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L’humanité – Bruno Dumont – 1999

1L’origine du monde.

     9.0   C’est un film étrange, qui reste. Pas austère non, mais à l’atmosphère à la fois aérienne et accablante, qui semble baigner dans le réel mais pas totalement. Il y a certaines scènes formidables.Je pense à celle sur une plage du nord où Domino va faire ses besoins dans les vagues tandis que nos deux hommes la regardent, elle, mais aussi l’horizon, où les regards semblent apprivoiser les deux beautés. Dumont étire le plan, chacun des plans, c’est magnifique. Et puis il y a ce village, fantomatique, pourtant jamais théâtral, sans cesse porté sur la nature, les paysages que sur les personnages. Et pourtant, une nouvelle contradiction, au milieu de cette lenteur, de ces immensités (on pourrait songer à Akerman même par moment) Pharaon marchant dans les rues, et ses bonjours successifs aux autochtones. Une douceur de façade, une violence en sourdine. C’est un écart que je n’ai vu que chez Dumont, il me semble.

     Parfois on s’y perd. Et je m’y perds parce que je vois un personnage avancer, et grandir, avec ses réactions surprenantes. Sur le coup j’ai eu pas mal de problème avec ça (le baiser final avec son ami par exemple, très long, presque sans vie…) et j’y ai pas mal réfléchi depuis. Ce personnage vit dans « l’exorcisme » d’autrui, il a en tout cas le pense t-il la faculté de s’emparer des maux de ceux qu’ils touchent, qu’il côtoie. De la même manière c’est quelqu’un de très humble, qui encaisse sans jamais exploser. Il implosera lors d’une seule séquence où ses cris seront couverts par le bruit du train.

     Sur le moment j’ai eu du mal avec la fin aussi. Pourquoi avoir choisi ce coupable ? Pourquoi pas un autre ? Après tout je ne pense pas que Dumont ait fait son film avec comme idée première ce coupable là. Et à bien y réfléchir je pense que ce parti prit est important. Il rend la situation à son paroxysme. Le pardon au plus grand des péchés. Le plus grands des péchés de quelqu’un que l’on considère son ami. Dumont invente un rythme dans sa mise en scène, et il invente aussi une autre manière d’appréhender le crime. Terriblement moderne. Film impressionnant sur la culpabilité. Comme sur une appréciation des limites humaines, du bon et du mauvais, une différence qui ne m’a rarement paru aussi étroite que devant l’humanité.

Le bannissement (Izgnanie) – Andreï Zviaguintsev – 2008

Le bannissement (Izgnanie) - Andreï Zviaguintsev - 2008 dans * 2008 : Top 10 h_4_ill_911775_cannes-bannissement

Cris et chuchotements.    

     9.0   Cette voiture qui roule sans finir à travers cette ville industrielle de Russie ; ce couple et leurs deux enfants qui s’installent dans une campagne déserte et magnifique ; ces longues promenades familiales dans les champs… Tout est infinie beauté, chaque plan maîtrisé et l’on devine millimétrés, une ambiance pesante accentuée par un cadrage ras du sol et une musique lourde. Puis survient l’instant dramatique de l’histoire : l’aveu d’adultère de la femme, portant un bébé en son ventre, n’appartenant pas au mari. Dorénavant, le film accroît son climat, lourd et silencieux, à l’image du couple brisé. Le crime ou le pardon, l’instinct ou la raison, tant d’interrogations soulevés par le protagoniste brisé. Et comme paradoxalement et étrangement, le temps semble jouer contre lui, alors que jusqu’ici aucune notion temporelle ne nous était offerte. Le récit est incroyablement bien construit, d’une force singulière, intime, qui nous bouleverse. Et à l’instant où le film semble fragile par sa longueur, la linéarité est bouleversée, et on nous fait partager d’autres sentiments concernant le passé. Je suis sorti du cinéma retourné, anéanti. En un mot : Bouleversant!

Les Parapluies de Cherbourg – Jacques Demy – 1964

les-parapluies-de-cherbourgCritique de la séparation.

   10.0   En fin de compte très peu de cinéastes français, durant les années 60, évoquaient la guerre d’Algérie dans leurs films (si, Godard, Rozier bien entendu). Frontalement ou non d’ailleurs. C’est bien entendu la toile de fond de celui de Demy, même si le véritable thème abordé est l’absence, la dégénérescence du couple par le temps.

     Geneviève et Guy sont jeunes mais ils s’aiment et rien ne semble pourvoir se mettre en travers de leur amour. Elle travaille au magasin de sa mère ‘les parapluies de Cherbourg’. Il travaille comme garagiste pas si loin. Le soir ils se retrouvent, feignent les sorties théâtres et se baladent le long des quais cherbourgeois pour vivre leur passion, imaginer la vie à deux, s’en aller. Finalement, vient le temps où tout déraille. De son côté il est appelé pour deux ans de régiment. Tandis que la mère de la jeune femme lui fait savoir que les comptes sont au plus mal, et le jour où elle va pour vendre une bague qui lui est cher, elle fait la rencontre d’un type très riche, tombé sous le charme de Geneviève qui serait sans doute une parfaite porte de sortie à toute cette galère financière.

     Le départ, l’absence, le retour. Trois titres de parties funestes, qui apparaissent tels des coups de massue. Et cette dernière séquence où le décor est planté : Décembre 1963, on sait dès lors que cinq ans sont passés. Il neige, annonciateur d’une fin brumeuse, délicate, sensible. Une station service, celle que Geneviève et Guy avaient pour dessein dans leurs discussions amoureuses sans fin. Chacun est marié, chacun a son enfant. Elle lui demandera s’il veut voir Françoise, sa fille tout de même. Il refusera. Rien ne sera plus échangé. Elle repartira. Il restera là, sous la neige et accueillera sa petite famille. Dans le premier plan du film on apercevait six parapluies, quatre grands, deux petits. Un début de film qui annonce l’une des fins les plus fortes, tristes du cinéma, sans pour autant qu’elle soit funeste. Juste que le couple qui faisait un ne fera plus jamais que deux.

     Il y a quelque chose au départ qui pourra en gêner certains, quelque chose comme un détachement. Entre la légèreté du traitement, et la gravité de la situation. Tout est chanté. La vie semble même être chantée après. Comme si le parlé était dépourvu de tout rythme, de toute poésie, de toute vérité. Chaque musique est un thème. On semble y percevoir celui de la tristesse ou de la fatalité, celui de l’amour, celui de la colère. Selon moi c’est une grande force. Car c’est lui aussi qui guide nos émotions, mais je suis intimement persuadé que l’on peut ne pas être touché par les parapluies de Cherbourg. Et c’est très certainement d’une grande prétention, mais je pense aussi sincèrement qu’il est impossible de recevoir une émotion aussi pleine si l’on n’a pas vécu l’absence, d’une manière générale. Si l’on n’a pas vécu l’absence sous n’importe quelle forme. Si l’on n’a pas ressenti cette impression de crever d’amour. Jacques Demy disait : Les Parapluies de Cherbourg est un film contre la guerre, contre l’absence, contre tout ce que l’on déteste et qui brise un bonheur… Oui, les Parapluies de Cherbourg est un film sur l’absence, mais aussi sur le cruel pouvoir du temps, qui efface, qui invite à l’oubli.

     C’est simple, je suis sorti complètement terrassé, anéanti et aussi bouleversé. Jamais je n’avais eu autant le cafard après un film, longtemps après le film. Mais c’est une trace indélébile qui restera, une trace optimiste même. D’une part parce qu’il me fait prendre davantage conscience de la valeur du présent, d’autre part parce qu’il m’invite à aimer, à aimer davantage, à profiter de cet amour. Le cafard oui. Mais l’espoir aussi… Je le voyais pour la seconde fois. Ce fut comme une redécouverte. Et c’est devenu ‘notre film’ avec ma très chère, tant il a éveillé en nous des sentiments intenses.

Faces – John Cassavetes – 1968

Faces - John Cassavetes - 1968 dans * 250 Faces01

     9.0   Shadows avait bousculé l’avenir du cinéma américain. En 1958 Cassavetes avait pondu ce qui peut se rapprocher de la nouvelle vague française, un truc super réaliste, très musical, en décors naturels, en grande partie improvisée. Avec Faces, dix ans plus tard, il persévère. Cette fois tout semble joué, mais l’on imagine qu’il doit y avoir une grande liberté dans l’interprétation. Quelque part j’ai beaucoup pensé à La Dolce Vita de Fellini, et cette fameuse séquence de soirée festive décadente, avec streep tease et alcool à la clé. On se croirait rendu dans un faux docu tant la caméra saisie toutes les émotions et les acteurs sont épatants de vérité. Cassavetes innove dans chaque plan et propose un truc complètement fou, plein de fous rires, de cris, de fureur, de blagues, de dialogues cousus, de dialogues décousus, de grimaces, de bagarres… sa caméra bouge sans cesse, il suit les personnages, il fait des plans en amorces remarquables, de gros plans visages, très peu de plans lointains puisque son film est entièrement en intérieur. Seul le dernier plan, apparaissant comme le constat d’une fin, d’une fatigue (Le mari et la femme dans un dos à dos décalé dans les escaliers), d’un éternel recommencement, est une vue globale qui nous permet de respirer.

     Chez Cassavetes, devant comme derrière l’écran, si tant est que l’on y soit happé, on transpire beaucoup. Davantage que chez Scorsese, qui d’ailleurs on le remarque très vite, lui a tout piqué. Le cinéaste n’hésite pas à faire durer la séquence, pas le plan, mais ce qui se passe dans les plans. Un dialogue peut donc durer un quart d’heure, à l’image de celui où la jeune femme invite chez elle des amis rencontrés dans le bar, on est dans l’instant avec eux, le temps semble se dérouler dans la réalité. Faces est d’ailleurs incroyable dans sa durée. Probablement que le film s’achemine sur une ou deux journées, où l’on voit la distension d’un couple, le mari d’abord et la femme ensuite. Des virées nocturnes, entrecoupés de deux scènes sublimes, de musique dans un pub, tout simplement hallucinantes.

     Cassavetes comme Bergman, utilise l’ellipse. Elle est bien plus longue chez le cinéaste suédois bien entendu. Mais tous deux s’attachent davantage à la puissance d’une séquence plutôt qu’à la puissance du temps. Dans Scènes de la vie conjugale, on voit ce couple se désagréger de la même manière, par bribes, par moments, même si chez Bergman on est dans l’intimité du couple constamment. Chez Cassavetes c’est l’extérieur qui semble menaçant. Gena Rowlands (sublime vraiment, j’en avais des frissons) pour John Marley, Seymour Cassel pour Lynn Marlin. Quoiqu’il en soit c’est la scission d’un couple. Un couple en crise, qui malgré tout, et on peut le voir dans les deux films, passe aussi de très bons moments entre eux.

 

     Faces est l’un des films les plus modernes, les plus visionnaires que j’ai pu voir. Tout y est vrai dedans et les interprètes qui n’en font jamais trop sont justes et touchants. Et je ne parle pas de la musique. Contrairement à Shadows elle est ici très peu présente, mais pour le peu, elle est sublime. Et les images dans le bar sont les plus belles du film. Chef-d’œuvre instantané !

Blow Up – Michelangelo Antonioni – 1967

Blow Up - Michelangelo Antonioni - 1967 dans * 100 blowup460

Ready-made.     

   10.0   Blow Up est un film cinématographique, voire photographique par excellence, sans doute la plus belle déclaration d’amour que l’on puisse faire au métier, puisqu’il évoque les (mes)aventures d’un photographe, son regard à travers les clichés qu’il a shooté sur un homicide dans un parc. Qu’est-ce que l’on voit ? Qu’est-ce que l’on ne voit pas ? Et comment doit-on interpréter ces choses, réalités que l’on a vu ou pas ?

     Blow Up semble nous aventurer sur le terrain glissant de l’illusion, de l’interprétation du regard, sur la problématique de vivre sans voir… A ce titre le film s’ouvre sur ce qui ressemble à une fête, ou une manifestation interprétée par des pantomimes. Et ces derniers font la boucle à savoir qu’ils improvisent une partie de tennis imaginaire où tout leur semble vrai, à tel point que les autres, devenus spectateurs, de même que notre personnage principal, vivent le moment comme s’il existait réellement, matériellement.

     Que vient de faire le cinéaste italien pendant plus d’une heure et demie ? Tout simplement de jouer avec son personnage, avec son spectateur, devenu lui aussi personnage. Puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de nous faire vivre, découvrir en même temps que le personnage cette histoire presque rocambolesque, l’histoire d’une simple prise de photos d’un couple dans un parc anglais qui dérive vite en meurtre… Et tout cela à travers ces photos prises justement. Le personnage n’a rien vu de la scène, c’est seulement en rentrant chez lui qu’il découvrira la face cachée de cette journée d’apparence anodine.

     Et Antonioni fait ça à sa manière, plein de finesse, pleine de finesse, avec un sens du cadre hors du commun, non sans en oublier ce qu’il approfondira dans Zabriskie Point à savoir la mise en abyme d’une jeunesse paumée, d’une société malade qui trouve refuge dans des activités libertines, décadentes (sexe, drogue, marginalisme en tout sens (la pantomimie)). En ce sens, Blow Up comme tout ce que fait Antonioni est une œuvre excessivement moderne. Antonioni est selon moi le plus grand des modernes.

     Brian De Palma en reprendra la trame dans son film Blow Out en délivrant cela dit quelque chose d’entièrement différent, plus noir, dramatiquement plus chargé, axé sur le son et non l’image, mais tout aussi bien réussi dans son genre.

Zabriskie Point – Michelangelo Antonioni – 1970

Zabriskie Point - Michelangelo Antonioni - 1970 dans * 100 zab460

L’an 01.    

   10.0   Zabriskie Point est un carrefour, sorte d’aiguillage où deux êtres apparemment dépassés par toute réalité, vont se rencontrer, vivre dans l’intensité quelque chose qui dépasse toute banale relation : la jouissance physique, imaginative, hors du temps, effrénée, décuplée, rêvée. Deux êtres humains, deux vies, que rien si ce n’est le plus pur des hasards, tel un écho au mystère de la création, ne pouvait faire se chevaucher.

     Comme souvent chez le cinéaste italien, et ici encore davantage, les personnages ne sont pas véritablement identifiables, comme s’ils étaient les cobayes d’une expérience intime, salvatrice, universelle. Le seul nom qui nous est offert c’est Karl Marx lorsque la police interroge le personnage principal et lui de répondre de son identité sous humour. Elle c’est Dania comme ça aurait pu être Anna le personnage féminin disparue dans l’Avventura, ou la jeune femme errante dans Profession : reporter.

     D’abord centré politiquement en pleine révolution étudiante, Zabriskie Point se veut ensuite plus expérimental, road-movie abstrait, fuite sans but suivant cet homme que les théories gonflent ; lui c’est l’action qu’il cherche. En répondant à une AG en début de film il dira « moi aussi je suis prêt à mourir. Mais pas d’ennui ! »

     Cette escale désertique en pleine vallée de la mort est le point d’orgue du film. Il apparaît alors comme le cadre de la libération sexuelle poussée à son paroxysme, lieu d’orgie planante où vibrent les corps dans le sable et le vent. Auparavant, nos deux tourtereaux se rencontrent dans une scène façon La Mort aux trousses, pas banale, présentant l’avion sous trois angles différents lorsqu’il survole cette voiture ! Puis il y a cette fameuse scène finale, dopée par Pink Floyd, une scène de destruction de ce qui chaque jour nous détruit encore un peu plus.

Lumière Silencieuse (Stellet Licht) – Carlos Reygadas – 2007

Lumière Silencieuse (Stellet Licht) - Carlos Reygadas - 2007 dans * 100 01-lumieresilencieuse-300x194Je vous salue Marie.

     10.0   La nuit. Les constellations. Le chant des oiseaux. Le ciel noir étoilé laisse peu à peu place à l’aube progressive, de fins rayons de soleil, puis très puissants vont envahir arbres et vallées, et laisser apparaîte un village de campagne. Il fait jour. Tout le film est à l’image de ce plan, à savoir le levé du jour en temps réel, il se révèle patient, et effectue une approche très sensuelle, naturelle d’une communauté mennonite du Mexique.

     Carlos Reygadas filme au ras du sol ou à hauteur d’homme, un peu à la manière d’un Malick, se faufilant dans les hautes herbes, dans une coulée d’eau de source, l’objectif toujours frappé par ce soleil éclatant. Jamais fixe, la caméra avance, zigzague, à tel point qu’elle en devient presqu’objet de documentaire, et nous propose de planer, de s’embarquer dans ce voyage aérien.

     Johan semble très contrarié. Après la prière du matin, les enfants s’en vont, probablement à l’école, sa femme s’en va aussi, il s’effondre en pleurs. En réalité Johan a le coeur tiraillé. Deux femmes l’occupent. Et pourtant ici tout se dit, cette famille comme la mise en scène du cinéaste sont d’une incroyable honnêteté. On ne saurait détecter le malheur. Pourtant Johan doit choisir. La mère de ses enfants ou cette  femme de fantasme.

     Il faut évidemment entrer corps et âmes dans le nouveau film de Reygadas, autrement son caractère hypnotique, envoûtant peut lasser. La nature a rarement été aussi bien sonorisée. Les plans s’étirent, encore et encore pour en atteindre le fruit de la contemplation extatique parfaite. C’est sompteux. C’est sidérant de beauté. Peut-être n’avais-je pas vu cela depuis Tarkovski.

     Evidemment on pense aussi beaucoup à Bergman et Dreyer. Le tic-tac des pendules dans Cris et Chuchotements. Et surtout cette magie dans la séquence finale qui est ouvertement liée à celle de Ordet. Pour moi c’est l’un des cinq plus beaux films de ces dix dernières années, si ce n’est le plus beau. Carlos Reygadas aura au moins prouvé, ici, qu’il était le digne successeur des plus grands, alors qu’il continue à nous envoûter ainsi…

Two Lovers – James Gray – 2008

Two Lovers - James Gray - 2008 dans * 2008 : Top 10 2lovers432Nuits blanches.    

   9.0   Quelle mouche a piqué James Gray ? A peine avions-nous digéré son sublime We Own the night que le cinéaste prodige présentait un autre film sur les écrans ! Entre son premier bijou Little Odessa et donc son dernier il s’est écoulé treize ans ! Mais qu’il continue, si tous ces films sont du niveau de Two Lovers, qu’il en fasse tous les ans, ça me va très bien.

     Ses trois premiers films s’inscrivaient dans le registre du polar et de la tragédie familiale. Surpris étions-nous quand on a appris que Two Lovers était un drame romantique. Et pourtant au sorti de la séance on sait évidemment que c’est un James Gray que l’on a regardé. Ses obsessions de la famille sont bien présentes, et ce questionnement sur l’amour (que We Own the night survolait tout de même) occupe ici une place des plus importantes.

     Leonard est un quarantenaire atypique et bipolaire. Il habite chez ses parents. Non pas qu’il soit un éternel adolescent qui n’a jamais quitté le foyer, mais plutôt qu’il travaille dans la boutique de ses vieux qui l’hébergent donc, depuis une aventure amoureuse traumatisante, en attendant qu’il trouve celle qui l’aime un jour ou l’autre. D’un côté il y a Sandra, la fille d’amis de ses parents, qui semble pour eux la partenaire idéale. De l’autre, Michelle, une fille complexe, amourachée d’un homme marié qui peine à quitter sa femme, pour qui il éprouve bien entendu des sentiments plus intenses (enfin c’est ce qu’il croit).

      C’est une grande histoire de passion. La passion d’un homme pour deux femmes. Complètement différentes, opposées. Un homme au passé douloureux (liaison interrompue, tentative de suicide) qui semble dans une impasse avant que ces deux femmes viennent occuper son cœur.

     James Gray redonne tout simplement ses lettres de noblesse au mélodrame. A la tragicomédie romantique. Il réalise son L’Aurore moderne. Un film très intimiste, où chacun s’y retrouvera, puisqu’il ne délaisse personne. Enfin personne. Sandra reste le personnage le moins travaillé, même si c’est tout en retenue : Elle c’est la sécurité, elle semble posée, et c’est sans doute cela qui perturbe Léonard, cherchant une relation plus adolescente qu’il trouvera ainsi en Michelle. Léonard c’est l’adulte et l’adolescent. Celui qui a besoin d’aventures mais aussi de sécurité. Les seconds rôles, eux, tiennent une place importante, majeure presque pour certains comme le mari indécis de Michelle ou le père de Leonard, prolongement intéressant du père adoptif dans We Own the night, déjà c’était Moni Moshonov et Joaquin Phoenix, ce qui rend la relation d’autant plus touchante.

     Le plus beau dans tout ça c’est la mise en scène et le rendu de cette mise en scène. La simplicité, la beauté arrive à poings nommés en réponse au film de Clint Eastwood, boursouflé et surchargé au possible. A de nombreuses reprises certains plans et séquences sont somptueux, on pense entre autres à cette dispute entre Michelle et Leonard sur le toit de l’immeuble avec en arrière plan un New York froid, rendu sublime ; ou encore cette relation téléphonique intime à travers les fenêtres d’un immeuble modeste de la ville, clin d’œil hitchcockien ; ou encore la séquence sur la plage ; le tout dernier plan… Tellement de choses se passent, par les images, les regards… James Gray nous offre tout simplement l’un des plus beaux films de l’année.

     Maintenant j’aimerai touché quelques mots sur la fin de ce film, qui permet de multiples interprétations :

     Je pense la percevoir comme ouverte, dans le sens optimiste pour son personnage. La relation que Léonard entretient avec Michelle n’est que passionnelle à mon sens, mais pas si réfléchie que ça. Elle semble occuper son coeur durant le film, d’accord, mais l’on sent qu’au fond c’est elle qui l’empêche de vivre, c’est elle par exemple qui l’empêche de démarrer une relation « stable » avec Sandra, sans cesse lorsque Léonard est avec Sandra, Michelle est là aussi, au téléphone. Michelle c’est l’aventure, la fantaisie selon Léonard, une opposition au cercle familial protecteur en somme. Sandra c’est sans doute trop simple, trop à sa portée, surtout lorsque le type en question souffre de bipolarité. Mais en fin de compte, laquelle aime t-il le plus ? Je pense ce retournement de situation complètement sincère. Michelle est partie. Elle ne lui permet pas de se rabattre sur Sandra. Non, elle lui ouvre les yeux sur Sandra. La plage, le gant, la bague, tout ça c’est finalement Sandra. La plage, l’eau, Léonard revient la vie. Au début du film comme à la fin.

     Disons que ce personnage que Léonard place sur un piédestal, la blonde sulfureuse, m’apparait de plus en plus comme le spectre de la femme idéale qui le ferait grandir notre bon Léonard, une Sandra un peu moins casanière en somme. Mais honnêtement et quasiment de bout en bout je le sens plus proche de Sandra que de personne d’autre, Michelle n’existe que dans sa tête, du moins que dans ses fantasmes. Bien entendu il y a un compromis à la fin mais ce n’est pas un compromis malheureux à mon sens, c’est le compromis d’un homme qui a grandit, tout simplement, qui se rend compte que s’épanouir avec une personne qui vous aime aussi est peut-être la plus belle chose qui puisse arrivé.

    A ce titre cette fin est absolument magnifique, et le regard de la mère l’un des plus beaux qui soient. J’étais en larme…

La Nuit nous appartient (We Own The Night) – James Gray – 2007

Joaquin-Phoenix-dans-la-nuit-nous-appartient-de-James-GrayLet’s dance.    

   9.0   La barre était placée si haute au vu de ses deux précédents long-métrages que l’on craignait une déception quant au dernier opus de James Gray. Bien heureusement, Non! La Nuit nous appartient sonne même comme l’aboutissement d’une oeuvre de perfectionniste entièrement maîtrisée, vouée à la tragédie familiale déchirée entre mafia russe et police new-yorkaise.

     Entre la scène d’ouverture magnifiquement érotique, des séquences oppressantes à couper le souffle, une scène de poursuite automobile flamboyante au rythme des essuie-glaces, notre admiration est forcée, les poils s’hérissent : ces scènes d’anthologie sont d’une perfection rare.

     Ainsi le cinéaste brasse t-il des thèmes comme la reconnaissance familiale (ici représentant la loyauté, l’ordre), en perpétuelle contradiction avec les libertés décadentes des fréquentations de Bobby, les difficultés filiatives, l’amour, la vengeance morale, par l’intermédiaire de Joaquin Phoenix, perdu dans ses retranchements. Une interprétation donc sans fausses notes, une mise en scène intelligente et sobre, un suspense étouffant, une BO tantôt austère tantôt euphorisante, font de ce polar intensément dramatique une belle tragédie Shakespearienne qui apparaît d’ores et déjà comme un classique, plus proche d’un Coppola que d’un Scorsese, ce dernier réalisant des grandes fresques violentes exubérantes, loin de tous classicisme moral.

     A l’arrivée c’est une perle rare, un travail brillant qui mérite les acclamations nécessaires. Alors, on ne peut en vouloir à Gray de tourner peu car il frappe toujours très fort, mais il restait à espérer qu’il n’attendrait pas sept ans pour nous offrir son prochain chef d’œuvre…

The Yards – James Gray – 2000

The Yards - James Gray - 2000 dans * 250 The%20Yards%20pic%201   9.0   Quartier du Queen’s, une famille modeste aux problèmes divers, dont l’oncle Franck règne sur l’Electric Rail Corporation, société de métro… James Gray réalise un film d’une noirceur désespérée ayant pour cadre majeur la corruption dans les transports ferroviaires. Il concentre son récit sur Léo, un taulard sur le retour, près à tirer un trait définitif sur son passé en réintégrant honnêtement la société. Mais comme si son destin avait été écrit pour être malheureux, tragique, il se retrouve vite confronté à une affaire louche, concoctée par son meilleur ami, fiancé de sa cousine, où il sera très bientôt accusé de meurtres et violences sur un policier.

     Dans ce polar sombre, la mort rode sans cesse et si les liens familiaux sont délicats et intenses, les trahisons perdurent surtout lorsque certains secrets refont surface. Echapper à son passé n’est pas une mince affaire selon James Gray, ou alors il faut en accepter les codes du sacrifice et de la trahison.

     Côté mise en scène, les cadrages sont justes impressionnants, la dramaturgie s’intensifie progressivement, les interprétations sont exemplaires (Charlize Theron et Joaquin Phoenix en tête). Avec « Little Odessa » James Gray frappait très fort mais restait confiné dans une approche à l’essentiel, avec « The Yards » réalise quelque chose de très grand, émotionnellement fort, doté d’une musique renversante. Brillant et magistral.

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