Des mineurs.
7.5 Dans Le point du jour, Louis Daquin expose plusieurs intrigues, qui se développent et se croisent : Marek, un immigré polonais, est prêt à renoncer à son mariage pour rentrer au pays ; Roger, un jeune garçon de 14 ans, ne veut pas travailler à la mine mais ira « au fond » comme son père et son grand-père avant lui ; Marie, trieuse, qui ne veut plus épouser son amoureux, Georges (Piccoli dans son premier vrai rôle), quand elle comprend qu’il ne souhaite pas la laisser travailler après le mariage ; Larzac (Desailly, toujours parfait), un ingénieur parisien d’origine bourgeoise, recruté à Lens, qui entend s’intégrer au monde des mineurs, au contact du délégué syndical.
Louis Daquin souhaitait donner à ce récit de fictions imbriquées un aspect réaliste, en montrant le quotidien des mineurs, en tournant une grande partie des scènes en extérieur dans les corons, sur les fosses de Lens et de Liévin, et en reconstituant minutieusement des galeries pour les scènes du fond. Daquin était assistant de Grémillon, de Duvivier et l’on sent qu’il y met du sien pour donner une réalité sociale à sa chronique ouvrière, filmer les travailleurs et le quotidien des « pauvres gens » (la merveilleuse séquence d’ouverture) tout en le nourrissant d’un grand élan fictionnel : le dispositif est ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un dispositif choral.
Mais on sent pourtant le film contraint, bridé. Qu’il y va sans y aller. Qu’il filme la mine sans filmer sa dureté. Qu’il filme le prolétariat sans filmer la misère. Qu’il filme le quotidien sans filmer la souffrance. Or je crois que Daquin fait vivre cette contrition dans son récit, qu’il fait des choix qui montrent qu’il n’a pas une liberté totale. L’accident final, par exemple, échappe à la fois aux sirènes du mélodrame et à celles du réalisme le plus prosaïque qui plus est quand on sait le nombre d’accidents mortels qui eurent lieu dans les mines de charbon. Comme pour dire : on m’a presque imposé un scénario ! Il faut rappeler que Daquin venait de tourner un court métrage documentaire, intitulé La grande lutte des mineurs.
C’est d’autant plus signifiant que le film s’ouvrait sur un carton conséquent présentant la réalité d’alors : la reconstruction au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’enjeu industriel des mines, la répression des grèves de 1947, les catastrophes, les maladies. Suivi d’un carton, brisant cette réalité, qui évoque la censure subie par le film, dès son tournage, sous la pression de la direction des Houillères, qui minimise la dureté de ce quotidien : ne seront jamais évoqués les amendes, le chronométrage, la silicose, les coups de grisou ni même la catastrophe de Courrières.
Après quelques rapides recherches, on peut tomber sur ce type de lignes : « Louis Daquin, qui a engagé dès 1946 des pourparlers avec la direction des Houillères, voit cette dernière se montrer beaucoup moins favorable au projet après le départ des communistes du gouvernement en mai 1947, puis les grèves de novembre-décembre. L’accord, conclu le 25 mai 1948, l’oblige à opérer soixante-cinq coupes au montage et à modifier le scénario pour le rendre plus acceptable ; l’évocation de la catastrophe de Courrières de 1906 est ainsi édulcorée : la date est supprimée, il n’y a aucune remise en cause des compagnies et le nombre des victimes passe de 1 100 morts à « plus de 300″ ; les noms des personnes et des lieux sont aussi modifiés, tandis que sont passés sous silence le système des amendes aussi bien que la silicose ».
Et pourtant, le film reste impressionnant, par sa puissance d’évocation, la finesse de son écriture, de sa mise en scène. On y ressent le poids de la fosse, du charbon. On y ressent très bien cette forme de misogynie ambiante, cette émancipation impossible des femmes et des gamins de mineurs. On y ressent aussi cette bataille de la production, générée par un ingénieur en chef autoritaire qui aime l’idée de fabriquer des petits soldats.
La narration du film, pourtant linéaire, se permet même un triple flashback un moment donné (le récit d’un père à son fils) contant les premières exploitations, une catastrophe minière et la grande grève de 1941. Allez, un bémol tout de même : Je suis moins convaincu par le personnage de l’ingénieur de fosse idéaliste. Il me semble qu’un Cantet réussi cette percée beaucoup mieux dans son Ressources humaines. D’autant qu’ici, il y a vraiment volonté (ou obligation ?) de finir le film sur un mouvement utopique de fraternité improbable. Qu’importe, merci Arte, une fois encore, pour cette découverte majeure, tant le film – aussi impossible fusse t-il dans sa version souhaitée au préalable – est aussi une merveille visuelle.
ne pas travailler après le mariage, eh oui c’était les préjugés d’autrefois, mon père marié en 1947 lui non plus ne voulait pas que sa femme travaille. Un mari dont la femme travaille c’était humiliant, car ça voulait dire qu’il n’était pas capable de nourrir sa famille tout seul.
Dernière publication sur Miiraslimake : surveillance totale ! et bien sûr profits pour des investisseurs privés au passage ! voyez comme j'avais raison de parler de capitalisme totalitaire