Une vie violente – Thierry de Peretti – 2017

099. Une vie violente - Thierry de Peretti - 2017Jeunesse corse.

   9.0   Le récit se déroule durant les années 90, du côté de Bastia. Tandis qu’il est issu d’une famille bourgeoise, étudiant à Sciences-Po et envisage de monter sur Paris, Stéphane fait passer une valise pleine d’armes (pour le compte d’amis militants nationalistes) et se fait arrêter. De fil en aiguille, il rejoint bientôt un mouvement indépendantiste radical.

     Mais le film s’ouvre un peu plus loin, temporellement. En 2001, seule date qui nous sera donnée – après une petite note historique en guise d’ouverture. À Paris, déjà. Stéphane s’y cache, plus ou moins menacé de mort (en Corse) et il apprend que son ami d’enfance a été exécuté. C’est donc un long flashback qui nous sera donné pour en arriver à cette vie de cavale clandestine. C’est une pure tragédie. Mais une tragédie impalpable, qui nous est continuellement dérobée, jusqu’au bout.

     C’est la chronique d’une mort annoncée, au crochet d’une trajectoire, celle de Stéphane, qui une fois emprisonné est enrôlé par un radical nationaliste. Il se construit un engagement politique et fait bientôt l’expérience de la lutte armée. Et qu’importe les choix du personnage, le film reste à ses côtés, en permanence, comme on peut l’être avec Michael Corleone, dans Le parrain. C’est un personnage un peu étrange, qui pense plus qu’il n’agit, un personnage un peu anachronique tant il semble échappé d’une lutte appartenant aux générations précédentes.

     Basé sur l’histoire vraie d’un jeune militant d’Armata Corsa abattu à Bastia en 2001, Une vie violente est un film ample et ténu. Une fresque intime et politique. Un film qui travaille beaucoup dans les creux, se nourrit de nombreuses ellipses : d’emblée, l’arrestation du personnage nous est retirée. Le film opte aussi parfois pour un changement de format comme pour ancrer cet extraordinaire dans l’ordinaire, la fiction (du film) dans le réel (du fait divers). On y injecte les émeutes (reconstituées ?) de Bastia. Une grande scène de bâtiments publics dynamités.

     Le tourbillon politico-mafieux, au sein duquel le film nous plonge, prend forme, s’étoffe, se complexifie et se clarifie dans ses paradoxes. On comprend que le groupuscule nationaliste combat avant tout la spéculation immobilière tout en se réclamant de valeurs marxistes. Mais le mouvement est vite en proie à des divisions internes – et même au sein du petit groupe que l’on suit – et les règlements de compte se multiplient. On y retrouve aussi une belle scène de festivités contrariées, de rituel social comme dans Le parrain. Ici aussi, le mariage sera un moment de bascule.

     Les acteurs sont tous inconnus au bataillon. Professionnels ou amateurs, qu’importe, ils sont tous parfaits. Sans doute parce que Thierry De Peretti sait les filmer, les faire se mouvoir dans le plan : c’est vraiment un film de corps. On se passe aisément des mots, parce que les plans sont longs, il y a toujours un placement de caméra singulier, un sens incroyable du cadre. Et parfois la parole est le cœur de la scène. On ne comprend pas toujours les tenants et aboutissants mais on comprend les plans. Et surtout on fait partie intégrante de la confusion globale de ce banditisme à plusieurs camps, plusieurs têtes.

     Les scènes de groupe – où là pour le coup ça parle énormément – sont impressionnantes. Il y a celle de la prison. Il y a celle de la naissance de l’organisation. Il y a une autre scène de parole, plus inattendue, vers la toute fin du film. Une scène de déjeuner de femmes autour d’une table, évoquant les pertes de leurs hommes, maris et/ou fils. Un plan séquence de quatre minutes fixe et pourtant d’une intensité dingue. Scène suivie par cette confession d’une mère à son fils où l’on apprend que la militance de Stéphane lui vient avant tout de l’engagement politique de sa mère, créant une ambiguïté étonnante dans ce monde souvent masculin. Suivie bientôt d’une interview qu’il donne à Paris match et lui sert de testament. Ce travelling de plusieurs minutes dans la rue qui clot le film est un monument.

     Ceux qui sont en mal de sensations fortes diront qu’il ne se passe pas grand-chose, dans Une vie violente. Ce n’est pas du Scorsese, certes, mais il y a tout de même quatre exécutions dans le film. Quatre exécutions froides, filmées chaque fois différemment mais qui embrasent littéralement l’écran. Il y a celle du berger, dans une chapelle en ruines et ce plan panoramique fou. Il y a celle de François, hors champ durant le mariage de Christophe : comme tout le monde on arrive trop tard, il git déjà entre deux bagnoles, mais c’est comme si nous l’avions vu se faire buter. Plus tard il y a celle de Théo, saisi en deux plans, en plein centre-ville. Et pour finir, il y a celle de Christophe qui ouvre le film et referme le flashback, saisi dans un plan panoramique étonnant cadrant des ouvriers agricoles avant d’aller saisir ce règlement de comptes en bord de route. Mais il y a volonté chez De Peretti d’ancrer la violence dans un réel insupportable, plus prosaïque : on voit un type qui vomit après en avoir buté un autre.

     J’ai lu que certains critiques comparaient cela à du Jacques Audiard. Pour moi c’est tout l’inverse. Tout est diaphane, sous-signifiant, sous-joué. Les grandes scènes sont hors champ. Ce n’est pas un film d’acteurs dans un décor mais un film de corps dans l’espace. C’est l’antithèse d’un cinéma opératique. Ni glamour ni exaltation ni démonstration de violence. On est plutôt du côté de la sécheresse d’un Pasolini (le film emprunte par ailleurs le titre d’un roman du réalisateur d’Accatonne) ou d’un Rabah Ameur-Zaimeche, sinon du magma des Patriotes, d’Eric Rochant ou des meilleurs épisodes du Bureau des légendes. Pour moi, la vraie inspiration se joue du côté de Tariq Teguia. Révolution Zendj, Inland et bien entendu l’immense Rome plutôt que vous, dont De Peretti revendique ouvertement son inspiration.

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