Le vrai scandale.
9.0 Voilà plusieurs années que j’entends parler de Radu Jude. Certains pensent même qu’il s’agit du plus grand cinéaste contemporain. Et il tourne comme Hong Sangsoo, le bougre, autant dire que rattraper sa filmo devient de plus en plus compliqué. J’ai hésité à aller voir Kontinental’25 en salle il y a peu, mais pourquoi pas commencer par ce film-là au titre particulièrement intriguant et génial ?
Et c’est une giga claque. Une merveille. Un film qui m’a semblé saisir son époque comme peu de films avant lui. Ça m’a rappelé y a quinze ans quand je disais que le cinéma roumain était le plus beau et incisif du monde : Les Cristi Puiu, Radu Muntean, Corneliu Porumboiu, Cristian Mungiu. Ça m’avait manqué. Mieux, j’ai découvert un cinéaste, un univers, une singularité. Maintenant, je rêve de voir ses autres films.
C’est l’histoire d’une enseignante qui voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur Internet d’une sextape tournée avec son mari. Forcée de rencontrer les parents d’élèves qui exigent son renvoi, elle refuse de céder à leur pression et questionne alors la place de l’obscénité dans nos sociétés.
C’est fascinant de voir à quel point on n’aurait pas pu mieux résumer le film (j’ai pris celui se trouvant au verso du DVD) et pourtant à quel point il ne lui rend pas justice, ne le cerne pas du tout, lui enlève toute sa singularité éminemment cinématographique, son amour du montage, sa captation du réel, ses parti-pris audacieux, sa narration non traditionnelle.
La première audace, casse-gueule au possible se situe dès le prologue – qui n’est par ailleurs pas du tout annoncé comme un prologue. Une sextape nous est offerte, frontale, globalement du point de vue subjectif du mec qui filme. Il faut oser lancer un film là-dessus et faire le pari que ça ne l’écrasera pas, qu’il s’en relèvera, mieux, qu’il en sera plus fort encore. C’est quasiment une pièce à conviction – qui sera par ailleurs reprise dans le dernier chapitre selon un autre angle. Elle irrigue tout le récit à venir.
Un récit qui se déploiera sous forme de chapitres. De durées relativement identiques. Trois parties, exactement. Mais là non plus, pas du tout comme on s’y attend. D’une part car il s’agit d’un tournage en pleine crise sanitaire ce qui en fait un beau témoin de l’époque de la pandémie. D’autre part car ces trois chapitres ne se ressemblent pas du tout, d’un point de vue formel mais se répondent à merveille.
Le premier est un chapitre déambulatoire. On y suit le déplacement de l’enseignante se rendant à cette « réunion » au collège. On y arpente Bucarest, de long en large. Un Bucarest chaotique. Son invasion publicitaire, ses comportements violents. Son obscénité nous agresse, nous révulse. Les images pornographiques ont contaminé l’espace public, saturé notamment d’affiches publicitaires et politiques.
La troisième partie nous plonge dans ce tribunal populaire de fortune. Sa bêtise bien-pensante, son repli individuel. Et son obscénité là aussi nous effraie, nous révolte. Bien plus qu’une simple vidéo pornographique. Un chapitre qui répond magistralement au premier, troquant le mouvement et le silence pour le statisme et le bruit. C’est très fort.
Mais que peut bien contenir la seconde partie, volontiers expérimentale ? C’est une succession d’images et de définitions. Une forme d’abécédaire étrange, à la fois catalogue d’idées reçues, lieux communs de l’époque, carnet de bord politique, manuel de l’absurde, abjections variées. Jude dit reprendre Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert et actualise son court métrage Plastic semiotic. C’est comme si on scrollait sur un tiktok pédagogico-burlesque. C’est absolument délirant. Et on ne sait pas bien si cela fragilise le film ou le rend plus fou et génial encore.
Et le film aura une ultime carte à jouer. Un épilogue dingue contenant trois fins différentes en fonction du vote du tribunal des parents d’élèves. Je n’en dévoile pas davantage. Je pense que c’est le film le plus inventif et jubilatoire, politique et actuel que j’ai vu depuis très, très longtemps. D’une lucidité folle et d’une liberté totale.








