Balle de match.
8.0 On lit partout que Benny & Josh réalisent ici (Smashing machine pour l’un, Marty supreme pour l’autre) deux biopics sur des sportifs et leur premier film solo mais ce serait oublier qu’ils ont au préalable fait leurs propres courts métrages séparément. On évoque aussi rarement Ronald Bronstein, pourtant partie intégrante du processus safdien, puisqu’ils écrivent, réalisent et montent à trois. Bronstein incarnait même le rôle de leur père dans le sublime Lenny and the kids. Or, si Bronstein ne fait plus partie du dernier projet de Benny, il est encore au cœur de celui de Josh.
Commençons par évacuer mes quelques réserves sur Marty supreme : tout d’abord, le film me semble bien trop similaire à Uncut gems. Déjà à l’époque on disait de lui qu’il était leur After hours. On le dit encore pour ce nouveau film. Remplacez la pierre précieuse éthiopienne par une participation aux championnats du monde de ping-pong au Japon et c’est la même chose. Ensuite, il me semble que le film se sabote un peu avec cette histoire de grossesse : il s’ouvre sur la conception en rejouant presque le début d’Allo maman ici bébé (la course de spermatozoïdes non pas accompagnée par les Beach boys mais par Tears for fears) et se termine sur la naissance. Je ne sais pas ce que ça apporte au récit sinon l’étoffer pour rien et créer une temporalité (neuf mois) qui convient peu au régime safdien : Uncut gems se déroulait sur une journée, c’était sa grande force. Autre chose : il me semble que le discours sur la Shoah, la judéité et la revanche juive est sous-traitée, survolée, qu’elle devient une donnée de plus sans s’agencer avec le reste – malgré la présence assez bien vue de Géza Röhrig (le joueur de ping-pong sur le déclin) qui jouait le héros du Fils de Saul. A noter que tout le casting ici est génialement improbable, que s’y côtoient Gwyneth Paltrow, Kevin O’Leary et Tyler The Creator. Bref, pas mal de problèmes qui n’entachent pourtant pas le plaisir immense que m’ont procuré les deux heures trente de ce film dingue, virtuose, compulsif.
Une nouvelle fois, c’est une star qui se retrouve au premier plan d’un film des Safdie. Après Robert Pattinson (dans Good time) et Adam Sandler (Uncut gems) c’est Timothée Chalamet – la méga star du moment – qui embrase chaque plan de ce film. Il est exceptionnel. Insupportable mais formidable. Formidable parce qu’insupportable. Il trompe, il fonce, il échoue, il se relève toujours. Il ne ressemble plus à Chalamet. Il est Marty. Un physique ingrat : tronche boutonneuse, fine moustache, tempes souvent en sueur, arborant des lunettes trop grosses pour son visage. C’est son hystérie, sa gouaille et son talent sur lesquels tout repose. Le plus drôle c’est que j’ai trouvé qu’il ressemblait physiquement au petit frère Safdie, à Benny donc. C’était très troublant.
Marty supreme est du Safdie pur jus. Le récit d’une course et d’un loser, soit le portrait d’un produit du capitalisme incapable d’en adopter les codes. On est loin d’une success story, disons. Et pourtant, Marty, le jeune juif de Brooklyn, le petit vendeur de chaussures, est un champion en devenir (le vrai Marty Reisman le deviendra) mais c’est un champion de ping-pong, sport peu pris en considération aux États-Unis à l’époque mais aujourd’hui encore : on imagine difficilement un film sur des pongistes comme catalyseur héroïque. Idée doublement géniale car la vraie victoire de Marty sera paradoxalement une défaite : il bat son rival mais perd sa participation aux championnats. Qu’importe ce que révèle le réel (si l’on effectue des recherches) la fiction ne souffre d’aucune ambiguïté. D’ailleurs, « Marty suprême » n’est ni son nom ni son surnom, c’est celui qu’il a choisi pour sa balle de ping-pong qu’il souhaiterait repeindre en orange afin de la rendre visible sur le blanc des t-shirts des joueurs.
Quoiqu’il en soit, on retrouve la folie qui irrigue le cinéma des Safdie et qui irriguait notamment de nombreuses séquences de leur précédent film. À commencer par leurs introductions : La plongée dans le saphir éthiopien nous faisait ressortir par un anus en pleine coloscopie. Ici l’ovule fécondé devient balle de ping-pong. La scène la plus folle se jouera dans un hôtel miteux : La baignoire du cinquième s’effondre et manque de tuer Abel Ferrara et son chien à l’étage du dessous. On dirait presque du Kusturica. Ferrara est génial dedans, il joue un vrai rôle – de vieux mafieux blessé – contrairement à celui qu’il tenait dans Lenny and the kids où il passait une tête. Aussi, le film est accompagné d’une bande-son des années 80, comme pour entrer en décalage total avec l’année 1952 au cours de laquelle se déroule l’histoire de Marty Mauser. Comme pour inviter une fois de plus la fiction à prendre le pas sur le réel. Mais c’est aussi une façon dynamiser le récit, de coller à la course éperdue de son personnage. Bref, j’ai adoré. Et j’y suis retourné quelques jours plus tard : J’y ai levé toutes mes petites réserves, c’est un film magnifique, un plaisir total à revoir, de la première à la dernière seconde, avec un Timothée Chalamet complètement habité. Et un grand film contre le rêve américain !








