L’origine du monde.
8.5 Commençons par une étonnante anecdote. C’était il y a quinze ans, peut-être vingt. Sur le câble (comme on disait à l’époque) je tombe sur Une sale histoire, de Jean Eustache. Je ne connais alors rien d’Eustache, je sais juste qu’il est un auteur important, singulier, avant-gardiste. Le film me fascine et me désarçonne. J’en touche quelques mots sur mon forum préféré et j’apprends alors que je l’ai vu à l’envers. Enfin, le film est présenté en deux parties distinctes mais elles n’ont pas été diffusées dans l’ordre établi par Eustache. Sacrilège ! Évidemment, cela change peu la compréhension de l’œuvre mais lui occulte sa force théorique : si la première partie est celle par laquelle on entre dans le film, ce n’est pas anodin. En effet, la grande particularité d’Une sale histoire est de nous offrir deux fois le même récit, conté par un homme à son auditoire. Dans la première partie, cet homme, ce narrateur, est incarné par Michael Lonsdale, il est filmé en 35mm. C’est la partie fictionnelle. Dans la seconde, cet homme, ce narrateur n’est autre que Jean-Noel Picq (ami d’Eustache), contant sa propre histoire ou peut-être une (sale) histoire qu’il a inventée, entendue, qu’importe. C’est la partie documentaire, puisqu’Eustache filme ce récit conté lors d’une soirée mondaine, filmée en 16mm. Les deux versions ne sont par ailleurs pas tout à fait filmées du même angle. On sent davantage l’élaboration mise en scénique, le cadre, avec Lonsdale. On voit Douchet face à lui, incarnant Eustache lui-même, qu’on aperçoit dans la partie documentaire. On a presque l’impression d’une caméra discrète sur Picq, avec son angle un peu oblique, en légère contre plongée. Et donc c’est un fait important, Eustache choisit de montrer la scène rejouée avant de nous donner l’original, créant une sensation de vrai avec le faux et vice-versa ; offrant un vertigineux essai sur la puissance du cinéma, du jeu entre vérité et fiction, tout simplement. Le plus dingue c’est que Lonsdale restitue le texte de Picq au mot près. L’un joue à raconter quand l’autre raconte. Et cet homme raconte comment, il y a quelques années, il allait dans un café parisien et s’était pris de passion pour regarder les sexes féminins à travers un trou dans la porte des toilettes des femmes. Et combien plus rien ne comptait d’autre que ce rituel, au point de perdre toute notion avec la réalité, jusqu’à se demander si ce trou n’était pas le centre de tout, si on n’avait pas créé ces toilettes, ce café, cette ville autour de ce trou. Devenu simple pervers, aussi pitoyable que celui qu’il aurait moqué avant lui, et n’éprouvant plus aucun plaisir sexuel autre que de regarder les sexes féminins de cette façon-là, l’homme avait décidé d’arrêter du jour au lendemain. De cette histoire obsessionnelle et voyeuriste nous n’aurons pas d’image, Eustache cadrant uniquement sur cet homme, son monologue et parfois son audience – majoritairement féminine – qui écoute, réagit. C’est très fort. Et absolument radical.
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