Bienvenue au langage.
8.0 Une grande partie de Ma frère, le deuxième long métrage de Lise Akoka & Romane Gueret, se déroule dans un camping de la Drôme. On pense forcément aux derniers films de Guillaume Brac (A l’abordage, Ce n’est qu’un au revoir) pour ces lieux mais pas seulement : on y retrouve cette tendresse du regard, cet amour pour la mixité, ce goût de la chronique.
La caméra à hauteur d’enfant rappelle deux autres films qui me sont chers. L’île au trésor, encore de Brac et L’argent de poche, de Truffaut. Il me semble qu’il y a dans ces films un plaisir très stimulant de la captation éloigné des schémas narratifs, d’une obligation d’intrigues.
Le film ne manquera néanmoins pas d’être comparé aux Nos jours heureux, de Toledano & Nakache. Ils n’ont que leur sujet – une colonie de vacances – qui les relie. Nos jours heureux est un super film populaire, une machine comique, pleine de petits sketchs et gags trop écrits se succédant les uns aux autres, accompagnés d’un juke box permanent servant souvent de transitions musicales. Il n’y a pas cela dans Ma frère, qui ne cherche pas à séduire ni à faire rire à tout prix, il est bien plus naturaliste.
Le film est drôle, par touches, par saillies et notamment via ces gamins qui sonnent plus vrais que nature, dans des scènes très écrites, mais toujours à la lisière de l’absurde. Fruit d’un travail élaboré en amont par les deux cinéastes, visant à enregistrer les moments d’une vraie colonie de vacances afin de les retranscrire ici. Méthode qui n’est pas sans évoquer celle de Sophie Letourneur qui tourna elle aussi un film sur une colo : Roc & Canyon (2006).
Ce qui m’amène sur le point névralgique de Ma frère : le langage. Il est rare de si bien capter le parler d’aujourd’hui, celui d’une jeunesse créative qui s’est approprié la langue française en la détournant, créant ses codes, son lexique, ses tournures, sa spontanéité. En ce sens, le film parvient à être un document sur notre époque et sur la jeunesse parisienne (les jeunes viennent de la Place des fêtes, dans le XIXe) par le prisme d’un lieu de fuite, éloigné du quotidien, quand justement les rapports sociaux s’effacent un peu, gagnés par cette parenthèse estivale, qui n’est pas sans évoquer le cinéma de Rozier, qui aura aussi filmer l’école buissonnière dans le merveilleux Rentrée des classes (1955).
Bref, Ma frère est un film magnifique. Absolument bouleversant. Un film qui aime chacun de ses personnages, des grands aux petits, ne valorisant pas plus les uns que les autres et encore moins les stars que les non-professionnels. À ce titre, Amel Bent est géniale en gérante de colo. Mais pas plus, pas moins que ces deux jeunes femmes extirpées de la série « Tu préfères » – déjà de Lise Akoka & Romane Gueret, il y a cinq ans – ou cette bande de gamins extraordinaires : il faut signaler que les deux cinéastes sont, à la base, directrices de casting enfants. Et punaise, ça se sent !
Aussi, tout ce qui tourne autour de cet(te) animateur-ice non binaire est brillant tant cela révèle toute l’ouverture d’esprit de gosses qui n’ont pas été détourné par notre société malade. Il y a aussi cette scène dans un Mémorial de la Shoah, avec la rencontre d’une rescapée des camps. C’est casse-gueule comme idée mais brillant là encore dans l’approche des gamins, leurs questionnements sur la mort, à la fois très naïfs et cruels. Pas évident à glisser dans un film comme celui-ci, quoi.
Évidemment, le film exploite des pistes narratives, des problématiques sociales, familiales, sexuelles, religieuses ; bien entendu, le film suit avant tout ces deux super copines Shaï & Djeneba (Fanta Kebe est incroyable, filez-lui un Cesar !) : c’est aussi un beau récit d’amitié, avec une fille qui grandit et une autre qui s’émancipe.
Mais ça ne se fait jamais au détriment de la captation du présent, du groupe, des moments de vie. C’est une réussite qui relève du miracle, à mon sens. Un film d’une grâce inouïe. Je n’avais pas été ému comme ça au cinéma depuis longtemps.
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