Quid pro quo dangereux.
8.0 On entre dans Le silence des agneaux aux côtés de Clarice Starling, jeune agent du FBI imperturbable, plongée en plein parcours d’entraînement militaire à Quantico, dans une forêt du Tennessee. Point de serial killer ni de psychiatre cannibale encore, mais déjà une volonté de course poursuite doloriste (Les panneaux sur l’arbre : « Hurt, agony, pain, love it, pride ») et de respiration organique : Jodie Foster fait elle-même ce parcours, on le sent, elle souffle fort, sue à grosses gouttes.
Puis soudain quelqu’un l’arrête, brise son élan téméraire méthodique et révèle sa timide fragilité. Ce n’est pas encore Lecter ni Buffalo Bill mais un sergent qui lui annonce une entrevue avec son supérieur. L’entrée dans le film se fait donc par l’accompagnement et la plongée : On ne quittera (presque) plus ni ce personnage ni l’ambiance sordide de cette affaire.
J’avais recroisé la route du film de Jonathan Demme il y a quelques années dans la foulée de ma redécouverte fulgurante de Manhunter, de Michael Mann. Qui a mon sens proposait une vraie folie à son antagoniste, une personnalité hors norme à son adaptation du roman de Thomas Harris – Ne serait-ce que dans l’unique apparition du psychiatre ou de l’absolue fascination pour le tueur – tandis que Le silence des agneaux s’avère, bien qu’extrêmement efficace, moins stimulant si ce n’est lorsqu’il colle à son héroïne.
Il en avait pâti, énormément. Au point de constater alors que si le film en préfigure des tonnes et qu’il est une matrice imparable, qu’il était aussi une matrice de tant de films qui paradoxalement le vieillissent, appuient sur ce qui ne fonctionne pas très bien chez lui (son scénario malade, son esthétique limitée, sa construction attendue), les mauvais comme les bons : J’étais convaincu qu’un film comme Zodiac ou qu’une série comme Mindhunter terrassaient Le silence des agneaux. Sur tous les points.
Je ne l’avais jamais revu jusqu’alors, à vrai dire. Découvert beaucoup trop tôt, durant l’adolescence (par curiosité de braver l’interdiction) et le film avait laissé en moi un sentiment diffus mais désagréable, que j’étais incapable de relativiser : Une aura mythique, un imaginaire trouble mais puissant, au diapason du personnage Lecter, en somme. Disons que j’ai une relation particulière avec ce film, que j’oublie, dévalue ou réévalue avec le temps, mais qui pourtant ne me quitte pas.
Ce sont d’ailleurs les scènes avec Anthony Hopkins qui m’étaient vaguement restées : Sa première apparition derrière sa cellule de verre, son arrivée muselé sur le tarmac de l’aéroport puis bien entendu la scène de la cage et son évasion masquée. Des images, ouvertement horrifiques ou conviant l’horreur, qui restent, indubitablement. Et pourtant, ce n’est vraiment pas ce qu’il y a de plus fort dans le film, qui n’est jamais aussi beau que lorsqu’il colle à Clarice.
Aujourd’hui, je pense que c’est une merveille, de la première scène à la toute dernière, de cet entraînement militaire dans une forêt du Tennessee à cette nouvelle traque cannibale aux Bahamas, de Clarice Starling à Hannibal Lecter, en passant par le tueur en série Buffalo Bill, les hurlements d’agneaux et les phalènes à tête de mort, entre prison de verre et cave labyrinthique. C’est un grand film. Brillant. Parfait dans son genre.
Mais un film pour lequel je continue malgré tout d’y voir certains défauts formels. La musique, par exemple, est un peu lourde. Les deux flashbacks n’ont pas grand intérêt, sinon qu’ils soulignent ce que l’on a déjà compris. Et les grands lieux du film (La prison de verre, la cage de Lecter, la cave de Bill) manquent un poil d’envergure, on a la sensation que Demme ne sait pas trop comment les filmer : Créer ici l’impression qu’il n’y a pas de verre puis l’oublier, épater sur un plan de cage pour ne rien en faire, parcourir l’étrangeté d’une cave puis se satisfaire d’un train fantôme avec vision nuit à l’appui.
L’ensemble est presque trop écrit, aujourd’hui. Aussi bien dans ces longs dialogues indices / background entre Lecter & Clarice – qui cherchent tous deux à faire parler l’autre – que dans la quête du serial killer en action. True detective est passée par là, probablement. Voilà sans doute pourquoi je n’en fais pas le chef d’œuvre ultime que nombreux voient en lui. Un indispensable, malgré tout, c’est certain.
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