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Hannah et ses soeurs (Hannah and her sisters) – Woody Allen – 1986

003. Hannah et ses soeurs (Hannah and her sisters) - Woody Allen - 1986Emois mystérieux à Manhattan.

   9.5   Il y a plein de films de Woody Allen que je n’ai jamais vus. La moitié de sa filmographie grosso modo. Avec l’envie de regarder un Woody Allen ce jour-là, j’aurais pu me lancer dans la découverte de Meurtres mystérieux à Manhattan, par exemple. J’ai choisi de revoir Hannah et ses sœurs, que j’avais pourtant déjà revu six semaines auparavant. C’est sans doute le film avec lequel je me sens le mieux ces temps-ci, celui qui me réconforte mais aussi celui qui me fait avancer. Celui dans lequel je me retrouve ou dans lequel je rêve de vivre. J’adore chacun de ses personnages. Et puis ce jour-là c’était Thanksgiving, alors…

     Avec Hannah et ses sœurs, Woody Allen retrouve sa verve intimiste d’Annie Hall et Manhattan. Intimiste dans la mesure où le film fait figure de parenthèse en s’éloignant d’éventuels référents qui ont guidé la plupart de ses films des années 80 (Bergman pour Intérieurs, Fellini pour Stardust memories…) et guideront ceux des années 90 (L’expressionnisme allemand dans Ombre et brouillard, le film noir pour Meurtre mystérieux à Manhattan). C’est un film plus ramassé, plus personnel, en somme. Mais le vrai changement, ce sont les trois sœurs, les présences motrices de Barbara Hershey, Mia Farrow & Diane Wiest, toutes trois magnifiques.

     L’écriture est inspirée à un tel niveau d’orfèvrerie qu’on navigue avec aisance et passion d’un personnage à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’une saison à l’autre : Si le film glisse parfois vers le flashback, il se déploie surtout autour de trois diners de Thanksgiving, un pour chaque sœur : Lee, Hannah & Holly. Et chaque personnage gravitant autour de ces trois sœurs (maris, ex-maris, parents, amis) revête une importance fondamentale, aucun n’est sacrifié, personne ne tire la couverture, pas même Mickey, campé par Woody Allen lui-même.  

     L’autre star c’est New York. Comme souvent chez lui, bien sûr. Mais dans un film comme celui-ci, qui multiplie les personnages, les interactions, l’importance topographique aurait pu en pâtir. Mais le New York d’Hannah et ses sœurs n’a pourtant rien à envier à celui de Manhattan, tant Woody le capte comme personne, lui offrant une respiration qui lui est propre, scrutant ses trottoirs, ses devantures de magasins, ses librairies. Et pas seulement : C’est aussi un portrait de l’architecture new-yorkaise, notamment parce qu’un prétendant d’Holly la troisième sœur, est un architecte de renom. On y voit de nombreuses façades de buildings. Il y a une vraie sensation de grandeur et d’infinité verticale, dans Hannah et ses sœurs

     Aussi, le récit se déploie au moyen d’irrésistibles gadgets purement alleniens. Des cartons un peu anodins, dévoilant en une phrase ou une réplique, une situation à venir, voire parfois se fendant d’une citation célèbre, reprenant ici celle de Tolstoi : « La seule certitude de l’homme c’est que la vie n’a pas de sens » qui peut se voir comme une parfaite grille de lecture du film tout entier. Une voix off, ensuite, qui va s’avérer multiple, captant aussi bien les pensées de chacune des sœurs, que celles d’Elliott ou Mickey.

     La première (voix off) à faire son entrée est d’ailleurs celle d’Eliott, un fiscaliste mariée à Hannah, mais irrémédiablement attiré par Lee, sa sœur. Un peu plus tard, les pensées de Lee prendront possession de la voix off suivante, nous révélant son béguin pour Elliott. Et c’est ensuite celle de Mickey, l’ex-mari d’Hannah et père de ses enfants. Metteur en scène hystérique et hypocondriaque notoire, il s’enlise soudain dans l’abime lorsque les médecins lui diagnostique de faire des examens complémentaires tandis qu’il venait pour  une simple douleur d’oreille.

     Tout ce qui touche à cette crainte de tumeur est évidemment, Woody oblige, super drôle. Mais pas que. Car c’est aussi la peur de disparaitre, qui irrigue Hannah et ses sœurs. Quand Mickey raconte à Holly ses démêlés peu glorieux avec la dépression, un flashback le relaie : Il rate sa tentative de suicide et court se réfugier dans un cinéma où l’on diffuse Soupe au canard, des Marx Brothers. Il connait le film par cœur, dit-il, pourtant il est comme frappé par un accès de conscience : L’importance de la vie, de la chance d’être en en vie. Le film semble constamment glisser, ainsi, avec une élégante harmonie, d’un flashback aléatoire à l’autre, d’un personnage à l’autre, ouvrant chacun constamment sur des impasses ou des déserts à combler. C’est magnifique.

     Holly se confiera bientôt à nous elle aussi. Actrice ratée, qui demande en permanence de l’argent à sa sœur, qu’elle ambitionne d’ouvrir un restaurant ou de se lancer dans l’écriture d’un roman. Le film aurait parfois tendance à la laisser de côté, mais c’est pourtant avec elle qu’il va s’en aller. Avec elle et Mickey, puisqu’ils se retrouvent après un lointain rendez-vous manqué. Leur dernier échange (qui est aussi l’ultime séquence du film) est absolument bouleversant.

     On fera aussi connaissance avec les parents d’Hannah, et ses sœurs. Un couple magnifique, dont on sent l’amour palpable malgré leur faculté à le nourrir de leurs conflits, à s’accabler l’un et l’autre en permanence. Un couple campé par deux géants : Maureen O’Sullivan & Lloyd Nolan, dont ce sera l’ultime apparition sur un écran de cinéma.

     En outre, le film fait défiler tout une batterie de seconds rôles formidables : Max Von Sydow, Daniel Stern, Carrie Fisher, John Turturro, Tony Roberts, qui n’ont parfois qu’une brève apparition mais une apparition que l’on retient.

     Au même titre que toutes ces situations touchées par la grâce, notamment tout ce qui se joue autour du jeu dé séduction entre Lee & Eliott, le livre d’E.E. Cummings, le poème de la page 112 « Personne, pas même la pluie, n’a de si petites mains » ou bien l’instant du Concerto en Fa mineur, de Bach. Bref c’est un chef d’œuvre, à mes yeux. Son chef d’œuvre.

Macadam à deux voies (Two-lane blacktop) – Monte Hellman – 1973

c2abb6b6cd717788b63f544a25a49693« You can never go fast enough »

   10.0   Le film s’ouvre en pleine nuit. Lors d’une course automobile clandestine, sur un petit coin de route perdue. Un quatre-cent mètres pour se faire un peu de thune. Une Chevy55, grise, arbore l’aspect d’un vieux tacot mais renferme un moteur archi customisé. Elle s’élance, avec à son bord deux types déjà perchés, incarnés par deux musiciens issus de la contre-culture, James Taylor (qui semble échappé d’un film de Bresson, entre Le diable probablement & Quatre nuits d’un rêveur) & Dennis Wilson. Ces deux types n’auront jamais de nom. Uniquement The Driver & The Mechanic, au générique. Rarement le bruit d’un moteur n’avait été aussi vrai, palpable, organique que dans cette ouverture – dans ce film tout entier. Très vite, une voiture de police interrompt les désoeuvrantes festivités.  Pas le temps pour la Chevrolet de profiter de sa victoire ni pour nos compères d’empocher leur butin. Elle s’enfuit, ils s’enfuient, reprennent la route vers l’Est, sans but précis, sinon de vivre en participant à des courses de voiture.

     Il y aura de nombreuses courses dans Two-lane blacktop mais jamais vraiment de victoire. L’affrontement avec une Pontiac GTO jaune de 1970 sert de (fausse) trame narrative : Cette course-là (entre la plus élégante, séduisante et fantasmatique des voitures (la GTO jaune) et la plus fascinante, ingrate et effrayante (la Chevy grise)) n’aura pas lieu non plus, la destination (Washington DC) jamais atteinte. Quant à l’adversaire (campé par un Warren Oates tout juste sorti de La horde sauvage) il n’existe pas plus que nos deux trublions monolithiques sinon au travers d’histoires, souvenirs inventés qu’il débite continuellement à des auto-stoppeurs. Ils sont jeunes, désabusés, mutiques et secrets ; il est vieillissant, joueur, volubile et affabulateur. Ne reste que la route (gagner des courses, payer le carburant et les éventuelles réparations, rouler…) et des rencontres éphémères, avec d’autres citoyens hors du monde, hors du temps. La plus imposante de ces rencontres : Une jeune routarde paumée, qui trouve refuge dans la Chevy puis parfois dans la GTO, mais qui finalement choisira un motard (rescapé d’Easy Rider ?) de passage à un carrefour.

     Macadam à deux voies n’a l’air de rien – tant le nœud dramatique y est étriqué – il semble pourtant tout dire de la jeunesse américaine de son époque, léthargique, et de ces marginaux désillusionnés. Cette Amérique ballotée entre la guerre du Vietnam, la contestation sociale et la libération des mœurs. Plus fort encore : Il agit en parfait carrefour du cinéma américain, en idéal représentant du Nouvel Hollywood. C’est le road-movie le plus pur, le plus radical qui puisse exister. Le miroir déformé de Vanishing point, tant ils forment tous deux une vision mélancolique de l’Amérique. Mais là où le film de Sarafian semble exclusivement américain dans sa forme, l’héritage cinéphilique ici tient sans doute davantage du cinéma européen, Antonioni en tête, le parant d’une singularité totale – plus proche d’un Zabriskie point, in fine – tant il est pourtant ancré sur les terres du nouveau monde. « C’est comme un film de drive-in, dirigé par un réalisateur de la Nouvelle Vague » pour reprendre les mots de Richard Linklater, le réalisateur de Génération rebelles ou Boyhood.

     Voilà pourquoi le road-movie – et plus encore celui de Monte Hellman – n’est qu’un western actualisé, faisant route sur une terre à conquérir, une terre de voyage et de mythe. Western qu’Hellman a par ailleurs visité dans The shooting, quelques années plus tôt. Il s’agit donc de visiter le continent, de le conquérir. Six Etats sont traversés dans Macadam à deux voies : La Californie, l’Arizona, le Nouveau Mexique, l’Oklahoma, l’Arkansas et le Tennessee. De Los Angeles à Nashville, grosso modo. Et le film n’ira pas plus loin. Il n’ira pas jusqu’à Washington. La pellicule s’embrasera avant. Image célèbre qui lui vaut d’être l’une des fins les plus folles, audacieuses de l’histoire du cinéma, complètement en osmose avec la dynamique du film et celle de ses personnages, qui dérivent vers on ne sait quoi et qui ne savent pas communiquer. La scène de fin entre en écho avec celle du début. Macadam à deux voies est un ovni, une énigme, un film-charnière, un chef d’œuvre post-moderne.

La blessure – Nicolas Klotz – 2005

01. La blessure - Nicolas Klotz - 2005La cicatrice intérieure…
…vers le sourire enfoui.

     9.0   C’est un film de fiction nourri par le réel : celui de l’immigration africaine en France. Il n’y a pas de récit (au sens de trame narrative) sinon celui de la fuite en avant, des bribes de vie captées dans l’exil permanent, d’un pays, d’une salle de rétention, d’un squat, d’une violence, d’une peur, d’une souffrance.

     A propos, le titre (du film) arbore une double signification. C’est une blessure fictionnelle, qui intervient en rebondissement dans le récit, lors de la fermeture des portes d’un bus, avant d’investir le plan jusqu’au bout : On voit la souffrance qu’elle engendre, les soins qu’elle requiert, la démarche hoquetante qu’elle impose. Mais c’est aussi une blessure documentaire, plus universelle, la conséquence d’une demande d’asile, le prix pour entrer sur un territoire, d’être intrus dans un nouveau monde qui rejette. Dans chaque cas, cette blessure devient cicatrice.

     Klotz plonge (plutôt, reconstitue) crûment dans ces lieux, ces zones d’attente de non-droit, ces petites pièces d’aéroport, ces bus, puis ces squats, après la libération. Il y filme des visages, des corps, intrus mais bien réels, perdus mais bien vivants. Et il capte la parole qui y circule, les monologues refoulés lors de grandes confidences. Celle de ceux qui ont quitté leur terre et leur famille, qui n’ont plus de repère que le macabre présent qui s’ouvre devant eux. Plus macabre parfois que la misère et le chaos qu’ils fuyaient au préalable.

     Plus troublant, le film s’intéresse aussi aux visages, aux voix de ceux qui rejettent ces corps étrangers. Et par leurs silences et regards neutres, pose la question de leur rapport à leur métier et à chaque situation, juridique et physique, qu’ils sont amenés à rencontrer. Observer cette mission consistant à brutaliser en toute neutralité ; à faire de ces bourreaux des types lambdas, à qui on a simplement demandés d’effectuer une tâche, ingrate, mécanique, sans y songer, en échange d’un salaire. Une machine abstraite, fascisante à broyer le réel et l’humain.

     Nicolas Klotz & Elizabeth Perceval ont effectué un colossal travail en amont, en rencontrant de nombreux demandeurs d’asile, les questionnant sur leur histoire puis sur leurs conditions d’accueil. Mais aussi des directeurs d’organisations, des militants associatifs, un agent du ministère des affaires étrangères ayant été renvoyé pour avoir fait un rapport faisant état de violences exercées à l’encontre d’un groupe d’Africains. 

     C’est un film aussi très minimaliste. Aussi bien dans ses mouvements de caméras – puisqu’il s’agit très souvent de longs plans fixes – que ses couleurs, ses décors et la figuration utilisés : Il n’y a pas de personnages ici, il y a des visages, des corps et des voix. Et des rémanences d’un chaos d’une vie antérieure provoquées par le chaos du présent. C’est un film sombre, plongé dans l’obscurité. Sa lumière ce sont ces visages, ces corps, ces voix. Car le film est souvent ponctué de longs soliloques de récits de désolation.

     Joy Division revient par deux fois. Il semble catalyser un combat, un retour à la vie. Une forme de désespoir qui se mue en traces d’espoir, fulgurantes, organiques. L’arrivée d’Atmosphère (morceau qui m’est cher) accompagnant une déambulation souriante dans les rues de Paris, après avoir couvert, en plan fixe figé sur les visages des deux personnages, Blandine et son mari, de nombreuses stations de métro, est sans aucun doute ce que le film capte de plus intense.

Eva en août (La virgen de agosto) – Jonás Trueba – 2020

03. Eva en août - La virgen de agosto - Jonás Trueba - 2020Les lumières de sa ville.

   9.5   Depuis quand n’avais-je pas été à ce point ému, surpris et transporté par un film au cinéma ? Une éternité, apparemment.

     Eva en août est une magnifique relecture madrilène et inversée du Rayon vert, de Rohmer : Quand Delphine, qui souhaite quitter Paris pour l’été, se retrouve sans lieu de vacances, et voyage au gré de ce que ses rencontres lui proposent, Eva, ici, choisit sa propre ville afin de l’arpenter en touriste, déterminée à écouter ses envies, ressentir pleinement son authenticité, se réécrire.

     Lorsque le film s’ouvre, Eva est une page blanche. Dans un carton de présentation, tout juste on nous apprend qu’elle choisit de rester à Madrid pour les vacances, quand tous les madrilènes, par habitude, fuient les lieux. C’est un acte de foi : Se recentrer en choisissant de rester plutôt que de partir. Rester, mais rester autrement. En excursion dans son propre environnement.

     D’emblée, Eva visite un appartement qu’un ami lui prête pour le mois. Bientôt, elle demande refuge à une amie, lorsqu’elle se retrouve à la porte de son immeuble en pleine nuit, le premier soir. Elle n’a plus de chez elle. Elle choisit Madrid mais ce n’est plus son Madrid. C’est celui d’un univers parallèle.

     On apprendra par ailleurs peu sur elle, hormis au moyen de quelques bribes, notamment des retrouvailles et quelques dialogues, qui la rattachent au passé. On sait qu’elle est comédienne. On sait bientôt aussi qu’elle sort d’une rupture douloureuse. Mais la page blanche, systématiquement l’emporte, à l’image de ce journal, qu’elle tient, mais dont nous n’aurons jamais vraiment accès. Et c’est aussi dans ses rencontres que la page blanche se nourrit : Ses connaissances apparaissent puis disparaissent ; ses rencontres avec des inconnu(e)s restent.

     Vers la moitié du film, Eva est plongée dans l’eau contre son gré mais semble vite s’y accommoder, accepte cette plongée inopinée comme un baptême et une possibilité parmi l’infinité de possibilités qui s’ouvrent devant elle. C’est aussi cela Eva en août : La quête d’une osmose entre la solitude et l’ouverture à l’imprévu, aux autres, au monde.

     Itsaso Arana incarne Eva, mais pas seulement : Elle coécrit le film avec Jonas Trueba, son réalisateur. C’est elle qui porte tout le film. Qui fait vivre chaque plan, au gré des aventures de son personnage, de ses rencontres ou de ses retrouvailles.

     Pourtant, le film semble aussi faire le portrait plus universel d’une génération de trentenaires en pleine crise existentielle, questionnant en permanence leurs choix passés et à venir, leurs doutes et leurs regrets, qu’ils soient parents ou non.  

     C’est aussi un portrait de Madrid au mois d’août. Mais loin d’être celui d’une carte postale, plutôt celui qui capte sa respiration abstraite, qui s’attache aux trajectoires inattendues ainsi qu’aux petites choses quotidiennes que le cinéma trop souvent oublie.

     Le film est construit à la manière des meilleurs Rohmer, ceux qu’il réalisât durant les années 80 : Chapitrés par journée. Mais il est aussi jalonné par les fêtes populaires rituelles : San Cayetano, San Lorenzo, La fête de la vierge Paloma.

     « La vierge d’août » annonce le titre original. Car se retrouver c’est aussi retrouver sa virginité. D’ailleurs le film n’ira pas plus loin que le quinze août, jour de l’Assomption. Mais religion de côté, en philosophie existentialiste, l’assomption c’est surtout « l’acceptation lucide de ce que l’on est, de ce que l’on désire, etc ; acte de la liberté en tant qu’elle assume lucidement la nécessité, la finitude, etc ». C’est le leitmotiv d’Eva : Devenir une vraie personne. Autrement dit, faire corps avec ses propres désirs.

     C’est une déambulation touchée par la grâce, que je pourrais revoir/revivre sans problème tous les ans. J’en attendais beaucoup, on me l’avait tant conseillé. Mais c’est encore mieux que ce que j’en attendais. C’était aussi pile le moment pour moi de voir ça, assurément.

L’étrange incident (The ox-bow incident) – William A. Wellman – 1943

11. L'étrange incident - The ox-bow incident - William A. Wellman - 1943De l’impuissance de la justice sur le comportement de la foule.

   9.0   Il est rare d’avoir la certitude d’assister à un chef d’œuvre essentiel, une telle évidence de chaque instant.

     Jusqu’alors, Wellman m’avait séduit avec Convoi de femmes, nettement moins avec Love is a racket. Cette troisième rencontre est une déflagration. Je le glisse grosso modo dans le même panier que Fury, le meilleur film de Fritz Lang.

     Pour faire vite, L’étrange incident se déroule en 1885, dans un village du Nevada. Quelques hommes font escale dans un saloon, boivent, dissertent sur la présence d’un tableau dressé devant eux, puis se bagarrent. Mais alors qu’ils sont sur le point de repartir, une rumeur se propage : un homme annonce qu’un fermier du coin a été assassiné par des voleurs de bétail. L’absence du shérif aidant, le meilleur ami du fermier, épaulé par un commandant sudiste et un shérif adjoint, vont former une milice, suivie de l’hystérie collective, afin de retrouver ceux qu’ils ont d’ores et déjà jugé coupable : Trois étrangers de passage, bientôt traqués dans le seul but d’être pendus, dans un tribunal intraitable, improvisé sur une colline.

     Avant d’être un superbe plaidoyer contre le lynchage, L’étrange incident en impose sur deux points essentiels. D’abord sa courte durée (1h15 montre en main) qui en fait un objet condensé, d’une sécheresse oppressante, d’une efficacité redoutable. Ensuite sa photo, sidérante, qui s’accapare brillamment le peu de lieux et de visages qui traversent le film. En résulte une richesse de fond et une épure de forme, d’une symbiose admirable.

     Et il y a Fonda. Qui pourrait camper une sorte de personnage prequel de celui qu’il arborera quinze ans plus tard, dans Douze hommes en colère, de Sidney Lumet. Oui sauf qu’ici il n’influe sur rien. Il tente d’émettre ses doutes, de faire le pas du juste côté des « jurés », de lire une lettre cinglante, mais il est in fine plus lâche que téméraire, spectateur passif d’une injustice trop puissante. Il est donc, comme à son habitude, magnifique.

Le petit fugitif (Little fugitive) – Ray Ashley, Ruth Orkin & Morris Engel – 1953

12. Le petit fugitif - Little fugitive - Raymond Abrashkin, Ruth Orkin & Morris Engel - 1953La grande évasion.

   9.0   Découvert en salle lors de sa ressortie il y a tout juste onze ans, Le petit fugitif n’a dès lors cessé de me hanter mais je ne l’avais jamais revu. C’est chose faite, qui plus est en le faisant découvrir à mon garçon, qui a le même âge que Joey, le petit fugitif en question. C’était parfait.

     Joey Norton, sept ans, vit avec sa maman et son frère Lennie dans un quartier de Brooklyn. Suite à une mauvaise blague « des grands » Joey file seul à Coney Island où il va errer entre les plages et les manèges.

     C’est l’histoire d’un cow-boy en socquettes, accompagné d’un harmonica (celui de son frère qu’il croit avoir tué) qui disparait avec sa tristesse, apprend à monter à cheval, tirer au pistolet et à se faire de l’argent en échange de bouteilles vides consignées.

     C’est un vrai western à hauteur d’enfant. Doublé d’une chronique miraculeuse qui nous fait voyager dans le New York des années 50, d’abord entre les terrains vagues et les gratte-ciels de Brooklyn, puis entre les attractions et les stands de hot-dog de Coney Island.

     Un vibrant film sur l’enfance et sur une ville, construit à trois par Ray Ashley, Morris Engel & Ruth Orkin, chacun dans son rôle de prédilection : Le scénario pour Ashley, la réalisation pour Engel et le montage pour Orkin, son épouse. En théorie. Car tous œuvreront finalement sur tous les fronts.

     Epaulé de sa caméra ultralégère, Engel, photographe de formation, spécialisé dans le photoreportage, pourra filmer son héros au plus près, dans chacun de ses mouvements, saisissant chacune de ses grimaces, parfois même au beau milieu de la foule, créant un vertige documentaire.

     Bref, c’est film aussi touchant qu’il est indispensable. Et fondateur du cinéma indépendant américain (difficile de ne pas y voir une référence pour les films de Cassavetes, Shadows notamment) et l’un des déclencheurs de la Nouvelle Vague en France puisqu’il est impossible de ne pas y voir l’ébauche des Quatre-cents coups.

Le dernier des Mohicans (The last of the Mohicans) – Michael Mann – 1992

38. Le dernier des Mohicans - The last of the Mohicans - Michael Mann - 1992Madeleine, définition.

   10.0   30/04/17.

C’est toujours un exercice périlleux de revoir un film qu’on a tant aimé jadis, sans l’avoir revu depuis longtemps. Les déceptions sont légion, forcément, à quelques agréables exceptions près. Le dernier des mohicans constitue personnellement le sommet de cet exercice puisqu’il fut mon film préféré quelques années durant. Je pouvais le regarder en boucle. Je me souviens, j’étais en CM2, un ami – qui pourra se reconnaître s’il lit ces lignes et/ou s’il se souvient de ma fascination pour ce film – m’avait offert le bouquin de James Fenimore Cooper, la version abrégée chez Fabbri. Que j’avais dévoré. Puis j’avais lu l’édition Flammarion, nettement plus conséquente. Bref, j’étais fasciné par Œil-de-faucon, admiratif de Chingachgook, terrifié par Magua, amoureux des filles Monro. J’imagine qu’il représente pour moi ce que Danse avec les loups représente pour d’autres.

     L’autre problème qui se pose c’est Michael Mann. Comment revoir, aujourd’hui, un film de Michael Mann qui ne fait pas très Michael Mann, après cette grandiose filmographie qui a suivi ? Car si Le dernier des mohicans aborde des thématiques tout à fait Manniennes, emprunte des chemins qu’on a pris l’habitude de croiser chez lui, le film en lui-même n’est pas un projet très personnel, c’est une adaptation, c’est une commande, c’est du classique, c’est polissé pour les récompenses (Qu’il récoltera peu, d’ailleurs).

     Bref, sans faire durer le suspense plus longtemps, j’ai adoré revoir cet ancien film de chevet. Je suis surpris d’avoir autant aimé le revoir, en fait. Je trouve que le film vieillit merveilleusement bien, qu’il passe en un claquement de doigts, qu’il est un pur film hollywoodien épique, opératique, nourri aux grandes acmés et aux musiques orchestrales de Trevor Jones. Ça pourrait être trop, comme ça pourrait l’être dans ses projets plus diaphanes que sont Miami Vice ou Hacker, pourtant les envolées lyriques emportent le tout, notamment car Mann était déjà un grand romantique et s’il est sans doute passionné par cette guerre de Sept ans, qui voit les affrontements entre Anglais et français (alliés aux amérindiens) il crée surtout une étrange dynamique des cœurs, trio amoureux archi classique mais sublime ici (Nathaniel, Cora, Duncan) et un duo, plus secret et silencieux (Alice et Uncas) qui explose dans un final absolument déchirant.

     J’en gardais le souvenir de superbes séquences (relativement étirées) qui débouchaient sur d’autres superbes séquences, de bout en bout. J’ai pas mal retrouvé ça : La chasse au wapiti, la ferme des Cameron, l’embuscade Magua dans la forêt, la ferme brulée, la bataille nocturne au Ford William Henry, la reddition des anglais, l’embuscade de la clairière, les canoës, la grotte, le village huron, le final sur les falaises. Tout fonctionne et se relaie comme dans un magistral film d’aventures, dans lequel Mann, déjà, y libère autant des pics de violence bien crus qu’il y trouve des moments de suspensions magnifiques. Et puis hormis Duncan (archétype du loser lâche et sacrifié) tous les personnages sont passionnants, les filles Monro comme la famille mohicans, et les présences parfois brèves assez mémorables : Le grand Sachem ou le général Montcalm (Très surpris de constater qu’il est joué par Patrice Chéreau). Et puis comme souvent chez Mann, il y a des regards qu’on n’oubliera jamais, celui d’Alice Monro sur le point de se donner la mort ici, ceux de Cora & Nathanael se croisant le soir de la bataille du fort.

30/06/2020.

Si ma rétrospective consacrée au cinéma de Michael Mann me permet de redécouvrir certains de ses films auquel j’étais peu familier, elle me renvoie aussi à ceux qui font depuis longtemps parti de mon panthéon personnel. Le dernier des Mohicans est l’un de ceux-là, évidemment.

     Le revoir via cette nouvelle édition ESC m’a aussi permis de mieux comprendre d’où il venait : En effet, le film annonce d’emblée qu’il s’inspire du roman de John Fenimore Cooper, ainsi que du scénario de Philip Dunne, écrit pour la version de George B. Seitz, dont Mann en fera in fine une sorte de remake sublimé. Car s’il est fidèle à l’esprit du premier, il reprend essentiellement le déroulement du second. A l’image des histoires d’amour parallèles qui n’existent pas dans le livre, mais aussi de scènes entièrement reprises, jusqu’aux dialogues parfois identiques.

     Le revoir m’aura aussi permis de cerner que sous ses dehors de film disons plus académique, il est charnière dans la filmo de Mann, aussi bien d’un point de vue financier (C’est à ce jour son plus gros succès commercial et ça lui ouvre donc le droit de mettre en chantier son chef d’oeuvre) qu’intime : Il ne cesse de renvoyer aux obsessions de son auteur, son goût pour le muet (les dix dernières minutes sur la crête, par exemple), son attirance pour le classicisme des films qui ont bercé son enfance (ici un film oublié de 1936) et origines probables de son envie d’être cinéaste ; mais aussi son désir de se plonger dans ces récits fondateurs, de héros sacrifiés, d’origines du monde, de nature ancestrale brisée par le colonialisme. Et ainsi de raconter l’histoire d’Œil de faucon, ce personnage magnifique, qui appartient à chaque monde, sauvage et civilisé, puisqu’il est un frontalier d’origine européenne élevé par une famille mohawk. Personnage typique des récits de Mann, sorte de héros solitaire, le meilleur dans son domaine, comme pouvaient l’être avant lui le voleur Frank ou le profiler Will, puis le seront bientôt Vincent Hanna, Neil McCauley ou Mohamed Ali.

     La première surprise, quand on sait Mann adepte des paysages urbains, qu’il a pu déployer notamment dans Thief, Manhunter ou dans son ébauche de Heat, à savoir le dispensable L.A.Takedown, c’est de le voir se plonger dans le film historique, en costumes. L’autre surprise, elle est formelle : Le dernier des mohicans est un pur film d’aventures qui se déploie sous une dimension éminemment épique, lyrique et opératique qu’on retrouve aussi dans la bande originale signée Trevor Jones & Randy Edelman, quasi omniprésente. Pas sûr qu’il y ait de film hollywoodien aussi total et majestueux, durant les années 90. Autre que le Titanic, de Cameron, je ne vois pas, en tout cas.

     Si George Sand disait du roman de John Fenimore Cooper qu’il était habité d’une « sublime barbarie », d’un « héroïsme effrayant » et de « vertus homériques » ça vaut aussi pour le film de Michael Mann, épanoui entre rivières des fuites en canoës, clairières des grandes batailles et duels à flanc de falaise. Entre vaillants sauvetages et exécutions sommaires. Entre Fort assiégé et ferme incendiée. Entre mousquet et tomahawks. Et c’est le propre de cette naissance d’une nation : L’Amérique s’est fondée sur le sang, le combat et la destruction, le massacre de la nature, le génocide des indiens.

     En quelques scènes introductives, le film nous fait découvrir l’Amérique de 1757, à Albany, New York, plus précisément : plongée dans la guerre de la Conquête, avec ses sauvages, ses colons, ses pionniers, ses familles frontalières. Des français alliés aux hurons d’une côté, les britanniques aux mohawks de l’autre. Et on comprend qu’une cohabitation est impossible, mélanges des langues et des cultures à l’appui : « Vous êtes une espèce à part, remplie d’incohérences » dit Œil de Faucon à Cora, citant son père adoptif, le mohicans Chingachgook.

     Le dernier des Mohicans est un grand film nocturne : Le chapitre du fort, quelle audace ! Et rien que sur cet aspect, on y retrouve pleinement la patte de son auteur. Mais c’est aussi un grand film de vengeance (celle de Magua, d’abord puis celle de Chingachgook) et d’amour, appuyé par cette tension érotique qui sourd en permanence, sur un regard, une image suspendue. Annoncé d’emblée dans la ferme des Cameron. Confirmé dans le fort William Henry. Et en cela (l’idée de l’amour et la vengeance, en tant que talon d’Achille magnifique, de ces êtres en apparence invulnérables) il annonce pleinement Heat.

     Le film s’ouvre et se ferme de la même manière, au moyen d’un plan panoramique sur une gigantesque forêt, suivi d’une séquence de chasse. Ce plan semble raconter deux horizons très différents. Le premier nous convie dans la nature, c’est la naissance sauvage du monde. D’ailleurs, il sera suivi d’une chasse au wapiti par trois Mohicans. Le second, à l’autre bout de la pellicule, raconte plutôt l’effondrement de la nature, la naissance de la civilisation, de la violence des Hommes et il sera suivi d’une tout autre chasse. Ce plan de nature infinie n’est donc plus qu’un mirage, que la suite de la filmographie de Mann, qui retrouvera son décor urbain, reprendra systématiquement par l’utilisation des plans océaniques.

Manhunter – Michael Mann – 1987

12. Manhunter - Michael Mann - 1987A travers le miroir.

   10.0   Depuis Le silence des agneaux, nombreux sont ceux qui ont oublié (moi le premier, jusqu’à aujourd’hui et ces deux revisionnages successifs qui furent de véritables déflagrations inattendues) ou ignorent que Dragon rouge, le roman de Thomas Harris, avait d’abord été adapté par Michael Mann. Si Jonathan Demme en a tiré le film que tout le monde connaît, terrifiant, impressionnant, matriciel, qu’en est-il de ce fascinant Manhunter, qui investit les démons de son héros, profiler de renom traquant la psyché même de ses proies ?

     Tout d’abord il faut signaler que c’est un film de son temps. Il y a dans Manhunter le prolongement de ce que Mann a mis en place dans la série Miami Vice, Deux flics à Miami : Cette sensation qu’il devient l’emblème des années 80, avec cette photo bleutée, ses couchers de soleil et ces nappes de synthés. Cette série, dont il n’est pas directement le créateur mais à laquelle il apporte clairement une patte significative, lui aura permis de replonger dans un projet de cinéma à Hollywood, au sein duquel il était devenu, depuis The Keep, persona non grata ou presque.

     Sous ce titre original, qui résonne beaucoup, dorénavant, avec celui de cette merveille de série qu’est Mindhunter – qui lui doit beaucoup, ne serait-ce que dans son approche ambiguë des personnalités des enquêteurs – et sous ce titre français qui sera dix ans plus tard (et ce bien qu’ils n’aient absolument rien en commun) celui du film le plus connu de Shyamalan, Mann déploie tous les motifs qui feront son cinéma à venir tant il annonce Heat, Insider, Collateral ou Miami Vice.

     Pourtant, c’est un film qui semble aujourd’hui dans l’ombre de tous les autres, tandis qu’il érige William Petersen dans un rôle complexe, troublant, que les cinéphiles oublieront malgré tout, au profit de celui qu’il incarne dans Police fédérale Los Angeles, de Friedkin, sorti la même année et qui, si lui aussi fit un bide, sera vite catalogué comme le manifeste visuel de cette époque. Bref Manhunter est une sorte de film maudit. Pas maudit comme La forteresse noire, évidemment, mais maudit car il aurait mérité de traverser le temps – aussi bien que le film de Demme, par exemple – tandis qu’il se voit condamné à rester ce superbe film-fantôme, ce qui paradoxalement lui va bien.  

     Manhunter impressionne par sa radicalité formelle, avec cet appétit pour la géométrie sophistiquée, ses couleurs franches, cliniques ou oniriques suivant les strates du récit. La forme semble reproduire la psychologie du personnage dominant, allant jusqu’à confondre de façon très malsaine l’agent fédéral, le prisonnier cérébral et le serial killer pervers, dans un schéma ambigu très complexe. Comme si le film était une toile – d’imposants tableaux, dont celui de William Blake « The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun » traversent tout le film – abstraite, peintes à six mains. Manhunter a par ailleurs ceci de troublant qu’il n’est jamais dans la présentation.

     Rien n’est construit comme dans le cinéma traditionnel. Les scènes hors de la linéarité ne sont jamais des flashbacks, mais des images mentales ou des flashs. Quant aux instants plus suspendus, notamment lorsque Will s’évapore dans les home movies, ils sont systématiquement traversés d’idées passionnantes. A plusieurs reprises, l’objectif glisse derrière les téléviseurs, comme s’il s’agissait, toujours, de passer de l’autre côté de l’écran, du miroir.

     Et si Manhunter résonnait avec un certain Lost Highway, auquel on pense souvent et pas seulement parce qu’il y est question d’intrusion et qu’un sentiment d’effroi similaire s’invite dans ces images, mais aussi car musicalement, c’est une sorte d’opéra rock bien tortueux que Lynch n’a pas non plus renié ? Il faut d’ailleurs signaler que le réalisateur d’Eraserhead avait d’abord été envisagé à la réalisation (puisqu’il restait en contrat avec Dino de Laurentis depuis Dune) mais qu’il s’orienta vers celle de Blue Velvet. L’ombre de Lynch plane, mais c’est bien de Mann dont il s’agit. Du pur Mann, déjà.

     Dans Le solitaire, le cinéaste y faisait déjà naviguer sa science de l’action et celle du dialogue. Qu’il s’agisse du perçage de coffre ou d’une discussion de café, ça s’installait chaque fois sur la durée. Heat, avec sa fusillade puis sa rencontre phare, marquera l’apogée sublime de ce dispositif. Manhunter, aussi, joue de ces mêmes codes : Ici lorsque Will tente d’entrer dans la psyché du tueur, de se déplacer comme lui, autour de la maison victime, notamment, dans la forêt, en grimpant à un arbre. Là quand il a cette discussion magnifique avec son fils dans les rayons du supermarché.

     Mais Mann va encore plus loin : La première partie de Manhunter est clairement bavarde, qu’il s’agisse des réunions entre flics ou de cette emblématique partie de ping-pong verbale entre Graham et Lektor. La seconde sera placée sous le signe du silence, quand le récit choisit de suivre le tueur en série, son quotidien de technicien dans un laboratoire photographique qui développe les films de famille, puis dans le jeu de séduction maladroit qu’il engage avec cette femme, aveugle, qu’il emmènera bientôt toucher un tigre anesthésié. La rupture est nette, de celles qui peuvent complètement faire basculer un film.

     Une heure durant, c’est pourtant le récit de Will Graham qui nous intéresse, ce profiler de génie, démissionnaire suite à une vieille affaire si mouvementée qu’elle faillit lui coûter la vie – Et le film va nous raconter ce passé subtilement, par petites touches, à travers des discussions, des échos, tout en ayant la pudeur de préserver de grandes zones de mystère – mais qu’on parvient à convaincre d’enquêter sur un dangereux psychopathe ayant assassiné deux familles toute entière, dans leur pavillon, durant des nuits de pleine lune.

     Si l’entretien, introductif, entre les deux flics, amis – sur la plage, assis plus ou moins dos à dos, sur un arbre mort – se solde par l’acceptation espérée c’est en grande partie car Will y voit le reflet de sa propre famille. Mais peut-être pas seulement et c’est tout l’enjeu incroyablement énigmatique de Manhunter : Chasseur et prédateur seraient-ils, quelque part, des reflets l’un de l’autre ? Il ne s’agit que de ça. De confondre les entités, procédé dont Heat marquera une forme d’aboutissement opératique, quelques années plus tard.

     En plus d’être culottée, troublante, l’ouverture du film incorpore déjà cette ambivalence. Dans une image de film amateur, en caméra subjective, nous grimpons l’escalier d’une maison. Sur une marche se trouve une chaussette d’enfant. Sur une autre, un pingouin en peluche. Tout est éclairé à la lampe torche. Nous passons devant la chambre des enfants puis entrons dans celle des parents. Le halo lumineux gêne le sommeil de la femme qui finit par ouvrir les yeux et par s’asseoir brusquement. Et cut. C’est une introduction comme une autre, qui peut rappeler celle que fera Andrew Davis, dans Le Fugitif, quelques années plus tard, par exemple. Mais c’est une séquence qui attend son double, son reflet. Quand Will, à son tour, entrera dans la maison de la famille Leeds, afin de prendre connaissance du massacre, de relever des indices, de pénétrer la psyché du tueur, les images utilisées seront exactement les mêmes. Le programme de Manhunter est lancé.

     Plus tard il y aura cette séquence incroyable où le policier tente de résonner comme le serial killer, semble dialoguer avec lui, puis fait le lien entre les home movies de Leeds & Jacobi, comprenant que sa proie a vu et donc développé ces images : Ce genre de séquence (très marquée par son utilisation musicale) où l’image révèle tout – façon Blow up – et qui te colle un sacré paquet de frissons, mais pas tant pour ce qu’elle révèle de l’intrigue que pour ce qu’elle raconte de son personnage, de Will Graham, de son obsession, de cet abîme qui le guette. Le temps d’un instant, le regard de son acolyte n’est pas tant celui d’un flic qui attend des réponses, médusé d’admiration et de fascination, que celui d’un ami flippé de se trouver devant l’incarnation démoniaque du bien. Son regard, c’est le nôtre, en somme. Ce regard on le retrouve aussi, un peu plus tôt, dans celui de Molly, sa propre femme, qui sait déjà qu’il est proche du précipice : « William… you’re gonna make yourself sick or get yourself killed ». Un avertissement qui ressemble fort à celui que Vincent Hanna reçoit de sa femme, dans Heat.

     Et si la dualité s’incarne jusque dans la construction du film – Une première partie entièrement consacrée à Will Graham, une seconde qui fait entrer Francis Dolarhyde dans le champ – elle se joue aussi lors d’échos très variés. Déjà parce que tous deux enquêtent l’un sur l’autre : En effet, le tueur se servira de Lecter pour obtenir l’adresse personnelle du profiler à ses trousses. Ensuite – et c’est tout Mann qui explose déjà ici – parce qu’il y a deux histoires d’amour magnifiques, dans Manhunter. Deux présences féminines qui rattachent ces deux hommes au bien. Il y a celle, quasi spectrale, mais qui semble pourtant invulnérable, entre le profiler et son épouse, que Mann traduit par des visions nocturnes, bleutées ou des flashs ensoleillés. Et de l’autre côté, il y a une rencontre entre le tueur en série et cette jeune femme aveugle, ponctuée par deux scènes incroyables : Celle du tigre et celle de leur première nuit d’amour.

     Si William Petersen donne vie comme personne à ce personnage très complexe, Tom Noonan est évidemment inoubliable dans ce double rôle de timide amoureux transi et de pervers impitoyable. Et finalement on se dit que Graham & Dollahryde, au moins via leurs situations conjugales, sont les deux faces d’une même pièce : Le bonheur de l’un est sans cesse guetté par la folie, quand les instincts sordides de l’autre sont aussi perturbés par un désir de tendresse. Quand Graham trimballe les photos des familles assassinées sous leur jour de bonheur – comme pour y voir le prolongement du sien et préserver son appétit de traque – Dollarhyde s’accroche à une peinture tordue de Blake. Cette représentation de l’idéal est un motif récurrent chez Mann, on se souvient du collage de Frank, dans Le solitaire et il y aura plus tard la carte postale, dans le taxi de Collatéral.

     Quoiqu’il en soit, il y a un jeu constant entre le voyeur et l’observé. Un lien si étroit qu’il nourrit l’ambiguïté globale du film. Graham le dira lui-même : Tout n’est que « Reflets, miroirs, images ». Et ensuite : « You’ve seen this film » comme s’il dialoguait aussi bien avec celui qu’il traque qu’avec le spectateur. Et un mystère impalpable nimbe le film tout entier, depuis cette curieuse introduction. Par exemple nous ne saurons pas vraiment pour quel crime est emprisonné Lecter, tout juste on apprendra, via la discussion entre Graham et son fils au supermarché, qu’il est coupable d’avoir tué neuf étudiantes « in bad ways » dira seulement Will au « Comment ? » de son garçon. Et le film jouera constamment de cette frontière entre le visible et l’invisible à l’image du « Dragon rouge » qui dispose des fragments de miroir sur les yeux de ses défuntes victimes.

     L’idée de l’intrusion dans l’intimité est aussi un motif miroir dans Manhunter. Il y a l’assassin qui s’introduit dans les pavillons la nuit, quand ses futures victimes sont endormies. Quant à Will, il s’immisce clairement dans l’espace mental de celui qui s’immisce dans l’intimité des familles. Mais pas seulement eux, puisque Lektor, bien entendu, mais aussi Lounds, l’affreux reporter, jouent aussi de leur force intrusive dans l’intimité de Will et sur deux temporalités jointes puisque ce dernier a déjà eu affaire à tous les deux par le passé, au même moment – Il en veut à Lounds de l’avoir photographié sur son lit d’hôpital, quand Lektor l’avait agressé au moment de son arrestation. Et si Lounds sera liquidé par Dollarhyde – Lors d’une séquence qui introduit enfin le tueur dans le champ : Quelle giclée sidérante que cette scène de chaise roulante enflammée dévalant une rampe de parking souterrain !  – c’est par vengeance, justement parce qu’il s’est immiscé dans son intimité, prétextant qu’il avait des tendances homosexuelles. Et peut-être que l’ambiguïté du film est relayé par ce choix-là de prendre comme victime visible pour le spectateur, ce personnage exécrable de Lounds : Le visage du mal s’en retrouve presque atténué.

     Lors de la visite de Graham, en forme de « retrouvailles » perturbante avec Lecter, cette prison blanche semble rejouer la rencontre entre le bien et le mal, mais les pointes de couleur au sein de cette aseptisation troublent notre attention. Car si murs et barreaux sont blancs, que la cellule est vitrée, que les lumières et la tenue de Lecter sont blanches, Graham apporte un étrange contrepoint, et si sa cravate est bleue – comme pour le relier à son univers, sa famille, sa plage, l’océan – sa chemise est verte, créant un rapprochement ambigu avec le tueur, chez qui le vert et l’orange dominent. Aussi, la singulière disposition spatiale, nourrit cette ambiguïté : Le champ contrechamp introduit en effet les barreaux de la même manière, que l’on cadre Graham ou Lektor, enfermant Graham dans sa propre cellule, réplique (ce mur de parpaings blancs) parfaite de celle de son interlocuteur. Il y a des variations de couleurs folles dans Manhunter. Le blanc clinique de la scène de rencontre avec Lektor s’oppose au vert orangé de l’univers de Dollarhyde. Incroyable scène où ce dernier verra ses espoirs s’envoler lorsqu’il surprend « son amoureuse » aveugle en train d’embrasser un collègue de bureau sur le pas de sa porte. Brutalement, la couleur verte orangée refait surface accompagnée d’un halo lumineux, en écho à ceux qu’on imagine s’échapper des fragments de miroirs de ses meurtres.

     « Qui êtes-vous ? demande Reba, sauvée des flammes du dragon, à la toute fin du film. « Graham. Je suis Will Graham » répond l’agent fédéral, tandis qu’un lent travelling arrière les enferme entre deux camions de police, devant l’aube rose, salvatrice. Le film n’aura cessé, en effet, de raconter son histoire à lui, ce père de famille qui, avec son fils, fabrique une clôture sur la plage afin de protéger les œufs de tortue des attaques de crabes. Ce flic qui se doit de rencontrer celui qui nourrit ses cauchemars les plus profonds, afin de percer l’intimité d’un autre tueur, tout aussi dangereux. Will est un personnage bouleversant et pourtant, n’est pas le héros attendu. Il est resté opaque. Par exemple, on ne saura rien de cette fameuse agression, de cette blessure que lui fit Lektor par le passé : Fait qui plane pourtant sur tout le film. Et pour ne pas sombrer, Will s’en remet à ses repères, sa femme et son fils, que Mann déploie au moyen de deux discussions / confessions sublimes.

     Revenons au tigre. Le rencard amoureux entre Francis Dollarhyde et Reba McClane offre un tournant spectaculaire au film puisqu’il détourne toutes nos attentes. La première entrevue a ceci de terrifiant qu’elle place le tueur dans une position de domination absolue. L’abime de terreur qui s’ouvre lorsque Dollarhyde annonce qu’il a une destination surprise pour sa collègue aveugle nous renvoie, l’espace d’un instant, au souvenir malaisant du génial Terreur aveugle, de Richard Fleischer. On attend de la brutalité et c’est une scène d’une grande douceur que Mann va pourtant nous concocter. Le décor est blanc et immanquablement nous renvoie à la séquence entre Lektor & Graham. Il s’agit de la clinique vétérinaire d’un zoo. Un tigre dort sur une table d’opération, il est anesthésié. Le vétérinaire (ami de Dollarhyde ?) guide Reba vers lui. Elle lui caresse le poil, ses moustaches avant de passer les doigts sur ses crocs. Bientôt, elle l’étreint et pose son oreille sur lui afin d’entendre battre son cœur. Dans le fond du plan, Dollarhyde observe, ému jusqu’à l’extase, comme s’il s’imaginait à la place du tigre. Tenter et réussir (haut la main) une séquence de cet acabit, relève du génie. Ça restera l’un des moments les plus troublants et intenses du cinéma de Mann, à mon humble avis et cerise sur le gâteau, le segment musical utilisé est absolument dément.

     Et il y a un nombre d’échos que le film déploie. Avec un peu d’imagination, on peut voir dans l’architecture de la maison de Francis Dollarhyde les restes de La forteresse noire, tant ce design fait écho aux expressionnistes. Les intérieurs y sont tranchants dans les formes, déstabilisants dans les couleurs : Cet orange vif rappelle aussi un peu celui utilisé par Fassbinder, dans la pièce principale des Larmes amères de Petra Von Kant. Quant aux extérieurs, ils varient entre d’intenses couchés de soleil et une brume nocturne terrifiante. De ce siège final on retrouvera quelques bribes dans l’assaut du bungalow dans Miami Vice, tandis qu’un poil plus tôt, la scène d’hélicoptère préfigure plutôt celle de Heat, sous le New Dawn fades, de Joy Division, reprise par Moby.

     A ce titre, il faut aussi signaler que musicalement, Mann évolue. C’est la première fois qu’il utilise la musique de la sorte, non comme une bande-son globale bien précise – Tangerine dream dans Thief & The Keep – mais en tant que maelström mental, à la fois diégétique, à l’image du final chez Dollarhyde sous le poids des guitares d’Iron Butterfly, ou bien au moyen de morceaux plus atmosphériques, ici ou là, notamment les superbes percées de Shriekback. Elle nourrit magistralement l’édifice, qui se déploie par des affrontements entre entités similaires et contraires, entre fascination mutuelle et dérive morbide au sein de décors urbains et nocturnes. Une ambiance mélancolique explose. La maîtrise est étourdissante. C’est vrai, Thief avait préparé le terrain. Manhunter y apporte probablement les plus belles fondations qu’il était possible d’offrir au genre, à une filmographie ainsi qu’à une époque.

     C’était donc une totale redécouverte pour moi, puisqu’à l’instar de Thief, j’étais passé complètement à côté quand j’en avais fait la découverte il y a quinze ans. Le revoir et prendre cet uppercut inattendu là m’a rappelé que je n’avais pas ressenti pareil choc tardif depuis ma revoyure choc de Blade runner. Sans surprise, à l’instar du Ridley Scott il y a trois ans, j’ai revu Manhunter trois jours plus tard, impossible de résister. C’est une déflagration telle que plus les jours défilent plus je me demande s’il n’est pas en train de devenir mon Michael Mann préféré.

Christine – John Carpenter – 1984

06. Christine - John Carpenter - 1984Diable rouge.

   9.5   Août 2016.

     Revu en BR cette madeleine absolue dans une édition qui ne comporte pas de Vost. Comme je connais le film par cœur j’aurais très bien pu le voir en Vo mais je me le suis refait en Vf et c’était très bien. Enfin là n’est pas le problème, je vais illico revendre cette merde car c’est impardonnable, scandaleux. D’autant qu’on peut voir le film en version russe sous-titrée coréen.

     A part ça j’adore ce film depuis toujours, je le revois régulièrement sans problème. J’ai cette fois moins été marqué par l’évolution du personnage (Arnie Cunningham) qui se transforme en même temps que Christine retrouve ses couleurs, que dans sa propension à carrément fusionner avec elle jusque dans sa façon de s’habiller avec cette veste rouge et ce col en V et sa vulgarité naissante.

     J’aime beaucoup l’idée qu’il devienne le méchant par procuration, que la voiture se serve de lui comme d’un nouvel hôte pour transmettre le Mal soit par la vengeance face aux petits cons dont il a toujours été le martyr soit par la jalousie, dans ce triangle amoureux avec son meilleur ami qui devient au fil du récit le vrai personnage principal, le gentil même s’il semble être à première vue son ami par pitié.

     Il y a une frontière très ambiguë dans la narration et la caractérisation des personnages, quelque chose que Carpenter parvient admirablement à capter. J’ai lu le bouquin une fois il y a longtemps mais je ne me souviens plus si cette ambigüité est aussi marquée que dans le film. Et il y a cette drôle de fin qui sonne comme le triomphe du beau et de la normalité qui dégage un parfum troublant.

     Carpenter aura réussi à injecter son cinéma autant dans la tradition du teen-movie (Le début pourrait presque évoquer un film de John Hugues) que dans le fantastique domestique traduit par Stephen King. Récemment je ne vois guère qu’It Follows pour lui ressembler, dans sa douceur comme dans sa violence, sauf que ce dernier se termine bien, à sa manière.

Mai 2020.

     Enfin revu cette merveille dans des conditions idéales grâce à Carlotta et son édition collector (Je suis présentement plongé dans le bouquin qui l’accompagne, il est passionnant) et donc en version originale cette fois. Que dire de plus ?

     Que l’action s’articule autour de peu de lieux, tous très précis, très marquants, très forts esthétiquement – Mais ce n’est ni une première ni une surprise, venant de Carpenter. Avant tout, il y a cette casse, chez Darnett, refuge d’Arnie qui va y relooker sa Plymouth Fury à l’aide de pièces détachées. Il n’y a pas une casse dans un film ou une série (Récemment dans Douze mille, de Nadège Trebal ; ou Love, deaths & robots chez Netflix) qui ne me fasse pas songer au film de Carpenter, qui aura bercé toute ma cinéphilie.

     En fait, il n’y a pas un lieu (Dans Christine, mais, je me répète, ça vaut pour tous ses films) qui ne soit pas filmé avec amour, comme une terre à construire des mythes. La première rencontre entre la Plymouth Fury rouge sang et le timide lycéen Arnie Cunningham a beau se dérouler dans une vieille allée décatie, on se souvient de tout, des hautes herbes, de cette baraque en ruine, ainsi que ce vieil homme vêtu d’une étrange ceinture lombaire et titubant tel un bossu. Chez n’importe qui ça ne fonctionnerait pas, ça ferait cheap, on n’y croirait pas. Chez Carpenter, si. Tout est réuni pour un coup de foudre. Entre un garçon réservé et un bolide extravagant.

     Chez les parents d’Arnie, en revanche, c’est le contraire : Le lieu change constamment, nos repères y sont malmenés afin que l’on s’identifie à lui, qui ne supporte plus d’y vivre ni de recevoir les marques d’autorité. Dans le salon, la cuisine ou dans la cour, il s’agit de faire corps avec lui, de se perdre dans un décor qu’il rejette et dans lequel il perd complètement pied face notamment à une mère dominatrice. Par ailleurs, dès l’instant que Christine empiète sur cette terre (Le jour de son acquisition, Arnie la stationne dans l’allée familiale) on la vire, elle n’est pas la bienvenue. Nous non plus en un sens, puisque nous somme un peu Christine : On l’a vu naître, on l’a déjà vu tuer. Et Arnie nous a adoptés.

     La séquence d’ouverture est un modèle d’ambiguïté à tous les étages. Et l’utilisation musicale servira de passerelle temporelle : Le film est de 1983 mais il replonge dans le Detroit de 1957. Le morceau est pourtant sorti l’année précédente, mais il évoque le rock’n’roll des années 50. Puis Not fade away, de Buddy Holly, supplante Bad to the bone. On a atterrit en 1978 mais la musique est de 1957 à la différence qu’elle est interprétée dans les années 80. Difficile d’être plus éloquent pour démontrer qu’on peut faire du neuf avec du vieux. D’autant que c’est exactement ce qu’Arnie fera de Christine. La retaper. Carpenter retape les années 50 et s’auto cite : La banlieue de Rockbridge évoque beaucoup, comme un prolongement, celle, tout aussi banale d’Haddonfield, dans Halloween

     C’est aussi une affaire de transformation, Christine. L’adolescent Arnie mue complètement, mais il devient moins un homme qu’un monstre, sa timidité maladive se transforme en arrogante misanthropie. Son visage change, sa coiffure change, sa façon de parler aussi, de se déplacer. Il était réservé, inquiet, triste, renfrogné. Il prend de l’assurance, devient dragueur, souriant, orgueilleux. Ce qui m’a toujours beaucoup touché dans Christine, c’est l’idée de l’amitié brisée, entre deux amis qui en apparence n’ont pourtant rien pour être des amis : Arnie est le stéréotype geek, quand Dennis est plutôt celui du sportif. Le récit installe une amitié fantasmée pour mieux la broyer, c’est tellement violent.

     Il y a une scène terrible au cœur du film, juste après que Christine se soit faite attaquée par la bande à Buddy Rupperton. Lorsqu’Arnie, alors jovial, au bras de Kassie, découvre l’épave de ce qui reste de sa voiture, qu’il avait mis des semaines à retaper, on partage le frisson de désarroi qui l’étreint. Il est rare de ressentir autant de tristesse qui parcourt un personnage et de ressentir cette émotion aussi forte que lui. Cette scène m’a toujours beaucoup ému et ça vient forcément de la vie que Carpenter lui donne, cette façon qu’il a de faire transparaitre l’amour qu’Arnie éprouve pour Christine. Je connais le film par cœur et je sais donc que cinq minutes plus tard elle se retapera d’elle-même – devant son homme : L’une des scènes les plus puissantes qu’ait offert Carpenter, en quelques plans de phares qui s’allument, flair bleu qui découpe la silhouette du garçon, spectateur admiratif du spectacle de la tôle qui se reforme, le tout précédé d’un légendaire « Show me » à te coller une rafale de frissons. Pourtant, ce moment m’a encore une fois laissé sur le carreau, aux côtés d’Arnie qui tente maladroitement de raccommoder un joint qui pendouille, avant d’insulter littéralement Kassie, tremblant de rage.

     Lorsque Christine se venge violemment de Buddy Rupperton et son gang, quid de savoir si Arnie Cunningham est ou non au volant ? S’il accompagne (et guide ?) son ange-exterminateur ? « Est-ce que c’est Cunningham ? » dit l’un d’eux, comme s’il incarnait notre propre questionnement de spectateur. Le mystère reste entier, d’autant qu’Arnie apparaitra bien au volant d’icelle dans l’affrontement final. Reste que Christine apparait telle une figure du diable lorsqu’elle poursuit à faible allure Buddy qui semble tituber de fatigue dans la pénombre d’une route perdue. Et Christine achève de tuer les éléments gênants avec Darnell, qui tente aussi de la « violer » comme ce fut jadis le cas sur sa chaine de montage, mais sans doute aussi parce qu’il en sait trop : Il l’a vu revenir toute fumante de son équipée meurtrière.

     La dernière scène du film m’a toujours un peu gêné. En fait je n’y ai jamais percé l’importance : Christine, pour moi, c’est avant tout Arnie Cunningham. Et ce serait George LeBay (le frère du vieil homme qui lui vend trois-cent dollars) si le film de leur histoire existait. Là je n’aime ni le ton (la musique de la radio de l’ouvrier qui fait davantage rire que frémir) ni le fait de rester aux côtés de Kassie, Dennis & Mr Junkins. Mais quelque part, je comprends : Le film s’était ouvert sur sa naissance à elle, il est logique qu’il se finisse sur sa mort. Le dernier plan est un pur final de Série B et rappelle, lorsque la carrosserie de Christine, pourtant recroquevillée dans un minuscule monticule de métal, se met à se plier, que le Mal ne meurt jamais.

Johnny Guitar – Nicholas Ray – 1954

17. Johnny Guitar - Nicholas Ray - 1954Les indomptées.

   9.0   D’emblée, les couleurs sont franches, quasi irréelles. On suit l’arrivée d’un cavalier solitaire, avec une guitare en guise d’arme sur le dos. Nous assistons, de loin comme lui, à l’attaque d’une diligence, se déroulant entre deux barres rocheuses aussi hostiles que grandioses. L’homme pénètre dans un saloon, qui semble émergé de nulle part, contre vents et poussière.

     Vienna, incarnée par Joan Crawford, en est la propriétaire. On apprendra qu’elle mise sur l’implantation future d’un chemin de fer à proximité. Elle apparait bientôt à l’étage, avec aplomb impressionnant, afin d’accueillir celui qui la demande et dit s’appeler Johnny Guitar. Mais l’ambiance est très étrange : Tous deux semblent se connaître.

     Le film, bientôt, se met en action. Si les visières vertes des croupiers s’associaient au vert des tables de roulette ainsi qu’à celui de la lavallière de Vienna, il s’agissait d’un vert vif, chaleureux. Un autre vert jouera les trouble-fête : Celui de la robe d’Emma qui débarque en trombe dans le saloon, à la tête d’une milice d’hommes. Elle est la fille d’un riche éleveur terrien.

     Johnny Guitar, le chef d’œuvre de Nicholas Ray, commence à peine, mais déjà on y respire sa flamboyance, sa démesure, sa tragédie ; On s’enivre de sa finesse d’écriture, de sa colorimétrie singulière. Il suffit d’un long dialogue à la nuit tombée, en forme de réminiscence mélancolique ; Il suffit du lipstick rouge-vif de Vienna ici, de sa longue robe blanche, lorsqu’elle joue du piano dans son coin de saloon semblable à une grotte, là. Ou un peu plus loin, d’une chemise jaune éclatant d’un enfant dansant qui vient de mourir.

     A-t-on déjà vu pareille méchante, aussi terrifiante qu’Emma, campée par Mercedes McCambridge, monstre de jalousie coincé dans ses obsessions puritaines, véritable sorcière, jusque dans sa façon de bouger, quasi désarticulée, ses grimaces impossibles, son rire maléfique ? Un monstre diabolique qui aurait presque sa place dans un Mad Max. Il suffit de voir ce visage lorsqu’elle incendie l’établissement de Vienna. Terrifiant.

     Et en cela, Johnny Guitar est aussi une vive critique du maccarthysme tant la folie de ce personnage allié à l’hystérie de la foule de lâches lyncheurs évoque au moins autant que le High noon, de Fred Zinnemann cette douloureuse époque de la chasse aux sorcières, cette commission aveuglée par la haine, dont Ray ainsi que Sterling Hayden furent eux-mêmes des victimes.

     Ainsi, contrairement à ce que son titre promet, le récit n’est pas tant celui du personnage de Johnny Guitar que celui de l’affrontement entre Vienna & Emma, deux femmes. Emma est amoureuse de Dancing Kid qui lui n’a d’yeux que pour Vienna, qui elle est restée éperdument amoureuse de Johnny Guitar. Entre elles, ça ne peut que très mal se finir. Et si le film est bien entendu très masculin dans son casting, ces hommes sont au service de ce duel de femmes.

     François Truffaut en parlait si bien, en quelques mots : « On peut y voir Joan Crawford, en robe blanche, jouer du piano avec, à côté d’elle, des chandeliers et un revolver. Johnny Guitar est un western irréel, féerique, La belle et la bête du western, un rêve de l’Ouest. Les cow-boys s’y évanouissent et meurent avec des grâces de danseuses ».

     Bref, c’est d’ores et déjà l’une de mes grandes découvertes tardives, récentes. Vu deux fois coup sur coup tellement je ne voulais plus voir que ça. Avec cette sensation aussi étrange qu’agréable de voir un film qui ne ressemble à aucun autre, qu’il ne s’inspire de rien, qu’il ne sera l’héritage de rien non plus. Enfin, pas directement.

     C’est l’un des plus beaux westerns du monde. Un western romantique, un mélodrame démesuré, d’un lyrisme absolu. Où les conflits d’intérêt de propriété côtoient les triangles amoureux et les histoires passées. Un film  jamais écrasé par ses parti pris, qu’il s’agisse de son propos féministe, de son histoire d’amour, de sa dimension mélodramatique ou tout simplement de sa plasticité très marquée. Il est toujours à la limite du trop. C’est grand.

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