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Lumière Silencieuse (Stellet Licht) – Carlos Reygadas – 2007

Lumière Silencieuse (Stellet Licht) - Carlos Reygadas - 2007 dans * 100 01-lumieresilencieuse-300x194Je vous salue Marie.

     10.0   La nuit. Les constellations. Le chant des oiseaux. Le ciel noir étoilé laisse peu à peu place à l’aube progressive, de fins rayons de soleil, puis très puissants vont envahir arbres et vallées, et laisser apparaîte un village de campagne. Il fait jour. Tout le film est à l’image de ce plan, à savoir le levé du jour en temps réel, il se révèle patient, et effectue une approche très sensuelle, naturelle d’une communauté mennonite du Mexique.

     Carlos Reygadas filme au ras du sol ou à hauteur d’homme, un peu à la manière d’un Malick, se faufilant dans les hautes herbes, dans une coulée d’eau de source, l’objectif toujours frappé par ce soleil éclatant. Jamais fixe, la caméra avance, zigzague, à tel point qu’elle en devient presqu’objet de documentaire, et nous propose de planer, de s’embarquer dans ce voyage aérien.

     Johan semble très contrarié. Après la prière du matin, les enfants s’en vont, probablement à l’école, sa femme s’en va aussi, il s’effondre en pleurs. En réalité Johan a le coeur tiraillé. Deux femmes l’occupent. Et pourtant ici tout se dit, cette famille comme la mise en scène du cinéaste sont d’une incroyable honnêteté. On ne saurait détecter le malheur. Pourtant Johan doit choisir. La mère de ses enfants ou cette  femme de fantasme.

     Il faut évidemment entrer corps et âmes dans le nouveau film de Reygadas, autrement son caractère hypnotique, envoûtant peut lasser. La nature a rarement été aussi bien sonorisée. Les plans s’étirent, encore et encore pour en atteindre le fruit de la contemplation extatique parfaite. C’est sompteux. C’est sidérant de beauté. Peut-être n’avais-je pas vu cela depuis Tarkovski.

     Evidemment on pense aussi beaucoup à Bergman et Dreyer. Le tic-tac des pendules dans Cris et Chuchotements. Et surtout cette magie dans la séquence finale qui est ouvertement liée à celle de Ordet. Pour moi c’est l’un des cinq plus beaux films de ces dix dernières années, si ce n’est le plus beau. Carlos Reygadas aura au moins prouvé, ici, qu’il était le digne successeur des plus grands, alors qu’il continue à nous envoûter ainsi…

Two Lovers – James Gray – 2008

Two Lovers - James Gray - 2008 dans * 2008 : Top 10 2lovers432Nuits blanches.    

   9.0   Quelle mouche a piqué James Gray ? A peine avions-nous digéré son sublime We Own the night que le cinéaste prodige présentait un autre film sur les écrans ! Entre son premier bijou Little Odessa et donc son dernier il s’est écoulé treize ans ! Mais qu’il continue, si tous ces films sont du niveau de Two Lovers, qu’il en fasse tous les ans, ça me va très bien.

     Ses trois premiers films s’inscrivaient dans le registre du polar et de la tragédie familiale. Surpris étions-nous quand on a appris que Two Lovers était un drame romantique. Et pourtant au sorti de la séance on sait évidemment que c’est un James Gray que l’on a regardé. Ses obsessions de la famille sont bien présentes, et ce questionnement sur l’amour (que We Own the night survolait tout de même) occupe ici une place des plus importantes.

     Leonard est un quarantenaire atypique et bipolaire. Il habite chez ses parents. Non pas qu’il soit un éternel adolescent qui n’a jamais quitté le foyer, mais plutôt qu’il travaille dans la boutique de ses vieux qui l’hébergent donc, depuis une aventure amoureuse traumatisante, en attendant qu’il trouve celle qui l’aime un jour ou l’autre. D’un côté il y a Sandra, la fille d’amis de ses parents, qui semble pour eux la partenaire idéale. De l’autre, Michelle, une fille complexe, amourachée d’un homme marié qui peine à quitter sa femme, pour qui il éprouve bien entendu des sentiments plus intenses (enfin c’est ce qu’il croit).

      C’est une grande histoire de passion. La passion d’un homme pour deux femmes. Complètement différentes, opposées. Un homme au passé douloureux (liaison interrompue, tentative de suicide) qui semble dans une impasse avant que ces deux femmes viennent occuper son cœur.

     James Gray redonne tout simplement ses lettres de noblesse au mélodrame. A la tragicomédie romantique. Il réalise son L’Aurore moderne. Un film très intimiste, où chacun s’y retrouvera, puisqu’il ne délaisse personne. Enfin personne. Sandra reste le personnage le moins travaillé, même si c’est tout en retenue : Elle c’est la sécurité, elle semble posée, et c’est sans doute cela qui perturbe Léonard, cherchant une relation plus adolescente qu’il trouvera ainsi en Michelle. Léonard c’est l’adulte et l’adolescent. Celui qui a besoin d’aventures mais aussi de sécurité. Les seconds rôles, eux, tiennent une place importante, majeure presque pour certains comme le mari indécis de Michelle ou le père de Leonard, prolongement intéressant du père adoptif dans We Own the night, déjà c’était Moni Moshonov et Joaquin Phoenix, ce qui rend la relation d’autant plus touchante.

     Le plus beau dans tout ça c’est la mise en scène et le rendu de cette mise en scène. La simplicité, la beauté arrive à poings nommés en réponse au film de Clint Eastwood, boursouflé et surchargé au possible. A de nombreuses reprises certains plans et séquences sont somptueux, on pense entre autres à cette dispute entre Michelle et Leonard sur le toit de l’immeuble avec en arrière plan un New York froid, rendu sublime ; ou encore cette relation téléphonique intime à travers les fenêtres d’un immeuble modeste de la ville, clin d’œil hitchcockien ; ou encore la séquence sur la plage ; le tout dernier plan… Tellement de choses se passent, par les images, les regards… James Gray nous offre tout simplement l’un des plus beaux films de l’année.

     Maintenant j’aimerai touché quelques mots sur la fin de ce film, qui permet de multiples interprétations :

     Je pense la percevoir comme ouverte, dans le sens optimiste pour son personnage. La relation que Léonard entretient avec Michelle n’est que passionnelle à mon sens, mais pas si réfléchie que ça. Elle semble occuper son coeur durant le film, d’accord, mais l’on sent qu’au fond c’est elle qui l’empêche de vivre, c’est elle par exemple qui l’empêche de démarrer une relation « stable » avec Sandra, sans cesse lorsque Léonard est avec Sandra, Michelle est là aussi, au téléphone. Michelle c’est l’aventure, la fantaisie selon Léonard, une opposition au cercle familial protecteur en somme. Sandra c’est sans doute trop simple, trop à sa portée, surtout lorsque le type en question souffre de bipolarité. Mais en fin de compte, laquelle aime t-il le plus ? Je pense ce retournement de situation complètement sincère. Michelle est partie. Elle ne lui permet pas de se rabattre sur Sandra. Non, elle lui ouvre les yeux sur Sandra. La plage, le gant, la bague, tout ça c’est finalement Sandra. La plage, l’eau, Léonard revient la vie. Au début du film comme à la fin.

     Disons que ce personnage que Léonard place sur un piédestal, la blonde sulfureuse, m’apparait de plus en plus comme le spectre de la femme idéale qui le ferait grandir notre bon Léonard, une Sandra un peu moins casanière en somme. Mais honnêtement et quasiment de bout en bout je le sens plus proche de Sandra que de personne d’autre, Michelle n’existe que dans sa tête, du moins que dans ses fantasmes. Bien entendu il y a un compromis à la fin mais ce n’est pas un compromis malheureux à mon sens, c’est le compromis d’un homme qui a grandit, tout simplement, qui se rend compte que s’épanouir avec une personne qui vous aime aussi est peut-être la plus belle chose qui puisse arrivé.

    A ce titre cette fin est absolument magnifique, et le regard de la mère l’un des plus beaux qui soient. J’étais en larme…

La Nuit nous appartient (We Own The Night) – James Gray – 2007

Joaquin-Phoenix-dans-la-nuit-nous-appartient-de-James-GrayLet’s dance.    

   9.0   La barre était placée si haute au vu de ses deux précédents long-métrages que l’on craignait une déception quant au dernier opus de James Gray. Bien heureusement, Non! La Nuit nous appartient sonne même comme l’aboutissement d’une oeuvre de perfectionniste entièrement maîtrisée, vouée à la tragédie familiale déchirée entre mafia russe et police new-yorkaise.

     Entre la scène d’ouverture magnifiquement érotique, des séquences oppressantes à couper le souffle, une scène de poursuite automobile flamboyante au rythme des essuie-glaces, notre admiration est forcée, les poils s’hérissent : ces scènes d’anthologie sont d’une perfection rare.

     Ainsi le cinéaste brasse t-il des thèmes comme la reconnaissance familiale (ici représentant la loyauté, l’ordre), en perpétuelle contradiction avec les libertés décadentes des fréquentations de Bobby, les difficultés filiatives, l’amour, la vengeance morale, par l’intermédiaire de Joaquin Phoenix, perdu dans ses retranchements. Une interprétation donc sans fausses notes, une mise en scène intelligente et sobre, un suspense étouffant, une BO tantôt austère tantôt euphorisante, font de ce polar intensément dramatique une belle tragédie Shakespearienne qui apparaît d’ores et déjà comme un classique, plus proche d’un Coppola que d’un Scorsese, ce dernier réalisant des grandes fresques violentes exubérantes, loin de tous classicisme moral.

     A l’arrivée c’est une perle rare, un travail brillant qui mérite les acclamations nécessaires. Alors, on ne peut en vouloir à Gray de tourner peu car il frappe toujours très fort, mais il restait à espérer qu’il n’attendrait pas sept ans pour nous offrir son prochain chef d’œuvre…

The Yards – James Gray – 2000

The Yards - James Gray - 2000 dans * 250 The%20Yards%20pic%201   9.0   Quartier du Queen’s, une famille modeste aux problèmes divers, dont l’oncle Franck règne sur l’Electric Rail Corporation, société de métro… James Gray réalise un film d’une noirceur désespérée ayant pour cadre majeur la corruption dans les transports ferroviaires. Il concentre son récit sur Léo, un taulard sur le retour, près à tirer un trait définitif sur son passé en réintégrant honnêtement la société. Mais comme si son destin avait été écrit pour être malheureux, tragique, il se retrouve vite confronté à une affaire louche, concoctée par son meilleur ami, fiancé de sa cousine, où il sera très bientôt accusé de meurtres et violences sur un policier.

     Dans ce polar sombre, la mort rode sans cesse et si les liens familiaux sont délicats et intenses, les trahisons perdurent surtout lorsque certains secrets refont surface. Echapper à son passé n’est pas une mince affaire selon James Gray, ou alors il faut en accepter les codes du sacrifice et de la trahison.

     Côté mise en scène, les cadrages sont justes impressionnants, la dramaturgie s’intensifie progressivement, les interprétations sont exemplaires (Charlize Theron et Joaquin Phoenix en tête). Avec « Little Odessa » James Gray frappait très fort mais restait confiné dans une approche à l’essentiel, avec « The Yards » réalise quelque chose de très grand, émotionnellement fort, doté d’une musique renversante. Brillant et magistral.

Aguirre, la colère de dieu (Aguirre, der Zorn Gottes) – Werner Herzog – 1975

Aguirre, la colère de dieu (Aguirre, der Zorn Gottes) - Werner Herzog - 1975 dans * 100 41542683Le gouffre aux chimères.  

   10.0   Premier plan : les montagnes verdoyantes, une vallée mystérieuse, des conquistadors espagnols qui arpentent le chemin abrupt, suivis de leurs esclaves indiens, sous une brume étouffante. Le premier plan d’Aguirre, accompagné d’une musique ambiante très envoûtante est absolument magnifique.

     Si l’on s’en tient seulement à ce film (je ne connais pas les autres films du cinéastes allemand pour le moment) Herzog c’est un peu la rencontre de Malick (mode mineur) et de Kusturica à son meilleur. Le premier pour ce qui est de faire du naturalisme poétique contemplatif, il y a une importance évidente des éléments, l’eau et la terre, la nature, bref tous les sons naturels. Le deuxième pour son esprit décalé, justement dosé. Certaines scènes sont assez surprenantes parce que les personnages sont très excentriques. Evidemment Aguirre, l’aventurier qui a toujours l’air constipé, par ses mimiques, sa gestuelle. Cet homme qui finit de compter après avoir été décapité. L’autre qui reçoit une flèche en plein genou et imagine que c’est un rêve. C’est assez particulier puisque ce n’est pas accordé avec le reste du film. Et personnellement je me suis mit à penser que c’était une qualité. On pourrait même y voir du Coppola aussi qui peu de temps plus tard fera lui aussi son film en majorité sur un fleuve…

     Et le personnage central est fascinant. Cette épopée est d’abord dirigée par un certain Ursua. L’issue devenant catastrophique (indiens cachés dans les feuillages, décuplement des morts, perte des radeaux…) il décide qu’il faut revenir sur leurs pas. Aguirre, le second, ordonne de l’abattre. Ursua s’en sortira, et Aguirre nommera son ami comme chef de l’expédition. Tout se passera en fonction de ce personnage dictatorial, lui voudra atteindre son but, construire une nouvelle Espagne à l’Eldorado. Le dernier plan du film voyant Aguirre seul sur son radeau, croyant faire Un avec les dieux, après avoir croisé une barque esseulée dans un arbre (que le fleuve n’a pu débarquer), est absolument fabuleux, sorte d’analogie du désir de puissance, de pouvoir, d’aliénation.

Elephant – Gus Van Sant – 2003

elephant-gus-van-santDrame en sourdine.

   10.0   Sur un plan entièrement personnel, Elephant fut une très grande découverte cinématographique. Ce fut pour moi la découverte d’un genre, d’une mise en scène, d’un cinéma qui jusque là m’était encore inconnu. Elephant a changé ma vie. Du moins a-t-il changé ma perception cinématographique. C’est à partir de Van Sant que je me suis passionné pour d’autres grands qui imposent un style pouvant s’en rapprocher : Béla Tarr, Chantal Akerman, Alan Clarke, pour ne citer qu’eux.

     Elephant c’est quelques heures dans un lycée, les cours, les rencontres, les discussions, les repas au réfectoire, les longues marches quotidiennes. Une journée banale, la semble t-il répétition des jours précédents, et pourtant cette fois un drame approche. La singularité avec laquelle le film (archi court : 1h20) parvient à instaurer un climat des plus doux et angoissants est ahurissante. Dans un état de tension, d’étouffement, où les plans mobiles s’étirent, s’attardant très souvent sur le dos des personnages, en les accompagnant sur la Sonate au clair de lune de Beethoven, Gus Van Sant impose un style en marge – qui lui vaut de décrocher moult prix dont la convoitée palme d’or à Cannes.

     La réussite de ce petit bijou réside principalement dans l’agencement de ces longues séquences, qui s’entrechoquent toutes entre elles, provoquant un lien de causalité particulièrement sidérant. Une sidération d’une simplicité désarmante. Ce que Béla Tarr promet dans Satantango (la superbe scène de la jeune fille prostrée à la fenêtre du resto bar), son admirateur le reprend dans ici en le malaxant à l’infini : Montrer une scène sous plusieurs angles, que l’on soit cette jeune étudiante solitaire et exclue, ce photographe errant ou un autre. Le climat de tension s’accentue car ce que l’on voit d’un côté nous ne le voyons pas de l’autre et découvrons petit à petit certains signes provoquant le glissement jusqu’à la catastrophe.

     La légère brise matinale qui semble accueillir chacun entre les murs de ce lycée en début de film accouche dans un carnage final, une violence sourde, complètement déréalisée, sans emphase, et surtout dans une prise de distance rendant l’émotion de glace. L’alliance parfaite entre image et sons parvenant à éviter toute forme de pose. L’alchimie totale. L’état de grâce. Presque flippant tant ça paraissait improbable d’y parvenir de cette manière là. Faisant référence au massacre de Columbine, le succès de Elephant est d’autant plus important qu’il permet à Gus Van Sant de sortir un film des placards qu’il avait réalisé en 2002, un film qu’il n’avait pas sorti sur les écrans, un film qui aurait puni le cinématographe de l’un de ses plus beaux bijoux : Gerry !

Hunger – Steve McQueen – 2008

Hunger - Steve McQueen - 2008 dans * 100 HUNGER%20(Steve%20McQueen)_0.previewPolyphonie de l’enfer.

   10.0   1981. Cinq ans que le gouvernement britannique a retiré le statut de prisonnier politique aux militants indépendantistes de l’IRA enfermés donc sous le joug carcéral. Ils sont maintenant reconnus criminels de droit commun. Pour s’opposer à cette décision, les prisonniers entament le « Blanket And No-Watch Protest » qui consiste en un refus d’hygiène et un refus de porter l’uniforme carcéral commun. Ils laissent leurs restes de bouffe dans un coin de leur pièce exigu qu’ils partagent à deux, ils repeignent les murs de leurs excréments, ils se débarrassent de leur pisse par-dessous la porte… leur unique moyen de s’opposer à cette loi. De cela découlent des altercations très violentes où il faut les emmener aux douches, mais à l’aide d’une matraque. Le film de Steve McQueen met parfaitement en ‘lumière’ ces lieux pourris de crasse, cette violence avec souvent une crudité telle qu’elle en devient insoutenable, au point de se demander si le cinéaste n’a pas véritablement fait souffrir ses acteurs (coups de matraques, marques rouges qui apparaissent peu à peu, tout cela en un seul plan-séquence, j’avoue que c’est douteux!). Peut-être le cachet performance rentre t-il en compte ici, mais je préfère ne pas m’attarder là-dessus, le film ayant beaucoup d’autres atouts pour les masquer par ce sentiment. Le film est une formidable passation de rôle puisqu’il commence par nous montrer le quotidien d’un surveillant de la prison avant de passer du temps avec deux hommes dans leur cellule pour terminer sur la tragique histoire de Bobby Sands. Destruction de la linéarité et des conventions de récit. C’est assez bluffant. Trois parties. Ou deux parties séparées par une (longue) transition de vingt minutes entre Bobby Sands et le père Dominic Moran – le premier expliquant au second son désir de ne plus manger jusqu’à mourir – sans nul doute la scène que je préfère. Hunger est une symphonie en quelques sortes. Une partition. En trois mouvements. Le trois c’est le chiffre du film. Trois personnages : Le surveillant, Gillen/Gerry, Bobby Sands. Trois parties : La solitude,des uns et des autres, la violence insoutenable, la découverte des lieux, les premières rencontre familiales, les discours lointain de Tchatcher ; Le dialogue entre Bobby Sands et le père Moran ; La décrépitude volontaire de Bobby. Mais revenons sur cette immense scène de dialogue : Ce qui est formidable c’est la découpe de ce dialogue. Un peu au rythme des cigarettes fumées d’ailleurs. Au début c’est la causette, le prêtre semble même se confesser. Les questions, les réponses, explosent à tout va, du tac au tac. Ensuite c’est ce pourquoi Bobby invite le père Moran. Cette grève de la faim qui semble inéluctable. Puis, dernière clope, souvenir d’enfance. Encore plus passionnant, ce sont les remarques, le ressenti du prêtre à l’égard de Bobby Sands, de son acte. Il semble à première vue moqueur, il n’y croit pas (la première grève avait foirée de toute façon). Puis il est moralisateur. Il se sert de dieu. Si dieu ne te puni pas pour ton suicide, il le fera pour ta bêtise. Dernière partie du dialogue. Qui devient un monologue : Bobby raconte l’histoire du poulain. Le prêtre ne parle plus, il ne le peut pas. Leur contradiction a des racines trop lointaines, jamais il n’arrivera à le convaincre. Bobby est un résistant, il ne restera pas les bras croisés. Le prêtre c’est l’incarnation du renoncement. Il se sert de l’argument pense à ta vie avant tout. Un peu comme une majorité d’entre nous. Hunger est d’une efficacité redoutable, tranchant comme la lame d’un rasoir, qui joue à merveille avec le son (certaines scènes sont là encore musicales : Le nettoyage de la pisse, le karscher sur la merde, bien entendu le bruit des matraques…etc.). La violence des coups de matraques répondant à la finesse des flocons de neige. L’odeur de la merde à celle de la campagne à la fin du film. Un film admirable. Très immersif, organique, on en sentirait presque cette merde murale, et surtout c’est un grand coup de poing dans la tronche de la Tchatcher, que cette grève de la fin a tout de même dû secouer…

Jeanne Dielman 23, Quai du commerce, 1080 Bruxelles – Chantal Akerman – 1976

01.-jeanne-dielman-23-quai-du-commerce-1080-bruxelles-chantal-akermanDeux ou trois choses que je sais d’elle.

   10.0   Une mère et son fils habitent un appartement de la capitale belge. Lui va chaque jour au lycée. Elle reste à la maison et vit de baby-sitting et de prostitution. En outre, le mari n’est plus, depuis six ans. Leur journée est programmée comme une horloge : Jeanne réveille Sylvain le matin avant de lui servir le petit déjeuner ; elle fait la vaisselle une fois que celui-ci est parti ; elle allume le poste radio chaque soir lorsque son fils lit et qu’elle tricote ; chaque fois qu’elle quitte une pièce elle se doit d’éteindre la lumière avant d’en allumer celle de la pièce dans laquelle est entre.

     Le film commence à l’heure où Jeanne prépare le dîner (son fils arrivera plus tard) en attendant son client hebdomadaire (il dira « à la semaine prochaine »). 1h30 plus tard, le film aura fait une boucle : 24 heures. Jeanne prépare à nouveau le dîner, on sonne à la porte, elle ouvre, débarrasse le client de ses frusques superflues et l’emmène dans sa chambre.

     Le choix de démarrer le film à cet instant n’est pas le fruit du hasard. C’est après la venue de cette autre personne qu’il semble se produire un premier dérèglement dans la routine de Jeanne. Sans doute que l’homme a davantage pris son temps par rapport aux autres, par rapport à ses habitudes, qu’importe, une chose est sure, quelque chose a perturbé la jeune femme. Ses pommes de terre sont trop cuites. Il ne lui en reste plus assez pour le repas, il faut qu’elle descende en acheter. Effet boule de neige, ce petit contretemps aura des répercussions sur le quotidien et la personnalité de Jeanne. Et l’on sait maintenant à quel point elle est attachée à sa routine. Le nombre de détails de ce dérèglement est absolument passionnant. Jeanne fera tomber une brosse, incident mineur, mais peu coutumier. Ou bien Sylvain lui fera remarquer qu’elle est décoiffée, la jeune femme n’ayant pas eu le temps de s’occuper de ses cheveux, perturbée par le changement du temps.

     Le dérèglement à son paroxysme le lendemain matin lorsque le réveil de Jeanne sonne une heure plus tôt. C’est dès lors sans nul doute le véritable déclencheur d’une prise de conscience d’une aliénation refoulée qui conduira Jeanne à l’implosion, l’apogée se trouvant évidemment dans cette chambre de prostitution, la boucle est bouclée, dans la plus cruelle des libérations morales. La précision chirurgicale des plans, tous fixes. La réflexion sur la répétition, sur le temps. Les ellipses narratives mesurées. Une Delphine Seyrig incroyable. Un travail sonore hors norme. Des cadrages d’une justesse insolente. Chantal Akerman réussit tout ce qu’elle entreprend. Fascine durant près de quatre heures. C’est tout simplement l’un des plus beaux et douloureux films que je connaisse. C’est absolument sidérant. Chef-d’œuvre absolu !

Les Harmonies Werckmeister (Werckmeister Harmoniak) – Béla Tarr – 2003

Les Harmonies Werckmeister (Werckmeister Harmoniak) - Béla Tarr - 2003 dans * 100 01.lesharmonieswerckmeister-300x190 Land of the dead.

   10.0   Voici l’une de mes plus importantes découvertes cinématographiques. De celles vers lesquelles je ne cesse de me référer. De celles qui sont devenues des modèles de perfection. Méconnaissable durant le générique final, à l’époque, il m’a fallu une bonne nuit pour le digérer, et facilement quelques jours pour en écrire quelques lignes.

     C’est simple, la première séquence du film est probablement l’une de mes préférés, tout type de cinéma confondu. Oui, rien que ça. Un plan-séquence d’une dizaine de minutes, en mouvement, qui filme diverses personnes dans un bar, choisis pour une expérience cosmologique schématique organisée par Valuska, personnage central du film, fasciné par la Création, son miracle. Cette première scène est à l’image de la suite du film : magnifique, avec son noir et blanc crépusculaire, son rythme hypnotique, sa musique divine. Puis se dessine une histoire presque irréelle, d’errance nocturne, de découvertes, un voyage hors du temps, dans un quartier voué au chaos total, qui pourtant à travers un récit des plus pessimistes laisse entrevoir quelques rayons lumineux.

     J’ai vraiment garder la sensation de film unique. Une œuvre d’art sans précédent, un objet cinématographique fascinant, beau à en pleurer, qui déballe sans sourciller une succession de tableaux, poétiques, tout en musicalité. L’emploi du plan-séquence n’est évidemment pas anodin dans la réussite de l’entreprise tant il fait figure emblématique du récit. Le plan devient l’unique unité de temps. On plane sans réellement se poser de questions, on vit l’instant comme Valuska, et on se dit qu’il n’y a probablement aucun équivalent cinématographique.

     Fin du film, La grand-place, en plein brouillard, La Baleine dépouillée de sa protection, Le Chaos a pris place, à moins que ce ne soit le contraire, et l’apparition lumineuse au travers de cet épais brouillard, qui annonce le début d’autre chose. Béla Tarr ne dit rien, il nous demande d’observer, de se laisser happer, dans ce qui se révèle être un film très exigeant, pour spectateur averti, mais qui quoiqu’il arrive a déjà sa place dans le panthéon de la Création cinématographique.

      J’hésitais à le mentionner, allez je me lance : Je suis resté sur « les fesses » quelques minutes après la fin du générique, j’ai beaucoup, beaucoup pleuré, prenant conscience petit à petit de l’ampleur de cette œuvre, qui à l’instar d’Inland Empire de David Lynch, nous fait basculer dans une ère nouvelle. Rarement, pour ne pas dire jamais vu un truc pareil, aussi fou. Une sorte d’état de grâce !

J’ai écrit ceci, en le revoyant quatre ans plus tard :

     Ce qui est incroyable c’est le chaos général qu’a su rendre Béla Tarr. On sent que c’est un village sur le point de mourir. Et puis à travers tout ça on suit un quotidien, celui de Janos Valuska, simple postier, qui s’extasie très facilement devant le mystère de la création et son infinie puissance. Lorsqu’un cirque débarque avec une immense baleine, Janos ne verra pas l’envers du décor. Il a cette naïveté, cette poésie incroyable. Toute cette vérité violente et cruelle lui éclatera petit à petit à la figure. Il devient témoin, et nous avec lui, d’un soulèvement populaire, dans une Hongrie dévastée, presque chimérique. Il y a une scène extrêmement violente dans un hôpital où le cinéaste glisse délicatement dans chaque pièce, nous montre ce qui s’y passe. Cette violence sourde (pas de cris) cessera soudainement, à la vue d’un vieux monsieur, nu, debout dans une baignoire. Les manifestants rentrent chez eux. Lorsque l’armée prendra les choses en main, que le jeune homme fuit de peur qu’on s’en prenne à lui. « Je n’ai rien fait » dira t-il. Cette violence ne s’estompera pas. Ellipse. Il est dans un hôpital psychiatrique, il chantonne, encore plus naïf qu’auparavant. Sur la grand place, oncle Gyuri avait promis qu’il irait voir la baleine le lendemain. Tout a changé. Tout est mort. La baleine est entièrement découverte. Les dalles de la place sont à moitié explosées. C’est un climat de mort qui règne. Comme après une guerre.

     Béla Tarr ne demande pas de comprendre. Sa caméra se déplace délicatement dans ce village, via les yeux de ce personnage. Le temps c’est le plan. Le plan n’est jamais fixe chez Béla Tarr. Il y a un espace et il gère cet espace. Il est rare de ne pas voir dans une scène ce qui se passe aussi derrière nous, quelquefois seulement, lors de plans uniquement latéraux. Une scène, à ce titre, est à couper le souffle : Janos Valuska marche, le pas déterminé, face caméra. Il rejoint son oncle. Nous suivons la conversation. Il dit qu’il va jeter un œil sur la grand place. Son oncle lui demande d’être prudent. Il s’engage. La caméra effectue un demi-tour afin de le suivre, et dévoile dans un plan global, des attroupements de personnes, des feux qui envahissent la ville. Jamais je ne me suis autant senti investit dans une séquence de film. Et jamais je n’avais autant fait corps avec un personnage dans un film.

Eurêka (Yurika) – Shinji Aoyama – 2000

Eurêka (Yurika) - Shinji Aoyama - 2000 dans * 250 eureka2Résurrection.

   9.5   L’exemple parfait de film que j’aurais adoré découvrir sur grand écran. Cadrages divins,  photo miraculeuse (il existait la couleur et le noir et blanc, il existe désormais le « Shinji Aoyama », mélange de sépia lumineux, à la fois sombre et écarlate ) et une histoire bouleversante.

     Tout commence dans l’archipel japonais par un détournement de bus qui tourne au drame. Le cinéaste choisit ensuite de suivre les destins des trois survivants de ce carnage. Il livre un manifeste de questions essentielles basées sur le traumatisme, la culpabilité, la paranoïa, les non-dits, les destins tourmentés liés, la famille dans une succession de tableaux aussi resplendissants les uns que les autres, d’une profondeur indéniable, d’une subtilité infinie. Très souvent les corps s’enfoncent dans l’horizon, l’obscurité ; très souvent ces corps sont mutilés ou déformés à l’écran. L’ambiguité est maitresse car l’image sert d’illusion au récit. Rien n’est prêmaché, tout est subtilité. N’est-ce pas la définition même du cinéma ?

     Tout est dans l’intensité : on doute, on partage, on vie le périple de ces personnages. Un parcours qui se révèle semé d’embûches, mais aussi un long voyage initiatique vers un nouveau départ, une renaissance, une résurrection après deux ans d’absence, de mort spirituelle. Un possible voyage vers la lumière. On pense à Kiarostami évidemment mais dans un fond opposé : le personnage dans le Goût de la cerise voyage vers la mort, ceux-ci vers la vie. Je suis tout simplement resté béat comme un neuneu devant tant de beauté, devant cette expérience visuelle unique. Un miracle venu d’ailleurs.

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