable, supportable parce qu’il est ramassé, qu’il s’étire sur soixante-douze minutes et heureusement pas une de plus. Supportable car tout se vit du point de vue de la jeune fille. En effet, le parti pris mise en scénique est proche de celui de Lazslo Nemes, pour Le fils de Saul à savoir que l’on voit, que l’on entend ou perçoit ce que Nora voit, entend ou perçoit. Le film ne reniant jamais ce dispositif, floutant souvent l’arrière-plan et ne montrant les adultes dans le plan uniquement s’ils se mettent à hauteur du personnage. Par ailleurs tout se déroule sur le temps de l’école, jamais à la maison, accentuant le dispositif carcéral que les grilles de l’établissement scolaire appuient (trop) volontairement. Le travail sonore aussi est fort puisqu’il crée un monde autour de Nora, qui nous englobe, nous étouffe, d’autant qu’on ne voit souvent pas d’où il provient : le brouhaha d’une récréation ou d’un réfectoire, les cris à la piscine ou dans un gymnase, le silence angoissant d’une classe, d’un couloir vide. Il n’y a qu’un visage, un regard, un corps parfois qu’une silhouette, habité par Nora et il faut l’incroyable prestation de la jeune Maya Vanderbeque pour l’incarner. Je ne m’attarde pas sur les nombreux rebondissements, sur la transmission de la violence qui habite le récit, sur le glissement du martyr d’Abel vers l’impuissance de Nora que tout cela génère, mais c’est puissant. Mais très dur. Inutile de préciser que j’ai fini en miettes.

Les parasites – Philippe de Chauveron – 1999

07. Les parasites - Philippe de Chauveron - 1999Plein de garçons sans avenir.

   3.0   C’est aussi mauvais que l’ensemble des films de Philippe de Chauveron (existe t’il pire que le cinéma de ce type ?) la fraîcheur en plus, car c’est un premier film, malade, tout pété, où chaque vanne tombe à plat, où chacun fait son petit numéro en hurlant, où t’as des mouvements de caméra tellement approximatifs que le cameraman devait être torché, où un montage complètement abscons étouffe tout dans un défilé de vignettes. Rien ne fonctionne, c’est presque touchant. Quelque part ça m’évoque deux autres films tout pétés mais plutôt attachants, réalisés à la même époque, un avec lequel j’ai grandi : Le ciel, les oiseaux et ta mère ; l’autre non : Quatre garçons plein d’avenir.

Vendredi soir – Claire Denis – 2002

01. Vendredi soir - Claire Denis - 2002Asphalte flottant.

   5.0   Après Beau travail et Trouble every day, Claire Denis plonge Valérie Lemercier & Vincent Lindon dans un road-movie parisien nocturne et statique : En effet, le second, auto-stoppeur monte dans la voiture de la première, coincée dans des bouchons phénoménaux provoqués par une grève des transports.

     C’est un film flottant, suspendu en permanence, dépouillé, comme souvent chez Claire Denis, alternant des plans de cet embouteillage (avec un concert de klaxons, des bruits de moteurs, des fumées de cigarettes s’échappant des vitres des voitures) et des scènes entre Laure, la conductrice et Jean, son passager entre lesquels une passion (tout en regards insistants et discrets dialogues) naît progressivement. On ne saura rien d’elle, encore moins de lui.

     La voiture d’abord, la chambre d’hôtel ensuite. Et c’est tout. C’est un dispositif très ténu, très doux aussi : à l’image de cet embouteillage où la tension extérieure y est permanente, pourtant Vendredi soir se met au diapason de cette rencontre sous forme de parenthèse enchantée. Le film manque singulièrement de chaleur et de chair il me semble. C’est paradoxalement l’un de ses films les moins sensuels. Ou bien ça ne fonctionne pas très bien.

La Marie du port – Marcel Carné – 1950

19. La Marie du port - Marcel Carné - 1950L’air de Cherbourg.

   6.0   Il y a du Grémillon dans ce Carné balnéaire, qui adapte Simenon et filme Port-en-Bessin & Cherbourg, et si Prévert n’est plus vraiment là (il semblerait que si, mais non crédité et il se fait moins dévorant) le verbe y est encore très (trop) sophistiqué.

     Gabin y campe un propriétaire d’une brasserie et d’un cinéma, qui tombe amoureux de la sœur de sa maîtresse. Le film a presque les atours du film noir, tant il est à la fois sombre dans son traitement, quasi anxiogène par instants notamment avec le jeune amoureux transi, mais surtout parce que la Marie du titre (magnifique Nicole Courcel) fait office de pure femme fatale, mystérieuse et manipulatrice.

     La Marie du port, qui marque les retrouvailles entre Carné et Gabin dix ans après Le jour se lève, naît d’une envie de Gabin, de porter ce récit de Simenon et d’imposer Carné. La mise en scène est sobre. Assez proche de que Carné fera de Paris et de Gabin, quatre ans plus tard, dans le très beau L’air de Paris.

     Et puis un film où l’on diffuse dans un cinéma le Tabou de Murnau (présenté comme un très vieux film muet, et on est qu’en 1949) ne peut qu’être au minimum intéressant.

     Bref, Un Carné incarné. Ba dum tss.

Les tribulations d’un chinois en Chine – Philippe de Broca – 1965

16. Les tribulations d'un chinois en Chine - Philippe de Broca - 1965Le cirque.

    4.0   Le film a tout pour retrouver la beauté, la folie, l’énergie, le mouvement de L’homme de Rio, mais cette fois De Broca ne trouve pas l’équilibre, son film se perd dans un enchaînement de péripéties cartoon complètement hystériques. Le premier quart d’heure est chouette, puis tout devient exténuant, au même titre que Belmondo, qui saute partout et cumule les grimaces. J’avais très envie de l’aimer car je suis admiratif de ce goût pour l’aventure, ces tournages fous, dans l’eau, dans la neige, dans les airs, dans la baie de Hong-Kong, dans les montagnes du Népal. Mais je ne vois pas de récit, pas de personnages, pas de structure, tout est volontiers décousu, ce n’est qu’un festival d’acrobaties sans queue ni tête. C’est du Tintin sous LSD. Du Jules Verne de carnaval. Quelques moments sympathiques, des lieux hauts en couleur, mais aucun émerveillement. Sauf pour Ursula Andress.

Récit d’un propriétaire (Nagaya shinshiroku) – Yasujirō Ozu – 1947

13. Récit d'un propriétaire - Nagaya shinshiroku - Yasujirō Ozu - 1947La vieille femme et l’enfant.

   7.0   Dans un village du Japon d’après-guerre, un petit garçon abandonné est recueilli à contrecœur par une veuve grincheuse, qui espère d’abord le perdre ou le voir partir, le sermonnant constamment sur ses moindres faits et gestes, jusqu’à lui attribuer des vols qu’il n’a pas commis, mais qui peu à peu, sans vraiment l’avouer ni se l’avouer, s’attache à lui.

     Comme à son habitude, Ozu fait vivre ce quartier pauvre de Tokyo au moyen de personnages passionnants mais surtout d’une mise en scène subtile dont il a le secret, aussi bien dans les intérieurs que dehors, dans les rues dévastées ou les plages infinies. À l’image de ces plans récurrents, de ce drap souillé par l’enfant, en train de sécher ou de ces rangées de kakis, chaque plan est une merveille à lui seul.

     C’est un film grave, sur deux âmes esseulées, qui s’adoptent l’un l’autre, traité avec l’infinie douceur d’Ozu. Au rythme de ces épaules qui se déhanchent en chœur pour faire partir les puces. Un beau film sur une construction familiale éphémère, d’un amour passerelle vers un autre, une retrouvaille d’un côté, une prise de conscience, ouverture à l’entraide et la tendresse de l’autre. Les dernières minutes sont très émouvantes.

Les Camisards – René Allio – 1972

12. Les Camisards - René Allio - 1972René dans les Cévennes.

   6.0   Quatrième long métrage de René Allio, Les camisards conte la révolte des protestants cévenols contre les papistes, en s’opposant aux dragons du roi Louis XIV. Le récit se déroule dix-sept ans après la révocation de l’Edit de Nantes. On suit l’organisation du groupe de camisards mené par Gédéon Laporte, ses actions jusqu’à sa défaite à Pompignan.

     Chaque scène de cette lutte cévenole est donc tournée dans les décors naturels sur les lieux véritables des faits historiques. C’est un film bucolique et ludique, car les Cévennes sont un immense terrain de jeu, quasi enfantin en apparence – Allio y a d’ailleurs passé son enfance – mais trahi par un propos plus cru, violent et politique.

     La voix off de Rufus, tirée d’un journal retrouvé, donne du corps à ce récit de camisards, mais accentue les limites du film, plus terne dès l’instant qu’il se déroule dans le camp du roi. Allio est nettement moins habile avec la noblesse qu’avec le monde paysan.

     Ce n’est pas une fresque. Mais il cherche parfois à singer la fresque. Le film n’est jamais si beau que dans ces fabuleux décors, notamment les parenthèses comme la séquence du bain dans la rivière. Beau quand il préfère l’intime à l’épopée.

     À noter que si le film est interprété par de nombreux acteurs professionnels, la plupart des rôles secondaires sera attribué aux habitants des environs.

     Je me demande si l’héritier direct de l’Allio des Camisards n’est pas (de loin) le cinéaste franco-algérien Rabah Ameur-Zaïmeche, tant Dernier maquis ou Les chants de Mandrin lui doivent beaucoup.

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silencio


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