Chronic – Michel Franco – 2015

132. Chronic - Michel Franco - 2015La mort au travail.

   9.0   Ma rencontre avec le cinéma de Michel Franco se poursuit par cette découverte majeure, Chronic, son quatrième film, déjà une dizaine d’années au compteur. C’est un choc. Un film, qui en suivant la simple chronique d’un infirmier à domicile pour patients en fin de vie, ne cesse d’interroger le spectateur sur ce qu’il voit, ce qu’il attend, ce qu’il (sur)interprète. Rarement vu un film aussi fort sur l’ambiguïté qui naît du plan, de la scène, du montage. Le récit est d’une clarté évidente pourtant par sa multiplicité et ses nombreuses imbrications, Franco en offre un film absolument vertigineux, de la première à la dernière seconde.

     Dès le premier plan, la première séquence – chez Franco il s’agit régulièrement d’un plan, une séquence – un mystère s’installe : Nous sommes à l’intérieur d’une voiture, devant une maison. Une jeune femme en sort, monte dans sa voiture et depuis ce pare-brise, nous la suivons. En panotant à gauche, le plan nous fait découvrir le personnage au volant, incarné par Tim Roth.  Nous ne savons encore rien de lui sinon qu’il semble observer cette jeune femme. Scène suivante : des photos d’une femme défilent sur Facebook. Peut-être la même ? Peut-être est-ce toujours Tim Roth derrière son écran, nous n’en saurons pas davantage pour l’instant. Un mystère anxiogène s’est installé. Notre curiosité avec.

     Nous découvrons ensuite ce même personnage en train de faire la toilette d’une femme apparemment très malade, comme en témoigne son corps décharné. Le cadre est fixe. Son corps devient centre d’inertie du plan autour duquel Tim Roth, toujours, s’affaire, minutieusement, en douceur. Plus tard, nous le verrons l’aider à s’habiller puis lui donner à manger. Sont-ce des gestes d’attention ou de perversité ? Est-ce sa femme ? L’économie des mots – comme souvent chez Franco, j’ai l’impression – ne permet ni de l’affirmer ni de le contredire. Le doute subsiste. L’incertitude est métronome chez Michel Franco.

     Néanmoins, rapidement, nous le retrouverons en train de s’occuper de son corps, gisante inerte sur le lit, avant d’accompagner ses funérailles au cimetière. Une femme, faisant probablement partie de la famille de la défunte, le remerciera de s’être occupé d’elle, lui proposera de monter dans sa voiture afin de discuter. Il refusera et marchera dans le cimetière on ne sait où ni pourquoi. On comprend ou l’on croit comprendre qu’il était non pas l’époux mais l’aide-soignant de cette femme en fin de vie.

     La scène suivante nous emmène dans un pub. On y retrouve le personnage installé au bar. Il se fait offrir un verre par un couple qui vient de se marier. Au fil d’une brève conversation sur le mariage, il leur dit qu’il vient de perdre sa femme, qui était atteinte du Sida, confirmant ainsi notre hypothèse préalable. En quelques mots, quelques plans, une dizaine de minutes, Franco nous aura embarqué dans un flou magnifique, dans lequel on aura (cru) saisir tout et son contraire. Et le film poursuivra sa route sur cette ligne incertaine, troublante, stimulante. Limpidité ne rime pas forcément avec clarté : le scénario devient non pas un programme mais une ambivalence.

     Il s’avère en effet que David – on finit tout de même par prendre connaissance de son prénom – est un aide-soignant, si investi, si dévoué, que rien n’entrave son travail sinon quelques incartades sportives, sur un tapis de course à la salle de sport ou dans de simples footings. Il ne voit personne sinon ses patients et les familles de ses patients. Il est si proche de ces derniers qu’ils sont tous in fine ses parents, ses frères, ses sœurs. Mais qui est cette femme qu’il suivait tout à l’heure, on l’avait presque oublié ? Et pourquoi la suivait il ?

     Rarement été à ce point fasciné par un récit apparemment si sommaire, des scènes si peu dialoguées, une forme si économe – aucune musique à l’appui. Comment ne pas se sentir si proche de cet homme et pourtant si troublé par cet homme ? David semble en effet trop proche de ses patients. Il ne compte d’ailleurs pas ses heures. L’étreinte qu’il offre à ce vieil homme à moitié paralysé rescapé d’un AVC est-elle une simple étreinte ? Et si David était fou ou schizophrène ou pervers ou pire ? La chronique ne vire t-elle pas lentement vers le thriller ? On peut toujours spéculer et imaginer le scénario qu’on craint ou souhaite.

     Un étrange rebondissement viendra attiser nos doutes – et nous rappeler l’ouverture du film : la famille du patient porte bientôt plainte contre David pour harcèlement sexuel, le condamnant à ne plus s’occuper de lui, reléguant surtout hors-champ, définitivement, le seul personnage qui pouvait clarifier cette affaire. Un autre cinéaste aurait donné les clés sinon le double des clés afin de ne pas laisser planer une quelconque incertitude. Franco nous avait offert un plan étrange plus tôt : pendant que David s’occupait du vieil homme, la famille de ce dernier profitait d’un grand repas à l’étage inférieur. Tout était dit en une scène, un plan : la maladie est atroce mais pitié qu’elle n’entrave pas trop la vie !

     Le film continue pourtant sa chronique de cet infirmier à domicile. David s’occupera bientôt de la femme d’un ami, atteinte d’un cancer colo-rectal. Là encore le malade est au centre du plan. Et David l’accompagne jusque dans les instants les plus embarrassants, qu’il s’agisse de nettoyer ses reflux ou ses incontinences passagères. Le vomi et la merde y sont filmés, le plus prosaïquement possible. La maladie restituée dans sa vérité la plus pure, accablante.

     Mais David redevient parfois le sujet du film. On apprend davantage sur lui dans la deuxième partie du film, notamment quand il croise son ex-épouse et rend visite à sa fille. Alors on comprend qu’il observait son enfant au départ, qu’il ne l’avait pas vue depuis longtemps. On apprend aussi une partie de son passé, qui renferme une douleur terrible : la mort de son fils (une maladie des os) et la culpabilité de l’avoir aidé à mourir. Le dévouement absolu pour ses malades fait alors écho à cette perte incurable, qui fait de David un homme plongé dans une solitude inexorable, animé d’un deuil inconsolable.

     Le film file alors vers un dernier tiers nécessaire et une fin aussi brutale – d’aucuns la trouveront absolument dégueulasse – que salvatrice. Le film pouvait montrer David continuer de courir vers son impossible absolution, vers son néant. Michel Franco choisit une autre option, terrible, bouleversante. Ce film m’a complètement retourné. Il m’a fallu un moment pour en revenir et le digérer. Très grand film, pour moi, que je rêve déjà de revoir, malgré sa sécheresse.

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