« Faites attention au style »
6.5 Nadav Lapid s’inspire de l’histoire d’Ahed Tamimi, une militante palestinienne qui le 15 décembre 2017 a notamment giflé deux soldats israéliens, chez elle, près de Ramallah. Elle est arrêtée et emprisonné huit mois et devient vite une icône de la résistance à l’occupation. Mais ce qu’en retient surtout le cinéaste et qu’il propulse jusque dans son titre, c’est le discours d’un député qui déclare qu’il eut été plus judicieux de lui tirer dessus, au moins dans le genou, afin qu’elle soit assignée à résidence toute sa vie.
Le sujet est à la fois brûlant et son traitement tout en décalage puisque Le genou d’Ahed est surtout le récit d’un cinéaste venu présenter l’un de ses films dans un village israélien en plein désert. Il y fait la rencontre d’une fonctionnaire du ministère de la culture et ils évoquent à la fois la mort de la liberté et celle de sa mère – Lapid vient alors de perdre la sienne.
Il s’agit donc d’un autoportrait en colère, d’un homme fasciné et dégouté par son pays, d’un cinéaste énervé qui tente d’exploiter cette ambivalence par le biais de ses moyens de cinéma, en résulte un film hybride, réalisé dans l’urgence, un film qui bégaie, se perd, explose. Une mise en abyme perpétuelle, agencée autour d’une caméra instinctive et percutante, qui fait se côtoyer souvenir d’une mission suicide au cours de laquelle des soldats doivent prendre leur cachet de cyanure, chorégraphies variées de soldats masculins et féminins, errance désertique avec Vanessa Paradis au casque ou formulaire de questions/réponses à aborder lors d’un débat post projection.
Un cinéma qui brise toutes les syntaxes habituelles. Passionnant mais déconcertant sinon harassant tant il apparaît aussi manipulateur, à jouer du réel et du faux en permanence, égocentrique, à tout appréhender par le prisme d’un élan bourgeois, la prise de conscience d’un seul homme. Mais parcouru de fulgurances – à l’image de cette sublime dernière minute de lueur du jour ou de cet adieu à Israël à travers les nuages – qui font de Lapid un cinéaste important aujourd’hui.
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