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Profession : reporter (The passenger) – Michelangelo Antonioni – 1975

06. Profession reporter - The passenger - Michelangelo Antonioni - 1975La disparition.

   10.0   C’est un film sur la désillusion endémique. Qu’importe son identité, qu’il soit Locke ou Robertson, David, le personnage principal se retrouve coincé dans un monde qui à la fois se dérobe à lui et le rattrape, quel que soit les lieux qu’il traverse. La géographie elle-même est impalpable. Et la jeune femme dont il fait la rencontre symbolise cela à merveille. Il la croise d’abord à Londres lors de son discret retour où il découvre qu’on l’a déjà enterré. Puis il la retrouve à Barcelone dans le palais Güell, dessiné par Gaudi, qui forcément évoque, comme souvent dans le film, Vertigo d’Hitchcock, mais on pense aussi à La mort aux trousses, au Faux coupable, qu’importe, il y a la vertige de l’autre identité, l’enjeu de la culpabilité, la peur de la disparition. Cette fille sans nom est son ange de vie, mais aussi de mort. D’abord témoin passif, puis complice active, elle fuit, revient, repart puis réapparait à nouveau pour le voir mourir. Et c’est aussi cela Profession : reporter : la rencontre entre une femme sans nom et un homme qui porte celui d’un mort.

     Voici le résumé qu’en donnait Antonioni lui-même lors d’un entretien dans les années 80 : « C’est l’histoire d’un homme qui va en Afrique pour tourner un documentaire. Il se trouve devant l’opportunité de prendre la personnalité d’un autre et, pour des raisons qui lui ont provoqué une profonde frustration, il se jette dans cette aventure avec l’enthousiasme de celui qui croit aller à la rencontre d’une liberté inespérée. Mais… Le protagoniste sait que cet autre est un homme d’affaires, mais il ne sait pas de quel genre d’affaires il s’agit. Nous avons tous désiré, au moins une fois, changer d’identité. » Difficile de faire teaser plus séduisant et juste. S’il avait fallu séduire par une image, une seule, il fallait choisir la scène du téléphérique à Barcelone : David y déploie ses ailes, littéralement, prend son envol en tant qu’autre. Une scène qui fait écho à celle de la voiture, un peu plus tard, où, quand la jeune femme lui demande ce qu’il fuit, il lui répond de tourner le dos à la route, autrement dit de regarder derrière, de voir le paysage défiler en sens inverse, ou plus simplement d’accepter la surprise et de ne plus voir ce qui l’attend. La fuite du passé et de soi symbolisée dans un corps projeté en avant qui regarde en arrière. C’est un désir d’action d’abord exaltant, qui bientôt se révèle aussi dangereux que problématique : C’est l’histoire de l’aveugle qui recouvre la vue, mais ne la supporte pas, contée par Locke à l’inconnue providentielle, qui sera l’image la plus lucide par son désenchantement. Cette disparition agit comme contre-champ de celle de L’avventura, puisqu’il s’agit de nous convier à suivre celui qui disparait.

     David Locke, le passager (du titre américain), profite donc de la mort d’un presque inconnu, son voisin de chambre d’hôtel avec lequel il discuta jadis un soir – et dont il envia très probablement la vie, tout le contraire de la sienne – pour se saisir de son identité. L’instant où il se penche sur lui, pour vérifier si oui ou non il respire, instaure un effet miroir par leur troublante ressemblance physique et en ce sens fait office d’anticipation de sa propre mort, tout du moins Locke à cet instant précis ne bouge plus, comme tétanisé ou statufié, car il semble l’entrevoir – Il ira jusqu’à respecter le planning de cet hôte, parce qu’il y a l’excitation du contraire : Robertson est un homme d’action quand Locke rapporte des faits. C’est un rôle actif qui le séduit. Un désir de fiction, probablement. De contre-emploi. La mise en abyme est partout : « L’objectivité est l’un des thèmes du film » disait Antonioni. « Il y a deux documentaires dans le film, le documentaire de Locke sur l’Afrique et le mien sur lui ». Cela m’évoque L’empire de la perfection, de Julien Faraut, qui avait l’audace de faire une fiction sur un documentaire sur un joueur de tennis. Mais on peut aussi se dire que c’est d’Antonioni lui-même dont il s’agit, lui qui sort de tournage de son film documentaire, La chine.

     C’est en s’extirpant de l’Italie et en tournant dans des déserts qu’Antonioni, à mon sens, trouve ses meilleures inspirations, avec Blow Up (Désert moins évident, mais c’est un Londres déserté) et Zabriskie point, d’abord, puis Profession reporter, ensuite. Chaque fois c’est une réflexion sur le vide, créatif, consumériste ou identitaire, un pur état de schizophrénie latent qui gangrène tout. Ici c’est un exil improvisé, aussi peu maitrisé que l’étaient les voyages des deux étudiants dans la vallée de la mort ou l’enquête sur le crime dans le parc londonien, dans lequel un homme en devient un autre et se perd. La liberté promise par ce brutal changement d’identité devient sa prison. Mais dans leur choix d’exil, les personnages s’évaporent, dans le cinéma d’Antonioni. Thomas, dans Blow up est l’exemple le plus parlant. A moins qu’il ne s’agisse du couple de L’éclipse littéralement dissout dans le paysage et la suite de plans déserts à la toute fin. David Locke semble lui s’évaporer progressivement, au détour d’un plan, d’une page de son passé – la finesse du flashback ici, qui n’utilise aucune coupe franche ni rationnelle ce qui le place dans une continuité déconcertante – d’un rendez-vous manqué, d’une séquence dont il est l’élément central mais hors-champ, d’une rencontre balbutiante, jusqu’à s’évaporer au sein même du plan, dans un travelling qui le rejette.

     Si à mes yeux c’est le plus beau film d’Antonioni, c’est probablement parce qu’il est son plus romantique et le plus cruel. Locke se libère de ses chaines, son métier autant que son mariage, pour plonger dans un autre monde, un monde de libertés croit-il, qui va se refermer sur lui pour l’enchainer à nouveau, autrement, le dévorer jusqu’à le tuer. L’idée que Locke meurt hors-champ, sur un lit d’hôtel, le relie encore davantage à Robertson qu’on retrouvait mort, lui aussi sur le lit d’une chambre d’hôtel. Le dernier plan sera un plan de crépuscule. Ce plan invite à repenser la disposition spatiale de celui qui clôt L’avventura. Qu’il s’agisse d’un imposant mur de béton ou de la façade de l’hôtel de la Gloria, le côté droit du cadre contient la mort. A gauche, le mont Etna est remplacé par la rue. Bien qu’il soit trouble, obstrué par la brume ou par le choix de l’angle, le point de fuite est sans équivoque. Mais le choix du plan, ici, fixe après un panoramique déconcertant (le voiture que l’on croit suivre fait demi-tour et échappe donc au déplacement de l’objectif) offre un trouble aussi puissant et invisible que le traveling avant du plan précédent, retient le regard, nous invite à rester avec la mort, au chevet du personnage plutôt que de nous convier vers le soleil couchant. Il ne reste plus que la nuit après le départ de notre personnage qu’on aura toujours suivi de jour. C’est si simple, et pourtant. C’est un film qui continue de m’échapper énormément. Et ça me plait beaucoup. Ça ne me plait pas toujours cet état, parfois trop inconfortable, ce détachement troublant, mais chez Antonioni, et tout particulièrement dans ce film-ci, oui, complètement. J’aime cette troublante sensation de le redécouvrir à chaque fois.

Parasite (Gisaengchung) – Bong Joon Ho – 2019

04. Parasite - Gisaengchung - Bong Joon Ho - 2019Une affaire de monstres.

   9.0   Memories of murder, The host, Mother, Snowpiercer sont autant de réussites majeures qui feraient frémir n’importe quel cinéaste. Pourtant, Parasite est, j’annonce, le meilleur film de son auteur, qui est arrivé à un point de maturité et de confiance en son art absolument incontestable. J’en aurais bien repris du rab et je veux d’ores et déjà y retourner. Palme d’or méritée bien qu’il méritait aussi les autres prix : La mise en scène, aussi évidente que virtuose ; le scénario à tiroirs, malin, d’une richesse hallucinante ; les acteurs tous étincelants. Bref, c’est une grosse claque, une sorte de mélange entre le Elle, de Verhoeven, Une affaire de famille, de Kore-Eda, Us de Jordan Peele et La cérémonie, de Claude Chabrol.

     La séquence d’ouverture annonce la couleur. Une petite fenêtre donne sur un trottoir. Un traveling vertical fait chuter le plan : Il faut aller en-dessous le sol pour voir les personnages de cette histoire. Alors qu’ils sont en quête de wifi, pestent contre l’installation d’un mot de passe sur le réseau du voisin qu’ils pirataient jusqu’alors, la caméra de Bong Joon Ho glisse dans ce taudis d’une pièce à l’autre avec une aisance confondante : En quelques minutes, on voit chacun de nos quatre personnages et on discerne la topographie des lieux. Echoués dans cet entresol, confectionnant des boites à pizza pour une chaine de restauration, la petite famille se fait littéralement pisser dessus par les badauds bourrés et enfumer par les entreprises de désinfection.

     C’est l’opportunité d’une arnaque un peu folle qui va progressivement grandement améliorer leur quotidien. Après avoir obtenu la falsification d’un diplôme, voilà le fils de la famille, Ki-woo, recommandé par un vieil ami mieux loti que lui, pour le remplacer et donner des cours d’anglais à la fille d’une riche famille des hauteurs de Séoul, les Park. L’entrevue se passe bien. Et Ki-woo entrevoit alors une autre opportunité : Puisque Mme Park est persuadée que son fils est un dessinateur de génie, il va lui conseiller de prendre un professeur de dessin et lui recommande l’une de ses connaissances, une art-thérapeute très prisée. Et c’est ainsi que Ki-jung, sa sœur hérite d’un job. Et qu’en est-il de la domestique et du chauffeur ? Les Kim avancent leurs pions sans que les Park ne soupçonnent la supercherie, mais pour combien de temps ? Certains auraient fait un film ne serait-ce qu’avec cette quadruple fantastique idée. Bong Joon Ho se chauffe tout doucement, lui.

     Il y a un élément sur lequel je tenais à revenir un peu. Lorsque la domestique est violemment évincée de son quotidien, de façon particulièrement dégueulasse – une histoire d’allergie à la peau de pêche transformée en menace de tuberculose – le film est tellement dans une mécanique burlesque torride à renfort d’un savant découpage comme on en ferait dans un film de braquage, et de plans ralentis, très composés, qu’il me gêne un peu, dans sa façon de nous faire jubiler en écrasant cette femme que le récit n’a pas creusé par cette famille, certes cruelle et malveillante, mais à laquelle on s’est forcément attaché depuis le tout premier plan. Là j’ai pensé que Bong allait peut-être trop loin. Mais le grand twist effacera magistralement ces doutes. Ça et sa manière de combiner si bien le drame et la comédie noire, la lutte des classes et le thriller horrifique, de jouer des ruptures de tons, des rebondissements. On en a pour notre argent.

     Je ne voudrais pas en dire davantage, il vaut mieux le voir pour le croire. Ça fait plaisir de voir un film aussi fort, dense, drôle, féroce, qui surprend, angoisse, sidère en permanence, mais qui garde son cap malgré tout, sa ligne claire, ne s’abime jamais en chemin. Et s’étire quand il faut étirer : Toute la séquence nocturne c’est du jamais vu, parce que notre attention est partout, sous cette table, dans le jardin, sur ce canapé : Une scène de sexe, torride, insolite, durant laquelle les riches parlent de l’odeur des pauvres en surveillant leur gamin jouant à dormir comme les indiens dans son tipi érige le tout vers un sublime, aussi tendu que jubilatoire. Et Parasite a cette force qu’il les cumule, ces instants-là.

     Visuellement, c’est puissant. Il y a ce décor en escalier, notamment, qu’on distingue aussi bien dans le quartier sécurisé – et à l’intérieur même de la demeure – que dans les sous-sols des pauvres, ainsi que cette lumière si particulière en haut, en bas. Surtout Bong capitalise sur l’architecture de cette immense maison d’architecte qui vient en opposition au cagibi qui ouvrait le film : Alors que tout semblait bouché là-dedans, que les plans emprisonnaient les personnages entre les meubles et les cloisons dans de petits corridors minuscules, il y a de la place à foison ici, c’est lumineux, épuré, immense et tellement spacieux qu’on a l’impression qu’on pourrait découvrir des recoins tout le temps, ce que le film va évidemment s’amuser à faire.

     C’est un film immense, imprévisible, d’une beauté aussi terrifiante qu’elle est galvanisante – Cette manière de filmer les « trois grands lieux/étages du film » c’est magnifique, d’offrir des pistes ci et là (l’instabilité du garçon qui jadis a vu un fantôme) mais de les disséminer tellement bien qu’on les oublie ; Et cette transition à mi-parcours – la plus belle scène du film – juxtaposant retour au bercail, verticalité sociale et catastrophe naturelle ; Sans parler de ce twist incroyable dont il ne faut absolument rien dévoiler tant il s’avère d’une puissance inouïe. J’aime tout ce que j’ai vu de Bong Joon Ho mais là ça me semble absolument colossal, vraiment.

Heat – Michael Mann – 1996

36. Heat - Michael Mann - 1996L’impétueuse cité des anges en sursis.

   10.0   Revu, au cinéma. J’ai beau le connaître par cœur, mais je ne sais pas, cette fois le film m’a terrassé. Sans doute parce que je ne l’avais pas vu depuis un moment et que j’ai eu tendance durant ces dix dernières années à lui préférer Miami Vice, que j’ai vu, revu à foison. Pourtant je connais chaque rebondissement, chaque dialogue, chaque strate du récit, ce qu’il renferme et ce sur quoi il s’ouvre, mais j’étais surpris de constater à quel point tout est hyper riche et limpide à la fois, sans être programmatique pour autant tant le film regorge de soubresauts et de surprises, et surtout combien chaque scène est un monument, de tension, de mélancolie, de violence. Il y a une telle puissance romanesque, des visages et des regards qu’il est impossible d’oublier : celui de Charlene (Ashley Judd, monumentale) lorsqu’elle choisit d’un simple geste quasi invisible de sauver Chris tout en le perdant, ainsi que ceux de Neil & Eady observant les lumières de la ville, se rêvant dans la parenthèse d’un futur idéal sur les îles Fidji, celui de Lauren hagard au bord d’une voie rapide, celui de Vincent à la fin, vidé, l’œil perdu dérivant dans la nuit noire sans étoiles. Et tant d’autres. Et si c’est évidemment un brillant face à face entre deux êtres miroirs, c’est aussi, comment toujours avec Mann, un grand film romantique, avec des couples écorchés, fragiles, brisés par leur solitude respective mais qu’une force abstraite tente de faire tenir. J’en suis sorti tremblant, ça faisait longtemps que ça m’avait pas fait ça.

     Ce qu’on ressent devant chaque séquence de Heat, c’est un peu ce qu’on ressentait devant chaque séquence de La horde sauvage, de Peckinpah ou devant l’immense Sorcerer, de Friedkin, l’impression que l’auteur donne son va-tout en permanence, qu’il joue sa vie pour que son film soit le plus écorché et mélancolique possible. Les « méchants » sont d’ailleurs introduits comme le faisait Friedkin, ils sont au premier abord antipathiques, car insérés dans le récit silencieusement, chacun de leurs côtés, Neil d’abord s’extirpant d’une gare, avant d’emprunter une ambulance ; Michael Cheritto au volant d’un poids lourd ; Chris se procurant un mystérieux paquet chez un menuisier ; Waingro, cool mais déjà flippant. Braqueurs qui sont un peu comme les hors-la-loi de chez Peckinpah, évoluant dans un western urbain, qu’un shérif viendra bientôt surveiller et pourchasser. Il y a quelque chose du Los Angeles de Friedkin, par ailleurs, dans celui de Mann. Notamment sous cet échangeur qui rappelle très furtivement le monde dressé dans To live and die in L.A. Pour autant le film s’en démarque assez vite. Sans doute a-t-il davantage à voir avec L.A. Takedown, le téléfilm déjà réalisé par Mann quelques années plus tôt, qui sera dit-on son prototype pour Heat. A l’occasion je m’y pencherai.

     La première séquence ouvre le film de la façon la plus honnête qui soit : C’est un casse dans la plus pure tradition du film de casse. Maîtrisé dans un film qui ne le sera pas moins. Sous un échangeur, sur une avenue déserte bordée par des concessionnaires automobiles, la bande de truands dont on a préalablement vu les visages lors de scènes complètement individuelles, sont désormais masqués et renversent le blindé convoité à l’aide d’un poids lourd afin de voler des bons au porteur. Tout se déroule à la perfection à l’exception de ce grain de sable qui enraye violemment la mécanique huilée. Il porte le nom de Waingro dans le récit. Il porte celui de Michael Mann du point de vue de la conception du film. La maîtrise n’est belle que si elle est enrayée semble-t-il dire : Collateral puis Miami Vice, quelques années plus tard, ce sera pareil. Et pourtant, Waingro sera relégué dans l’ombre assez vite et assez longtemps. Pour mieux ressurgir. Le temps pour Mann de s’intéresser pleinement à Neil, Vincent, Chris et (un peu moins) les autres.

    C’est pas moins de quatre couples visibles que le film prendra soin de suivre, brièvement parfois mais dont la fulgurance sera déchirante avec le garçon en voie de réinsertion qui acceptera finalement la porte de sortie que lui offre son pote de Folson plutôt que celle de ce cuistot dégueulasse ; avec une richesse bouleversante pour les autres. Visibles car il y a aussi ceux que l’on évoque, comme Michael, à qui Neil conseille de lui préférer sa vie de famille à ce dernier coup dangereux ou comme Trejo qui préfèrera qu’on abrège ses souffrances quand il apprend la mort de sa femme. On se souvient de cet indic se jetant sous les roues d’un camion au début de Miami Vice, quand il apprenait qu’on avait tué sa femme. On se souvient d’Alice se jetant dans le vide, quand Uncas venait d’être poignardé et jeté de la falaise par Magua dans Le dernier des mohicans. C’est une constante et ce n’est guère une surprise : Mann est un grand romantique.

     Neil McCauley ne cesse de répéter comme mantra qu’un gangster ne doit rien avoir qu’il ne peut quitter en trente secondes s’il voit les flics rappliquer. Cette règle qu’il s’impose et qu’il impose à ses complices, est celle d’un homme d’action sans attaches. Sauf qu’il ne fera qu’enfreindre sa règle, à la fois dans la confiance qu’il offre trop vite, trop facilement aux autres – à ce titre, le moment où il prend l’option de se séparer de Waingro et le perd dans le flottement d’une voiture de patrouille, est aussi incohérente qu’elle révèle sa vraie nature : Il n’est pas cette machine de guerre qu’il prétend/croit être – mais aussi dans son attachement aux autres. D’abord puisqu’il tombe amoureux, ensuite parce que lorsque ses hommes tombent, il est moins guidé par son désir d’évasion que par celui de la vengeance.

     Quant à Vincent il devient paradoxalement très lucide lorsqu’il donne raison à sa femme qui lui dit qu’il construit sa vie sur les cadavres qu’il croise « You don’t live with me, you live among the remains of dead people ». Quand plus tôt dans le film elle s’apprête à sortir le soir, sans lui (« Where are we going ? Sorry, where are you going ? ») il ne reste pas à se morfondre, ni à se complaire dans la colère la plus banale et animale, non, il va sortir aussi, suivre puis finalement rejoindre Neil McCauley pour partager un café et quelques paroles avec lui – La séquence d’anthologie que l’on connait tous. Il sort avec celui qu’il rêve de coffrer. C’est son rencard à lui. Il y a d’ailleurs quelque chose de très romantique dans cette scène, c’est quasiment un motif de screwball comedy : Deux êtres qu’apparemment tout oppose comprennent qu’ils sont les mêmes.

     On parle souvent, à raison, de cette somptueuse scène centrale de la rencontre Pacino / De Niro, de la rencontre entre Vincent et Neil, entre le flic et le truand, dans un simple café. Mais il faudrait revenir sur cette première fois où ils s’observent. Sur ces deux séquences, brillantes, au cours desquelles l’un observe l’autre. La première fois où Vincent observe Neil, c’est dans la pénombre, en pleine filature nocturne, tandis que ce dernier monte la garde devant un entrepôt que lui et ses habituels complices (Chris et Michael) tentent de braquer pour récupérer des métaux précieux. Vincent est spectateur, Neil est la star : Sa stature et son calme impressionnent, notamment cette manière de reculer dans l’ombre, ce qui en fait une figure animale magnifique mais paradoxalement très fragile puisque son champ d’action est limité. Lorsqu’il entend un bruit – Un membre de l’équipe d’intervention s’est assis bruyamment dans le camion – son regard se fixe. On le discerne à peine puisque l’image dans le camion révèle une silhouette pour le moins schématique, mais le visage qui se fige et le silence de mort qui s’ensuit permettent de tout comprendre. La mise en scène crée un vertige magnifique puisqu’on a la sensation qu’il voit Vincent, que leurs regards se croisent vraiment, pour la toute première fois. Il n’en est rien, évidemment, Neil a juste compris qu’ils étaient observés, mais comme ils ne volent rien, ils savent très bien qu’on ne les arrêtera pas. Néanmoins, il y a là un vrai « premier frisson de la rencontre » pour le spectateur.

     Et le miroir ne tardera pas à venir en écho. Rencardés par un indic, les flics filent sur les docks de L.A. où ils observent la bande à McCauley échanger, faire des gestes sur un éventuel prochain coup. Lorsque Vincent revient à cet endroit pour comprendre l’étendue de ce projet, il ne comprend pas, il trouve tout absurde, grossier, indigne de McCauley dont il est déjà persuadé du génie. « Qu’est-ce qu’ils regardent putain ? » Et là, l’éclair de génie : « Nous ». C’est eux que McCauley observe. Il les a fait venir pour les voir, savoir qui lui coure après. Neil est prostré en haut d’une grue avec une longue focale. Il y a chez Vincent une lucidité terrible au-delà du fait qu’il soit en train de se faire berner. C’est d’ailleurs de cela dont il est question : Il comprend vite qu’il s’est fait berner. C’est aussi pour ça qu’on adore les personnages de Heat, ils ne sont pas tombés de la dernière pluie. Et cette intelligence, cette extra lucidité fonctionne en double. Ils sont lucides parce qu’ils savent qu’ils peuvent finir par s’entretuer. Ils sont lucides parce qu’ils savent qu’ils ont une forte chance de ne pas se revoir. Ils sont lucides quant à ce que leur métier leur laisse de miettes dans leurs relations conjugales respectives. Et à ce petit jeu, c’est Vincent, le moins humain des deux, qui gagne, préférant laisser sa femme au chevet de sa fille (qui vient de tenter de mettre fin à ses jours) pour continuer à chasser sa proie, tandis que Neil agit de façon absurde à la fois parce qu’il est amoureux mais aussi désireux de se venger. Pour Neil, l’amour et la vengeance sont d’abord un luxe, mais il finira par tomber dans ce luxe et logiquement en mourir.

     Et donc il y a Waingro. Le parfait virus, puisqu’une fois qu’il aura échappé au règlement de compte qui devait l’envoyer au tapis avant de finir dans le coffre de McCauley, il va croiser la route de Van Zant. Mais il est aussi le mal en personne plus qu’un simple joujou de scénario : En plus d’entrer dans la vie de Neil, il faudra qu’il passe dans celle de Vincent, qui retrouvera, un soir, le corps d’une jeune prostituée que Waingro qui se rêve en faucheuse, a tabassé à mort avant de l’abandonner dans une piscine résidentielle. Si Waingro est peu à l’écran, il est loin d’être juste un élément dans le décor, il est probablement la vraie pierre angulaire du récit, puisque sans lui pas de bavure lors du cambriolage du blindé, sans lui pas de fiasco-fusillade lors du braquage de banque, sans lui pas de vengeance de Neil et donc pas d’affrontement Neil/Vincent. En somme, il conditionne chaque grand rebondissement de l’intrigue. Même si le film semble dire qu’avec ou sans lui, ces deux êtres miroirs devaient se rencontrer et s’affronter. Et c’est évidemment beaucoup ça, Heat : Un face-à-face entre deux hommes, coincés tous deux dans leur solitude et leur appétit d’action, mais retranchés dans deux dimensions parallèles. Deux hommes condamnés en soit.

     Il y a quelque chose de terrible dans ces scènes où Neil McCauley scrute l’horizon de son regard distant, qui relève à la fois d’un ennui latent et d’une incommensurable solitude. D’où la providence de sa rencontre avec Eady. Eady m’évoque beaucoup Cora, dans Le dernier des mohicans. Et ça va au-delà d’une similarité capillaire. Il y a dans sa relation à Neil de l’insondable qui rappelle celle entre Cora et Œil-de-faucon. Les grandes scènes / discussions (qui font déjà dévier Neil en un sens, lui qui est en apparence si mutique) qu’ils ont en commun (« In Fiji they have these iridescent algae that come out once a year in the water, it looks like L.A. at night. I’m going there some day » et « all I know is there’s no point in me going anywhere anymore if it’s going to be alone… without you. » sur les hauteurs de Los Angeles) rappellent celle de nuit dans la forêt ainsi que le final sur les falaises, les regards vers l’horizon, dans Le dernier des mohicans.

     Mais c’est une providence éphémère puisqu’elle le mène inéluctablement à sa chute. Son appartement est vide – Le bleu de l’océan et celui de la lumière dans laquelle baigne le film accentue cela – pas même meublé, ce que ne manquera pas de lui faire remarquer Chris. Rien ne l’extraie vraiment de sa cellule de prison sinon l’horizon bleuté qui lui rappelle qu’il peut tout quitter s’il le souhaite où s’il en est contraint. Une perspective de liberté plutôt accablante. « I’m alone, not lonely » dit-il à Eady. C’est somptueux. Mais qu’il contemple les lumières infinies d’un L.A. nocturne (qu’il compare aux algues phosphorescentes des plages des îles Fidji) ou un horizon océanique derrière une baie vitrée, Neil McCauley évolue dans un rêve indomptable, la quête d’un salut qui n’est plus qu’un mirage. C’est le bleu glacial qui domine tout le film. La nuit. Et pourtant, les grandes séquences d’action se déroulent de jour.

     Cette dimension glaciale est accentuée par l’importance des lieux de transit. Heat en est rempli. L’échangeur au début, l’aéroport à la fin. Mais aussi la gare ferroviaire, les docks. Mann est un romantique absolu, avec ses personnages bien entendu, mais aussi avec les lieux qu’ils traversent. Rien n’est plus beau que ces lignes qui s’entrecroisent et ces lignes qui s’entrechoquent. Rien n’est plus beau et terrible que ce final sous les projecteurs intermittents suivant les atterrissages des avions. C’est un film ample, dans les trajectoires de ses personnages autant que dans sa peinture d’une cité des anges fantomatique. Les deux grandes scènes d’action du film, deux braquages (Un fourgon, une banque) sont à la fois très douces (dans la mise en scène, jamais frénétique) et très violentes (dans la finalité). Dans le cinéma post Nouvel Hollywood, il y a le Los Angeles de Friedkin, celui de Lynch et celui de Mann, qui mise beaucoup sur l’état d’apesanteur qu’elle semble procurer.

     Je pensais le connaître par cœur, mais non, au cinéma c’est tout de même autre chose. Je m’étais fait la même remarque il y a dix ans lorsque pour la première fois je m’y confrontais, en salle et en version originale, à l’un de mes films préférés, de ceux avec lesquels j’ai grandi, de ceux qui ont forgés mon amour pour le cinéma : L’immersion dans Heat est décuplée sitôt déployée sur grand écran. Certes, on peut dire ça pour n’importe quel film mais je pense que le cinéma de Michael Mann et tout particulièrement Heat méritent d’être vécus dans une salle de cinéma. Ce film aura toujours une place à part dans mon cœur. Je l’ai tellement regardé que je ne faisais plus l’effort de le redécouvrir. Chaque plan, chaque séquence relève du génie. Quand on entend les premières boucles de “God Moving Over the Face of the Waters” le morceau de Moby qui ferme le film, qu’Al Pacino debout s’approche de Robert de Niro, vaincu, que ce dernier, mourant, lâche « Je t’avais dit que je replongerai pas » et qu’enfin ils se prennent la main, qu’on voit alors le visage de Vincent, plein cadre, au regard perdu dans la nuit noire, puis le corps de Neil qui s’affaisse, puis ce plan d’ensemble final, c’est dix mille émotions à la seconde, j’en tremble rien que de l’écrire.

Roma – Alfonso Cuarón – 2018

Roma-PhotoCouvertureCleo de 70 à 71.

   9.5   Qu’un film aussi beau que celui-ci n’ait pas eu l’honneur d’une sortie cinéma traditionnelle en France m’attriste. Mais bon, on ne va pas refaire le débat, au moins ce film existe, Netflix ou pas. Et c’est une merveille.

     Il sera difficile aux anti-Cuaron d’aimer Roma. On retrouve son versant ultra virtuose et j’imagine que ceux que ça gêne déjà dans Children of men ou Gravity ne vont pas forcément passer un agréable moment ici. Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans le tourbillon Roma pour être honnête. Je voyais trop la forme. Et puis j’ai glissé dedans et ça ne m’a plus lâché. Aussi impressionné et terrassé que lorsque je voyage dans un Kubrick – Bien que ce ne soit pas du tout à lui que j’ai pensé en priorité devant Roma, mais plutôt en vrac à La complainte du sentier, Rocco et ses frères, Shara, La maison des bois, La règle du jeu, pour plein de petites raisons éparses, évidemment.

     Alors qu’il avait ouvertement délaissé ses terres mexicaines depuis Y tu mama tambien (2001) pour d’abord tourner le troisième opus d’Harry Potter (Le prisonnier d’Askaban) puis les deux merveilleuses hollywooderies suscitées, voilà qu’Alfonso Cuarón y revient et jusque dans son quartier d’enfance (qui donne son titre au film) en tournant principalement dans les décors réels, soient le quartier où l’auteur a grandi et les campagnes alentours, en langue mixtèque, afin d’y dresser le portrait d’une famille aisée mais en ayant l’idée ô combien ingénieuse de déplacer le centre d’attraction vers la domestique, la sublime Cleo. Puisque le film est dédié à Libo, la servante de la famille Cuarón lorsqu’Alfonso était enfant, le film, aurait pu avoir quelque chose de plus intime, ramassé, où l’auteur aurait pu se cacher derrière son récit, et pourtant c’est un film d’une ambition incroyable dans la finesse de sa reconstitution et sa manière d’embraser le réel et la fiction.

     On sait la fascination du cinéaste mexicain pour le plan-séquence et Roma n’y échappera pas. Mais c’est moins leur durée qui trouble dans un premier temps que leur structure puisque la plupart sont circulaires, géométriques, écrasants. C’est donc en utilisant divers mouvements de caméra – travelling latéraux, panoramiques – que Cuarón refuse l’aspect naturaliste de son film, mais choisit au contraire d’observer Cleo au sein de ses propres souvenirs, qu’il ne peut raconter fidèlement puisque ce sont des souvenirs d’enfants, des souvenirs lointains. Le film lui tient tellement à cœur qu’il est quasi à tous les postes : Réalisateur, scénariste, directeur de la photographie, monteur. Control freak qui peut agacer, évidemment, mais aussi toucher dès l’instant qu’il s’agit d’observer les souvenirs d’enfance d’un auteur. Netflix aura au moins permis cela : Offrir à Cuarón la possibilité de faire « le film de sa vie » et la possibilité que celui-ci soit vu par le plus grand nombre.

     Comme à son habitude, l’auteur mexicain use de grandes scènes, dans un majestueux noir et blanc, à la profondeur de champ impressionnante, où les détails pullulent dans chaque plan, qu’il soit intérieur et relativement silencieux, ou qu’il saisisse l’agitation de la ville, ce qui en un sens m’évoque constamment la trilogie d’Apu de Satyajit Ray, que l’on soit dans cette cour ou aux alentours. Plusieurs séquences font d’ores et déjà partie des plus belles que j’aie pu voir jusqu’alors. Il y a ce long plan fixe dans un cinéma où Cleo et son petit copain vont voir La grande vadrouille. Ils sont cadrés dans un infime espace en bas de l’écran, nous n’entendons pas ce qu’ils se disent mais nous savons de quoi ils parlent. C’est superbe. Au contraire, plus loin, il y a ce plan-séquence mobile où l’on suit Cleo, enceinte, assistant aux émeutes, à travers les baies vitrées d’un grand magasin. Il y a aussi la scène de l’entrainement aux arts martiaux sur un terrain de foot, ou encore celle, terrible, de l’accouchement. Et bien entendu, il y a vers la fin, ce travelling latéral incroyable sur la plage, entre les vagues. Une somme d’instants virtuoses à se damner.

     Et il y a cette scène devant un cinéma où l’on voit le père de famille sortir avec une autre femme. C’est furtif mais on le distingue bien. La scène est construite sur un long travelling latéral et alors qu’on la suit à travers les trottoirs bondés, Cleo se cache derrière une cabine téléphonique, on comprend qu’elle voit quelque chose qu’elle ne devrait pas voir. Alors le traveling se poursuit et l’efface donc du plan, pour venir capter la sortie du père, qui disparait dans la foule. En hors champ, on entend des amis du petit garçon – qui avait devancé Cleo – lui dire qu’ils ont vu son père, mais il nie sa présence. Puis Cleo le rejoint. On comprend qu’ils l’ont tous les deux vu, mais qu’ils n’en parleront plus. Et encore une fois, c’est le plan, le choix de ce type de plan à cet instant-là qui rend la scène marquante, différente de comment elle aurait été montrée ailleurs. C’est une scène qui vient en écho à celle de La Grande vadrouille. Le plan était fixe, il est ici mobile. Mais dans les deux cas, il y a beaucoup de subtilité dans le non-dit et le hors-champ. Et dans chaque cas il y a volonté d’inscrire le récit dans un terrain lié au cinéma – Cleo et le petit garçon filant voir Les naufragés de l’espace, de John Sturges – comme pour dire que les films sont plus harmonieux que la vie, disait Truffaut.

     Et c’est toute l’ambition du film, je dirais, que de tenter, par la mise en scène de relier d’un même virtuose élan, intimité et universalité, microcosme et macrocosme, en offrant à plonger au cœur d’une famille de Mexico tout en faisant résonner ses petites histoires avec la Grande, ici le mouvement révolutionnaire étudiant de juin 1971 et le massacre de Corpus Christi. A faire résonner – un peu à la manière de Pialat dans son immense chronique en pleine Grande Guerre – l’espace clos d’une maison avec l’immensité ouverte du monde. Et pour que cette résonnance s’incarne il faut observer – Et écouter, bien entendu, puisqu’il s’agit beaucoup de son dans Roma. C’est un film qui demande sans cesse d’observer. Et ce dès son générique introductif : Dans le reflet d’une flaque d’eau savonneuse, au moment où le ciel s’invite quand celle-ci retrouve sa netteté, un avion le traverse, et ce que l’on entend c’est le lointain bruit de la ville mais aussi et surtout celui de l’eau et du balai. Si le plan effectue une culbute c’est pour donner à suivre Cleo, d’entrée de jeu, qu’on ne lâchera plus. Elle pourrait être un personnage relai, utilisé pour nous emmener au cœur de cette famille. Elle l’est, oui, mais surtout elle restera quoiqu’il arrive le centre, le point d’inertie.

     Il y a plusieurs séquences qui en somme rejoignent le cinéma de Cuarón, en ce sens qu’il va s’armer de toutes les puissances du cinéma, comme c’était parfois le cas dans Gravity ou Les fils de l’homme – quand tout à coup, tu te rends compte, au deuxième, troisième visionnage que le type t’en mets plein les yeux, sans que ce soit placardé non plus, sans que ça ne t’est perturbé ton premier voyage – pour raconter une scène, une situation apparemment anodine, mais rendu fondamentale par son étirement et sa magnificence. En plus d’évoquer l’explosion de la navette Explorer dans Gravity ou la scène de guerre de l’immeuble assiégé dans Les fils de l’homme, la forêt qui s’embrase, ici, semble répondre aux tirs qu’elle subissait précédemment, au déluge de virilité mécanique qu’elle absorbait pour le recracher en flamme. Un peu à l’image de Cleo, dont le quotidien est de nettoyer le sol, la vaisselle, avant qu’elle ne perde les eaux puis plonge dans les vagues de l’océan pour renaître – un peu comme chez Naomi Kawase – de cette domination masculine. Dans les trois films de Cuarón (Et même Y tu mama tambien, d’ailleurs) qu’on pourrait relier dans une trilogie, il s’agit de faire un voyage jusqu’à la mer ou de renaître dans les eaux pour atteindre une terre providentielle.

     Auparavant, il y avait une double scène pivot au tiers du film. Deux scènes imposantes au sein desquelles les deux femmes, la bourgeoise et sa bonne, la femme délaissée et la femme enceinte, nouent une sorte de lien d’expérience d’abandon et de solitude. Deux scènes qui ouvrent sur une suivante, où chacune dans son coin refoule un temps ses vérités, cernées par le jeu des enfants. C’est la société des hommes que l’on vise. L’oppression, la virilité, la lâcheté des hommes, symbolisées évidemment par Antonio et Fermín mais aussi plus globalement par les milices estudiantines et les jeunes garçons de la famille, sans cesse dans le combat. Pourtant, plusieurs garçons sont sauvés par Cuarón dans Roma : Il y a d’abord le jeune Pepe, qui voyage sans cesse dans ses vies antérieures « Quand j’étais vieux » répète-t-il souvent. Il y a aussi l’ami de Fermín, qui permet à Cleo de le retrouver. Et bien entendu, il y a Zovek, le professeur pacifique, « lévitant » sur un pied, sur le terrain de football. Ce qui rend le film beaucoup moins misanthrope que ce qu’il est en apparences.

     Un peu à l’image des évènements de l’époque, le récit se met à dérailler, jusque dans son symbolisme qui s’alourdit – Une tasse qui se brise et dont on observe les morceaux dispersés sur le sol – et la multiplication de séquences qui déjà convoquent le drame : Une partie de tirs au pistolet entre les arbres (Impossible de ne pas penser au chef d’œuvre de Renoir), une dérangeante séduction, un incendie en forêt. C’est plus tôt que le virage opère. Le film transpire brutalement la mort, il nous prépare. Comme le faisaient déjà, jadis, Les fils de l’homme puis Gravity. En trois images, détachées dans le récit mais reliées entre elles pour ce qu’elles annoncent, Cuarón impose l’irruption de la mort. C’est d’abord un tremblement de terre dans un hôpital – Quand Cleo vient faire sa première visite de routine aux trois mois – qui s’achève sur ce plan hyper violent de couveuse recouverte de débris de parpaings. Au plan suivant, qui est n’est rien d’autre qu’un plan de transition ville/campagne, plusieurs immenses croix, comme rescapées de L’évangile selon Mathieu, ornent les bords d’une route et ouvrent sur un champ. Puis, lorsque nos personnages débarquent chez des amis, dans une hacienda, Cleo découvre la collection de chiens empaillés de la bonne. Il y a dans cet immense escalier qui relie le monde d’en-haut et celui d’en-bas quelque chose qui évoque aussi bien Le journal d’une femme de chambre, de Buñuel ou Le cuirassé Potemkine, d’Eisenstein. On sent que Cuarón embrasse une certaine histoire du cinéma. Une certaine politique au cinéma. Qui va plus loin qu’un simple clin d’œil comme il le faisait précédemment lorsque les personnages allaient voir au cinéma Les naufragés de l’espace (Là, il semble nous dire, très humblement, que tout Gravity est déjà chez John Sturges) ou dans le décalage opéré par la séquence de La grande vadrouille, qui apporte un contrepoint humoristique sur l’écran, à la terrible scène qui se joue deux rangs devant nos yeux.

     Malgré l’omniprésence de la caméra, malgré des lourdeurs comme celle du chanteur lors du feu de forêt ou les débris de parpaing sur la couveuse, malgré les nombreux plans macros sur des cacas de chien, j’ai trouvé le film bouleversant. Il y a quelque chose de Visconti, de Rocco et ses frères dans la mesure où ce naturalisme affiché ne se refuse pas au grandiose, à des plans très élaborés, à une grandeur dans certaines séquences longues. L’image cristalline du film et l’écrin sonore participent à faire de Roma une véritable expérience. De cinéma. Et c’est là tout le triste paradoxe de cette affaire, puisqu’à ce film qui semble uniquement exister et mis en scène pour la salle, ne serait-ce que dans sa somptuosité sonore et sa photographie indomptable, on lui offre la possibilité d’être vu sur un écran de télé et ce dans le meilleur des cas. Difficile d’envisager de voir un Le Guépard ou Barry Lyndon sur une tablette, non ? Bah c’est exactement pareil pour Roma.

     Bref, le choc, me concernant, n’est certes pas du même ordre que pour La La Land – lequel j’ai payé quatre tickets de cinéma pour le voir et le revoir, tandis que je n’ai revu qu’une seule fois le Cuarón que j’ai à disposition sur moi – néanmoins le comparatif s’impose dans la mesure où il m’aura fallu m’y confronter encore pour apprécier pleinement sa grandeur et accepter qu’il dialogue autant avec moi, en un sens, alors qu’à priori, ce n’est pas si évident, pas gagné d’avance : Sur le papier, un film comme First man (pour citer à nouveau Chazelle) et un film comme Gravity, ça me fait davantage rêver qu’une comédie musicale ou une chronique autobiographique. Et pourtant. Cette chronique, inspirée de l’enfance du cinéaste, prenant pour personnage central cette jeune femme, Cleodaria Gutierez (21, calle de Tepeji, Mexico : Histoire de citer encore, Akerman donc, et faire référence à l’un de mes films préférés) est l’un des plus beaux voyages auquel j’aie pu assister depuis longtemps.

Breaking away – Peter Yates – 1980

2Quatre garçons contre le vent.

   9.0   Que Peter Yates « reste » comme étant celui ayant réalisé le surestimé Bullitt (Je vais essayer de le revoir, malgré tout) n’est pas si problématique. Non, le vrai scandale c’est qu’on ne puisse voir Breaking away (La bande des quatre, en version française, mais comme c’est le titre d’un chef d’œuvre de Rivette, ce sera direct aux oubliettes et donc toujours Breaking away en ce qui me concerne) seulement maintenant : Le film ressort au cinéma depuis quelques semaines, il était invisible chez nous depuis sa sortie en 1980.

     Les grands fonds (le film que Yates fit juste avant) bien qu’assez inégal dans son ensemble, fascinait, laissait un arrière de goût de film d’aventures bien barré. Breaking away c’est autre chose. C’est surtout loin, très loin d’être la simple petite curiosité que je m’attendais à voir. C’est une merveille absolue, oui. L’un des plus beaux teen movie que j’ai pu voir, c’est drôle, lumineux, mais il y a une mélancolie, punaise. Impossible que Linklater n’est pas vu / été inspiré par ce film, pour Dazed and confused, impossible !

     La relation père/fils, par exemple, c’est magnifique, qui outre sa dimension comique, éclate le temps d’une scène, une étreinte bouleversante, sous les yeux d’une mère qui fond en larmes. Je ne parle pas de cette séquence sur le talus du stade, saisie dans un crépuscule somptueux, dans laquelle notre bande regarde et envient les footballeurs, et où l’on y sent toute leur résignation, leur impossibilité (puisqu’ils sont fils de Cutters, autrement dit d’anciens miniers) à se fondre dans le décor du campus universitaire et ses étudiants aisés. Et je parle encore moins de toutes ces séquences dans cette carrière abandonnée inondée dans laquelle la bande passe le plus clair de son temps, sans doute parce qu’elle fut le lieu de travail de leurs pères. C’est aussi un certain espace américain que le film s’empresse de filmer, un espace aussi majestueux que chaotique, paradoxe contenu dans cet étrange lac artificiel.

     Et puis tous ces acteurs  Dave, Mike, Cyril et Moocher, ces gamins de Bloomington (Indiana) ce sont avant toute chose Dennis Christopher (il joue entre autre Eddie adulte, dans la seconde partie du (télé)film Ça), Dennis Quaid (Qu’on adorera dans L’étoffe des héros ou L’aventure intérieure avant qu’il ne disparaisse complètement des projecteurs), Daniel Stern (Marvin dans Maman j’ai raté l’avion) et Jackie Earle Haley (qu’on verra notamment dans Shutter Island ou Watchmen) et la particularité c’est qu’ils sont débutants. Quelle émotion de voir tous ces acteurs (qui n’ont pas eu de très grandes carrières, soyons honnêtes, enfin nettement moins que ceux de chez Linklater) réunis là-dedans, de les voir incarner de si beaux personnages, un peu effrayés par le monde, comme ce que le monde du cinéma semble avoir fait d’eux par la suite, en quelque sorte, c’est troublant.

     Si le film fit peu de bruit c’est aussi parce qu’il sort dans une Amérique qui s’apprête à voter Reagan, une Amérique qui veut triompher et souhaite voir des héros, et pas vraiment ceux que décrit Yates, ces gamins oubliés, fils de pères ratés, qui ont davantage le profil de finir au volant d’une bagnole d’un film de Monte Hellman que celui de découvrir des extra-terrestres. Ce qui est très beau c’est que justement, ce pessimisme, Yates le renverse, pour proposer un élan plus léger, plus joyeux, aussi bien par ses jolis pics comiques (L’obsession de Dave pour la culture italienne, notamment, mais aussi une bagarre traitée sous un jour quasi burlesque : Cyril les doigts coincés dans une boule de bowling, c’est génial) que par sa mutation progressive de chronique désenchantée vers le feel-good movie résolument optimiste et chevaleresque en passant par la douce romance avortée. Parvenir à combiner un peu tout cela tout en faisant culminer quelques instants bouleversants ci et là, me rend le film infiniment précieux.

     Et puis il y a deux séquences durant lesquelles on pense un peu à Bullitt, durant lesquelles on se rappelle que Yates a crée ce qui restera comme l’une des plus impressionnantes scènes de course-poursuite de l’histoire du cinéma. Ici c’est d’abord l’entrainement de Dave sur route lorsqu’il se met « dans la roue » d’un camion. Et la course cycliste finale, évidemment, brillamment agencée dans son montage, ses rebondissements, véritables moments de bravoure étourdissant qu’on ne veut pas voir s’arrêter.

     Breaking away est un film original, drôle, émouvant, bref réjouissant à tout point de vue. Qui semble nous dire qu’il n’y a de belles victoires que si l’on dynamite les barrières sociales et les codes familiaux. Et seulement si tout cela, les épreuves comme les parenthèses, les échecs et les réussites, sont partagées ensemble. Je veux le revoir.

Passe montagne – Jean-François Stévenin – 1978

01. Passe montagne - Jean-François Stévenin - 1978La vallée.

   9.0   Stevenin est un cinéaste atypique, ses films ne ressemblent à rien de déjà vu. Il aura tourné en tout et pour tout trois films, en tant que réalisateur. Trois curiosités inégales, forcément, mais terriblement attachantes, sublimes (Passe montagne), géniales (Double messieurs) ou un peu ratées (Mischka). Un monde parfois délicat à apprivoiser tant il ne laisse de place aux repères mais dans lequel on aime se perdre, parce que c’est gracieux, nouveau, d’une liberté folle. Villeret lui-même semble échappé de chez Rozier, toujours dans un décalage rêveur, détaché, quoi de plus logique puisqu’il sort des Naufragés de l’île de la tortue.

     Au départ, il y a ce prologue fabuleux. Il y a ce camion qui roule dans la nuit bleu aube. Puis c’est une affaire de carte routière (les cartes routières jalonneront le film) où l’on suit une autoroute, en rouge, qui traverse des villages du Jura – De nombreuses annotations écrites à la main font état d’un trajet en perpétuel renouvellement. Stevenin dédie son film « aux indiens ». Puis sont insérées des images des deux acteurs, jeunes, via des photos de classe : Jacques Villeret sera Georges, Jean-François Stevenin sera Serge. Et enfin, un petit texte nous dit que les autoroutes sont faites de péages mais qu’entre ces péages et les vallées il y a des portes de service cadenassées.

     Cette porte, un moment donné Stevenin la franchira, dans ce qui est restera l’une des plus belles scènes du film et la plus emblématique du point de vue du glissement global qui nourrit le film et le cinéma de Stevenin tout entier. Le personnage sort de son patelin pour s’immiscer sur l’asphalte. C’est un camion qui d’abord le gêne sur la voie d’insertion, ce monstre de l’autre monde. Mais il parvient à arpenter cette longue ligne droite avant de plus loin, s’arrêter sur une aire de repos. Lieu de sa rencontre. Avec un homme de la route, un représentant un peu paumé, inconsciemment en quête d’aventure.

     C’est le récit d’une rencontre toute simple : Serge, mécanicien du Jura, fait la connaissance de Georges, architecte parisien, en panne sur une aire d’autoroute. Il le remorque, l’héberge et se lie d’amitié avec lui. Au début, ça parle beaucoup bagnoles, comme une version garagiste de Macadam à deux voies. Il est bien délicat de décoder le langage local et le vocabulaire mécanique. Ça me plait, j’aime la musicalité que forme cet entrecroisement de paroles, de visages, de paysages. Serge ne se presse pas pour réparer la Mercedes. Et Georges l’accompagne, oublie son quotidien, ses obligations. Il téléphone beaucoup d’abord, puis plus du tout. Il marche aux côtés de Serge dans la montagne, une folle histoire de quête de combe magique, à cheval sur trois communes.

     Il en fallait peu à Stevenin pour nous propulser dans un tel ovni (comme son personnage propulse Georges dans sa folle aventure), sonore déjà (des superpositions vraiment dingues) et spatial tant il s’imprègne de cette géographie neigeuse au relief indomptable, ainsi qu’ethnographique avec toutes ces rencontres authentiques, en patois jurassien pur et en vinasse. C’est Truffaut qui avait dit à Stevenin qu’il avait inventé un nouveau genre : « le fantastique paysan ».

     Chaque plan respire la liberté totale, l’amour pour ces contrées oubliées, cette France que le cinéma oublie de rendre visite. Parmi cette galerie de personnages magnifiques, certains retiennent plus l’attention que d’autres à l’image de ce paysan qui fait chanter son chien, de celui qui ne parle que des allemands, ou de celui qui ne cesse de répéter qu’il connait l’air chanté par l’oiseau dans sa cage. Stevenin raconte que parmi les festivals où il fut projeté, Passe montagne émut beaucoup les spectateurs de Portland, en Oregon. Et pourquoi pas, après tout, c’est un objet tellement curieux, tellement aventurier qu’il n’est pas si surprenant de le voir si bien voyager. Bref, je le revoyais sans crainte, je l’adorais déjà mais c’est encore plus beau que dans mes souvenirs. C’est un enchantement permanent, bancal et grandiose qui oscille non stop entre documentaire délirant et fable hallucinogène.

First reformed – Paul Schrader – 2018

45. First reformed - Paul Schrader - 2018Winter is coming ?

   9.0   First reformed, rebaptisé ici Sur le chemin de la rédemption (Et pour quelles raisons, puisque le film n’a pas eu les honneurs d’une sortie salle en France ?) est un film automnal, mais un automne qui touche à sa fin, convoque déjà l’hiver : Les dernières feuilles des arbres résistent, mais la plupart sont au sol ; les premières neiges ayant déjà fait leur apparition. Le récit promet de s’étirer sur une année mais nous ne verrons que l’hiver, il annonce une grossesse mais nous ne verrons jamais la naissance. Le premier plan nous extraie de la pénombre, et à l’instar du Lumière silencieuse, de Reygadas, effectue un lent travelling avant, non pas vers une vallée ensoleillée mais vers une petite chapelle d’un village de l’Etat de New York, prête à nous accueillir.

     Si First reformed est le nom de cette Eglise, l’une des premières réformées de l’Est, dans laquelle officie Ernst Toller, jeune pasteur calviniste, il s’agit moins d’une chronique que du récit d’un doute : L’écoute du journal d’humeur d’un révérend coincé entre ses douleurs physiques variées et son refuge dans le whisky, une église financé par une multinationale faisant partie des plus gros pollueurs et des paroissiens fragiles, un espoir de plus en plus miné par le désespoir, un prêche bientôt perturbé par des vieux démons, une église qui va célébrer ses 250 ans d’existence et la fin du monde annoncé par le réchauffement climatique. Commençons par ce qui saute aux yeux : Ethan Hawke est immense.

     Autant j’avais aimé The Canyons, le précédent film de Paul Schrader, tant il dépareillait du reste de la production américaine, n’était pas qu’un simple retour académique mais une pure plongée dans l’univers du porno, qui d’emblée lui offrait une stature plus troublante que d’ordinaire, aidé par les services de Bret Easton Ellis, qui je crois, en avait écrit le scénario. Autant il me semble que First reformed va plus loin encore là-dessus en plus d’être une peinture d’aujourd’hui absolument sidérante : Soit l’histoire d’un ancien aumônier militaire, ravagé par ses doutes, l’apparition d’une maladie et par la douleur de la perte de son fils en Irak, qui se voit plus perdu encore le jour où il fait la rencontre d’une paroissienne qui lui demande de guider son mari, si déprimé par la crise écologique qu’il refuse de donner naissance à leur enfant.

     Tout est donc conté à travers un journal (sous voix off, régulièrement) puisque le révérend en question en plein doute sur sa foi (façon Les communiants, de Bergman, dans lequel un pasteur se retrouvait déjà en pleine crise de foi après le décès de sa femme et face au désir suicidaire de l’un de ses fidèles) choisit de les retransmettre par écrit une année durant, sans trop savoir ni où ça le mènera ni qui ça servira. Et ces doutes, ces peurs iront comme le film, très loin, si loin qu’il est difficile de ne pas songer à la folie de Travis Bickle dans Taxi Driver (Il faut rappeler que c’est Schrader lui-même qui avait écrit le film de Scorsese) jusqu’à un tel point de non-retour qui rend son final aussi surprenant qu’il s’avère in fine hallucinant, terrassant.

     Si le film est sans doute légitimement prisonnier de sa forme froide (format « carré » et longs plans fixes) d’une austérité et d’une lenteur accablantes sinon complaisantes, diront les plus sceptiques, il regorge d’un nombre de trouées, à l’image de cette errance dans un terrain vague portuaire cerné par des cieux rose violacés, une scène de méditation/lévitation qui évoque aussi bien Under the skin que Zerkalo, ce rendez-vous enneigé en pleine forêt décharnée d’une violence sèche ou dans ce final tout simplement sidérant (au point de se demander, un temps, s’il relève d’une facilité ou d’un coup de génie) qui lui offrent une dimension si singulière qu’elle donne aussitôt envie de s’y replonger. First reformed m’a tellement perturbé qu’il m’a fallu le revoir, dix jours seulement après en avoir fait sa découverte, afin de lever les maigres réserves qu’il avait fait naître et me terrasser comme jamais dans un final qui triomphe la vie in-extrémis.

Seul au monde (Cast away) – Robert Zemeckis – 2001

25. Seul au monde - Cast away - Robert Zemeckis - 2001Survivre pour revivre.

   9.0   La sortie de Welcome to Marwen me donne envie de revoir plein de film de Zemeckis et m’a surtout poussé à revoir celui auquel j’ai beaucoup pensé en le découvrant, puisqu’il y était déjà question de solitude forcée et de comment on tente de vaincre cette solitude, mais aussi de comment on revient de cette solitude, il s’agit bien entendu de Seul au monde, Cast away en version originale, avec un Tom Hanks sur une île, affublée d’une barbe et parlant à un ballon de volley.

     Ce qui m’a frappé c’est que Seul au monde va systématiquement à l’encontre des attentes générées par le cinéma hollywoodien traditionnel. Sa structure, d’une part, est très bizarre, déployée en quatre parties, étirées et quasi d’égale durée : Avant le crash, les premiers jours sur l’ile, les derniers jours sur l’ile, le retour. Et tout ça avec de vrais partis pris, exemple : Il se refuse à tout montage alterné. On restera donc, durant les quatre-vingt minutes centrales, entièrement avec Tom Hanks sur son île, quasi sans parole. Et pire, sans gros évènements ni gros rebondissements inhérents à ce type de récit : Car le plus étonnant là-dedans c’est que Tom Hanks est tombé sur l’ile la plus chiante du monde.

     Les plus sceptiques pensent probablement qu’il s’agit d’une facilité, de récit, de fabrication, j’imagine qu’on peut le voir aussi ainsi : En effet, le personnage est rarement en danger. Il ne rencontre ni animal flippant ni autochtone récalcitrant. Sa robinsonnade forcée n’est jamais vraiment parasitée. Et d’ailleurs on le voit peu partir en excursion dans la jungle. Mais alors, qu’en est-il de la fiction ? Comment fait-on pour passionner un spectateur, dans un film hollywoodien, faut-il le rappeler, six ans après avoir rameuter public et récompenses avec Forrest Gump, lorsqu’on place des ellipses des excursions du personnage (Lorsqu’il va sur le promontoire, notamment) ou lorsqu’on on préfère montrer son quotidien le plus prosaïque, en apparence le moins excitant : Couper des noix de coco, tenter de faire du feu, fabriquer un radeau, soigner ses petites blessures, observer la photo de sa femme sur la montre qu’elle venait de lui offrir ? C’est un pari hyper audacieux, quand on y songe.

     Et c’est passionnant. A la fois parce que Zemeckis a un vrai sens du cadre, du rythme, de la mise en scène et de l’infime espace dans lequel le personnage se retranche : Ce bord de plage entre océan et forêt ou bien cette petite grotte lorsque le temps se gâte. Jusqu’à se permettre d’utiliser très peu de musique, hormis lors de moments pivots, surtout vers la fin de son aventure. Et aussi, évidemment, parce que Tom Hanks est génial. Et ce n’est pas évident de nous faire aimer ce personnage qui au départ est une sorte de gros con de représentant autoritaire et paternaliste vantant la rapidité de sa compagnie. Il faut oser partir de ça et prendre le pari qu’on va l’adorer, ce personnage. Choisir de faire table rase de sa connerie pour le ressusciter, au point d’être terrassé par le dernier tiers du film qui plonge en plein mélodrame Sirkien.

     Le film appuie sur peu de choses, il est même plutôt dans le manque, il me semble. On aimerait voir davantage, notamment lors du retour du personnage, où tout les climax inhérents aux retours/retrouvailles sont évincés à renfort de petites ellipses, comme si Zemeckis se refusait à l’émotion, soit aussi ce que je reprocherais à Marwen aujourd’hui. Il y a presque trop de pudeur chez Zemeckis. Parfois c’est pour le meilleur, pourtant, à l’image de ce crash, anti-spectaculaire au possible puisque vécu entièrement de l’intérieur, mais aussi à l’image de cette scène où l’on voit sur des télés l’accueil des journalistes et politiques, tandis que Hanks, lui, se retrouve à nouveau seul, dans ce hall d’aéroport, à attendre sa femme qui ne viendra pas le voir. C’est à chialer. Et sans doute parce que les choix de Zemeckis sont hyper forts : Un réalisateur lambda auraient montré de but en blanc ce que Zemeckis choisit de nous offrir au second plan, sur des écrans.

     Et cette pudeur ici permet à l’auteur de se lâcher ailleurs, sur un évènement que Hanks va nous raconter à deux reprises, d’abord en l’évoquant à Wilson, son compagnon de cuir sur l’île, puis en se confiant à son ami et collègue, qui entre-temps aura perdu sa femme d’un cancer – Le film s’était permis de creuser cette relation avant le voyage qui le mena au crash, et l’inquiétude de cet homme quant à la maladie de sa femme. Plus j’y pense, plus je me dis que le vrai vertige de Seul au monde, c’est le temps et les bouleversements qu’il entraine par les absences. Hanks parle de sa tentative de suicide, de cette corde, de cette branche qui s’est cassé sur ce promontoire. Et c’est bouleversant. Une fois parce qu’il en parle, gêné, à un ballon-ami qui n’est autre qu’une autre part de lui, pour s’excuser ad aeternam sans pour autant le dire ouvertement, mais on a tout compris. Puis dans ce plan circulaire absolument extraordinaire, dans lequel Tom Hanks n’avait jamais été aussi touchant et magnétique.

     Le film ira jusqu’à refuser le happy end tant attendu mais tout en l’offrant de façon éphémère. Chuck retrouve Kelly, Tom Hanks retrouve Helen Hunt, celle qu’il avait demandée en mariage avant son départ, cinq ans auparavant. Tous deux s’aiment encore follement, mais tous deux vont accepter que leur histoire n’a plus d’avenir, puisqu’elle a déjà refait sa vie, elle s’est remarié, elle a un enfant. C’est Les parapluies de Cherbourg, quoi. Heureusement le film choisit de s’en aller sur une note plus chaleureuse, qui confirme que Zemeckis est un grand romantique mais qui rappelle qu’il n’est pas si désespéré et qu’au détour d’un carrefour et d’un symbole ailé sur une voiture, la possibilité d’un autre bonheur n’est pas exclue.

High Life – Claire Denis – 2018

3. High life, Claire DenisUn condamné à mort s’est envolé.

   9.0   Ce soir-là je n’étais pas si loin de sortir de la salle, en voyant l’immonde bande annonce du sans aucun doute non moins immonde dernier bousin de Paolo Sorrentino, Silvio et les autres. Mais je suis resté. Heureusement, je suis resté. Car je me suis réconcilié avec Claire Denis – qui m’avait tellement déçu avec Un beau soleil intérieur – devant ce très beau film, qui rivalise peut-être avec ses meilleurs. Avant de pouvoir le revoir – Ses films sont meilleurs à la revoyure – je n’ai qu’une certitude : C’est le plus beau film de Claire Denis depuis 35 rhums. Mais j’ai préféré attendre quelques semaines pour en parler.

     Il me semble que les films comme High life sont rares, donc précieux, ceux dont le sens nous échappe quasi complètement, je veux dire, ceux pour qui l’existence (et notre fascination à son égard) naît essentiellement d’un désir d’images. High life me rappelle combien j’aime le cinéma pour sa dose de mystère et d’impondérable. Il me rappelle combien j’aime recevoir des ondes de chocs, de pures éclats de sidération, à quel point j’aime être convié à de si imposants voyages parallèles – Sortir de la salle fut un moment très bizarre, flottant, anormalement doux, comme si le film, aussi implicite fusse t-il en apparence, révélait quelque chose d’inexplicable mais d’extra-lucide sur notre existence et notre condition : Je n’avais pas ressenti cela depuis Under the skin, je crois. Sans pour autant qu’il ne demande à ce qu’on le conseille, à ce que l’on le partage – Difficile de savoir qui acceptera l’expérience, qui y restera à quai. Sans pour autant qu’il faille à tout prix le disséquer afin qu’on puisse le laisser s’échapper. Souvent, quand un film me marque de la sorte, j’ai besoin d’aussitôt en parler afin de passer à autre chose. Pas avec High life, que je garderais bien pour moi. Si j’en parle seulement maintenant, avec un peu de recul, c’est aussi pour tenter de percer ce mystère.

     A l’instar des garçons sauvages, de Bertrand Mandico, le film impressionne puis disparaît vite, donc ; Son sens s’évapore mais ses images, elles, restent, s’installent durablement. Il est clair que les images, chez Claire Denis, sont souvent plus fortes que le récit qu’elles illustrent ou accompagnent. Dans High life, il y a nombreuses de ces images que je n’oublierais pas de sitôt. Il y a cette cette ouverture incroyable, où dans un silence spatial absolu, Monte, un détenu/spationaute, effectue en extérieur et en apesanteur, une opération de maintenance sur un élément du vaisseau tout en entendant, dans son casque, son bébé pleurer à l’intérieur, alors qu’il est en train de regarder des images venues de la Terre – In the land of the head hunters (1914) un film d’Edward S.Curtis, semble t-il. On sait déjà qu’on va voir un film qui ne ressemble à aucun autre. Et bien plus loin il y a cette approche de trou noir, une plongée vertigineuse d’une violence sèche, effrayante : Un visage qui se déforme puis explose, net, dans son scaphandre. Il y a aussi ces corps que Monte envoient dans le vide sidéral : On les verra même flotter quelques instants dans ce silence éternel. Bref, c’est avant tout une magnifique expérience sensorielle, que vient renforcer le travail plastique d’Olafur Eliassion et la musique de Stuart Staples, des Tindersticks, habitué du cinéma de Claire Denis. J’avais besoin cette année d’une expérience comme celle offerte par High life. De sortir du système solaire.

     High life suit un groupe de condamnés à mort qu’on a envoyés dans l’espace, recyclés aux abords d’un trou noir, pour servir de cobayes à des fins scientifiques, essentiellement concentrées sur des sources d’énergie alternative et de nouveaux moyens de reproduction. Difficile d’en dire davantage : Autant je serais bien incapable de dire ce que le film raconte en profondeur, si toutefois on me le demandait, autant je pourrais aisément dire que ce sont les images les plus stimulantes vues sur un écran de cinéma cette année. Et ce n’est pas une question d’effets spéciaux. Au contraire, de ce point de vue, le film est très rudimentaire : Un vaisseau qui ressemble à une boite d’allumettes, mais surtout on en sort quasi jamais, ce n’est que du huis clos. Et pourtant Claire Denis a fait appel à un spécialiste des trous noirs. En fait c’est surtout une question de visages. Ce qu’ils renvoient, ce qu’on y projette. Leur tristesse, leur peur, leur solitude. Aussi bien celui de Mia Goth, celui de Juliette Binoche, que ceux de Robert Pattison, Lars Eidinger, André Benjamin. Des visages, des voix, deux mots « shall we ? », un seul « tabou » comme aspirés dans les gouffres de la mélancolie.

     La tension sexuelle s’invite dans le film comme rarement elle s’était invitée dans le cinéma de Claire Denis jusqu’alors. En s’ouvrant sur le mot « tabou » qu’un père fredonne à son bébé, High life annonce un peu de son programme. Si son sens reste d’abord assez flou, le mot résonne de façon autrement plus incestueuse dès l’instant que la fille a grandi et qu’elle dérive avec son père dans le vide sidéral. Afin de pallier aux pulsions du désir, une mystérieuse pièce permettait à chacun d’aller chercher sa jouissance, quand il s’agissait encore d’une dérive groupée. S’il semble être le souvenir de Monte, le film s’intéresse aussi beaucoup à Dibs, aux expériences de cette sorcière récupératrice de fluide, qui projette de créer le bébé astral. Claire Denis lui permet d’exister, dans sa douleur, son passif : Si elle veut tant faire naître un bébé c’est aussi probablement parce que c’est le sujet de sa condamnation sur Terre. Si Monte s’y refuse, lui, à ce désir, c’est peut-être inconsciemment pour se préparer à ce nouvel univers carcéral qui l’attend, seul avec sa fille, dont il fera la femme parfaite, en somme.

     Mais c’est dans son étrange structure temporelle qu’High life sème un trouble insistant, plus insoluble encore. Se déployant sur trois arcs, trois temporalités bien distinctes (le groupe, le père et le bébé, le père et sa fille adolescente) le film choisit de tout enchevêtrer, à renfort d’ellipses brutales, de transitions en tout genre (une image, un plan ou la voix off) et de rares flashbacks nous renvoyant de brefs instant sur Terre. Claire Denis préfère la suspension d’une mission-suicide à la banalité d’une conquête spatiale. Une suite de trouées plutôt qu’une odyssée toute tracée. Ici c’est la longue chevelure noire de Binoche prenant l’air aux abords d’une canalisation qui trouble, là plutôt cette disparition dans un fondu du corps d’un détenu dans le jardin du vaisseau tombeau. Ici ce sont les premiers pas d’un enfant dans le corridor d’un vaisseau qui foudroient, là ce morceau « Willow » chanté par Robert Pattinson, composé par Stuart Staples, accompagnant le générique final. Et pourquoi Monte se retrouve t-il confronté à une meute de chiens errants lorsqu’il accoste un vaisseau abandonné ? Une vision indélébile et énigmatique parmi d’autres.

     Il y a aussi de belles correspondances, notamment à l’intérieur même du cinéma de Claire Denis, puisque Willow adolescente, joué par Jessie Ross rappelle forcément Lola Creton dans Les salauds, dans son regard et cette manière si singulière de s’ériger en statut de la nuit – Le travail de Yorick Le Saux, en tant que chef opérateur y est sans doute pour beaucoup, puisque déjà il avait remplacé Agnès Godard sur le tournage des Salauds. Quant au personnage de Robert Pattinson il évoque beaucoup celui de Grégoire Colin, dans Beau travail, autour duquel tourne Juliette Binoche qui pourrait, elle, être l’alter ego de Denis Lavant – Sa danse à elle, ce sont ses marches nocturnes, transportant entre ses mains la semence providentielle. Légionnaires et prisonniers traversent le même combat, dans la cinéma de Claire Denis. Pour le reste, difficile de ne pas penser au cinéma de Sharunas Bartas, quand le film dévoile des souvenirs de Monte sur Terre – Images qu’on jurerait échappées d’un Few of us ou d’un Trys dienos.

     Il y a presque vingt ans, Claire Denis avait électrisé le cinéma français en nous crachant un film-monstre, romantico-gore, sur le cannibalisme. Cette année, elle opte pour le film de prison, en le doublant d’un voyage spatial à la rencontre d’un trou noir. Qui fait ça, aujourd’hui ? Initiative que je salue avant même de voir le résultat, alors quand en plus le film est si puissant. C’est comme lorsque Dominique Rocher s’attaque au film de zombies. Merci ! Le cinéma français se porte très, très bien et dans tous les genres.

     En fin de compte, je me demande aujourd’hui, six semaines après en avoir fait sa découverte, si ce n’est pas le film que j’ai le plus envie de revoir cette année et ce d’autant plus qu’il m’a beaucoup échappé, tant il me parait aussi brillant qu’il est raté, abstrait et radical, hyper maîtrisé ici et complètement malade l’instant suivant. Tant pis je le redis : Quel bonheur de retrouver Claire Denis à un tel niveau d’inspiration, avec un film aussi énigmatique, aussi beau.

First man – Damien Chazelle – 2018

25. First man - Damien Chazelle - 2018The lost girl of moon.

   9.0   Comme dans La La Land, la première séquence de First man donne le La. On est dans la carlingue d’un avion-fusée avec Neil Armstrong lors de l’une de ses missions de pilote d’essai, en l’occurrence une sortie de l’atmosphère. Il va traverser la couche gazeuse avant de rebondir dessus, puis il va plonger à une vitesse fulgurante et se poser, tandis qu’on le croyait parti pour se crasher – Il faut dire que ces avions expérimentaux étaient davantage dédiés à établir des records qu’à faire figure de véhicules confortables. La dimension sonore de cette introduction est donc essentielle et permet de rappeler l’aspect ô combien rudimentaire de ces engins, dont on comprend pourquoi les accidents étaient si réguliers. On entend bien les moteurs, la ferraille, les grincements, le bruit des écrous. Tout est fait de vibrations, pression, cadrans en plastique. On y est. Dans l’habitacle d’un avion-fusée. Dans les années 60.

     C’est un prologue à l’image du film, qui ne cessera de montrer les ratés, les failles, avant la réussite miraculeuse – premier amarrage dans l’espace en 1966, puis premier alunissage en 1969 – au moyen d’enchainements pas toujours subtils ni parfaitement agencés : Le film parfois s’essouffle, puis l’instant suivant redécolle, touche puis indiffère, comme ce personnage face à la vie ou face à son voyage, quelque part. Difficile de savoir s’il veut trouver sa fille sur la lune (comme Joe retrouve sa mère dans le monstre dans Super8 ou Ryan Stone trouve un élan de survie après le deuil de sa défunte fille dans Gravity) ou s’il souhaite y mourir. Parfois il semble être du côté de la vie, de sa femme, de ses garçons, parfois davantage du côté du rêve, avec ses plans, sa lunette astronomique, sa lune, sur laquelle il voudrait y laisser son deuil.

     Neil Armstrong est l’une des plus grandes figures héroïque de l’histoire, la plus grande d’un point de vue spatial, mais Damien Chazelle préfère s’intéresser à l’homme derrière le héros, le garçon paumé, le père meurtri. Un biopic sur Armstrong qui s’ouvre (presque) sur la mort d’un enfant, c’est osé, quand même. On pourrait d’abord penser que c’est une entrée passe-partout, que celle du trauma introductif, mais ça l’est moins si tout le récit tourne autour de ce trauma, si chacune des missions d’Armstrong se voit habitée par la mort de cet enfant, si le quotidien de cet homme est autant jonché de cadavres, de manière générale. L’univers de First man est terrien – On ira finalement peu dans l’espace – et rythmé par la mort, puisque nombres des « collègues » d’Armstrong, à l’image de la mission Apollo 1, ne reviendront pas, laissant derrière eux des quartiers résidentiels de veuves et d’enfants sans père. Difficile d’imaginer un film si sombre à l’évocation d’une histoire (celle d’Armstrong) aussi héroïque, non ? Quoiqu’en un sens, il était déjà inédit de voir en La La Land une comédie musicale aussi triste, malgré sa légèreté, ses couleurs, ses musiques. Si Chazelle aime ses héros, un jazzman ici, un astronaute là, il les adore surtout paumés et/ou torturés et pas vraiment en adéquation avec le monde : En un sens, Buzz Aldrin remplace Keith ici avec cette conscience (que n’ont ni Sebastian ni Armstrong) d’être dans le sens du vent.

     Une fois encore, Damien Chazelle fait briller le film de sa mise en scène. Aux sorties spatiales orchestrées à merveille autant qu’elles révèlent leur dangerosité répond ces séquences familiales dont la plupart copie le filmage et l’imagerie malickienne. C’est comme si s’en échappait parfois des plans de The tree of life. Ce qui n’est pas pour me déplaire, aussi parce que Chazelle n’en abuse pas. Lors d’une séance d’entrainement d’Armstrong, qui se solda par son éjection in-extremis, Chazelle saisit à la fois l’absurdité de ce danger, avec cette machine aussi incontrôlable que les supers pouvoirs d’un super héros se les découvrant, et surtout effectue un brillant montage alternant la vision subjective de Neil Armstrong (comme au tout début du film) et une caméra qui colle au plus près de lui, notamment lorsqu’il chute au sol avec son parachute le trainant sur quelques dizaines de mètres. Il me semble qu’on a rarement offert ça au cinéma, cette impression que le personnage, ce héros absolu, est un pantin, tourné en bourrique par les machines et trainé dans un champ par une toile de parachute. C’est très beau, très brut. C’est comme lorsqu’Emma Stone & Ryan Gosling dansent dans son précédent film : Il y a quelque chose de vrai, qui ne triche ni avec le cinéma, ni le genre, ni l’époque.

     En fin de compte, avec le recul, la partie que j’aime le moins, et c’est paradoxal car c’est aussi celle qui m’a réveillé, angoissé, celle qui extirpe le film d’une léthargie un peu dangereuse, c’est la partie obligée du film, le voyage vers la lune et l’attendu « One small step for man, one giant leap for mankind ». Disons qu’on retrouve les rails. Ce sont de beaux rails, hein, il faut voir le génie de la mise en scène notamment lors de l’alunissage, la maitrise du montage alterné, la séquence du bracelet dans le cratère, la musique de Justin Hurwitz, qui trouve l’équilibre parfait entre pompière et élégante. Sans oublier que le final, le vrai, le retour en quarantaine, offre un échange de regards presque aussi déroutant, triste et intense que celui qui scellait La La Land. Bref c’est une merveille. Je rêve déjà de le revoir.

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