Voyage en Italie (Viaggio in Italia) – Roberto Rossellini – 1954

22. Voyage en Italie - Viaggio in Italia - Roberto Rossellini - 1954L’éternité et un jour.

   8.5   Film magnifique, que j’ai longtemps considéré comme étant mon Rossellini préféré, avant de découvrir Païsa puis avant de revoir, récemment, Allemagne, année zéro. Je l’avais d’ailleurs revu en salle il y a trois ans et étrangement – tandis que j’idéalisais depuis longtemps de le revoir sur grand écran – le film m’avait moins séduit, moins impressionné, dans ses enchaînements, dans sa matière documentaire : j’avais eu l’impression que l’influence hollywoodienne (si j’ose dire) avait pris le dessus sur son atmosphère, que le film était plus écrit qu’incarné. Qu’il était davantage un film pour ses acteurs que pour ses lieux. Je pense que cette frontière est mince, fragile, mais que Rossellini parvient à y restituer un équilibre assez unique et miraculeux.

     Il n’y a pas d’autre intrigue, dans Voyage en Italie, que celle du crépuscule d’un amour, celle de la désunion du couple, confronté à l’antiquité et l’éternité d’un paysage aussi indomptable que grandiose et mélancolique. Comme si l’environnement, la géographie, l’histoire chargée d’un lieu prenaient soudain possession de ses invités, anglo-saxons en voyage, en vacances sur une terre étrangère construite sur des ruines du passé et un folklore présent tout à fait vivace. Dans les faits, le couple britannique n’est par ailleurs en Italie pas pour de simples vacances, Katharine (Ingrid Bergman) et Alex (George Sanders) sont là pour rencontrer un acheteur pour une maison située à Naples, dont ils ont fait l’héritage. Or, de ce semblant d’intrigue, nous n’en verrons rien sinon au travers de leurs échanges qui l’évoquent.

     Le film est vite gagné par la puissance insondable des lieux. Le Vésuve, que l’on aperçoit au lointain. Le musée archéologique de Naples et la cité souterraine de Cumes dont on fera une partielle visite guidée. Puis le volcan de la Solfatare avec ces fumerolles qui redoublent quand on y souffle dans leurs infinies cavités. Évidemment, tout converge vers Pompei, où Katharine et Alex assistent à l’excavation d’un couple surpris par la lave dont la forme est reconstituée par voie de moulage de plâtre. Face à cette sensation d’éphémère et d’éternel, d’union et de séparation, s’y trouvant particulièrement enchâssés, Katharine se sent mal. Par ailleurs, si précédemment Katharine se trouve en plein voyage initiatique, Alex, lui, se laisse gagner par la Dolce Vita de Capri.

     M’est avis qu’ils sont à deux niveaux irréconciliables de l’acceptation de leur désunion, voilà sans doute pourquoi il m’est impossible de voir un miracle de réconciliation dans cette fin, aussi abrupte que lumineuse. C’est lors d’une procession commémorant le miracle de San Gennaro, que Katharine et Alex se retrouveront. Mais rien ne permet de dire s’ils s’unissent pour une minute ou pour la vie. La temporalité n’existe plus. L’éphémère et l’éternel se sont réunis dans un dernier plan de réconciliation conjugale qui n’est que celui du film.

     Par l’intermédiaire de ce couple qui se déchire, entre les musées et vestiges archéologiques napolitains, Voyage en Italie annonce autant le cinéma d’Antonioni à venir que celui de la Nouvelle vague, aussi parce qu’il est tourné au jour le jour par Rossellini et parce qu’il semble renouer l’irréconciable du film de couple par le prisme ethnologique. Et le film hollywoodien soudain gagné par le néo-réalisme italien. La vie et la mort. C’est ce mélange si fragile qui le rend si précieux.

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