La faute au réel.
8.0 Il faut déjà dire ce que le projet Mektoub my love et son réalisateur représentent pour moi. Je suis si heureux de retrouver Kechiche – je parle de ses films, des images de ce grand héritier de Pialat – que je considère comme le plus grand cinéaste en activité. Quand il est en activité, bien entendu. Mektoub my love est son grand œuvre, je pense : on parle de mille heures de rushs. C’est sa lumière. C’est aussi son tombeau.
Canto uno reste la plus belle chose que j’ai vue ces dix dernières années, sinon davantage. Intermezzo mon arlésienne : je l’ai tant espéré, rêvé, fantasmé, cet intense prolongement festif, corporel. Avoir accès à Canto due aujourd’hui est un privilège – d’autant qu’il porte en lui la fin de Kechiche, à mon humble avis – mais c’est aussi éprouver un manque, ressentir beaucoup trop cette rupture de ton. Quelque part je suis un peu déçu de ne pas retrouver pleinement Mektoub my love.
Il faut rappeler que le premier volet s’ouvrait sur deux citations empruntées à la fois au Coran et à la Bible, à propos de la lumière divine. Tout s’y référait, trois heures durant, du bon temps passé sur la plage à la naissance de l’agneau. Ce deuxième opus effectue d’emblée une rupture en citant Pessoa en exergue : « Passe, oiseau passe, et apprends-moi à passer ». Et pourtant le film me surprend dès ses premières secondes : la première scène de Canto due semble faire suite directe à la dernière de Canto uno. Alors ce n’est pas très clair, mais on peut l’interpréter ainsi, j’ai l’impression. Mais très rapidement le temps passé à attendre Canto due influe sur la temporalité du récit elle-même. C’est la grande beauté de Canto due, de faire contrepoint sinon contresens à l’hédonisme de Canto uno, d’en être son reflet noir, mortifère : ici Ophélie ira jusqu’à se débarrasser d’agneaux morts contaminés par la gale.
Tout est affaire de contamination. La bulle d’inconséquence a disparu. Le solstice n’est plus. Le scénario contamine le film, comme il contamine Amin, qu’on savait avant tout photographe. Le scénario crée du temps, du planning, une proximité avec l’avenir, il efface la puissance du présent qui régnait sur Canto uno. Ici, Amin se vend plus ou moins aux Américains, qui envisagent d’adapter son récit de science-fiction. Ici, Ophélie évoque un séjour parisien afin de se faire avorter. Ici, Clément rentre plus tôt que prévu de sa manœuvre syrienne. Aucune de ces pistes narratives n’aurait eu lieu dans Canto uno qui s’en tenait à des idées lumineuses. C’est la fin de l’été. On y évoque la guerre du Koweit. Il y a l’enjeu de cet avortement. Il y aura même irruption d’une arme à feu. Le sexe n’est plus filmé pareil, dans une scène miroir de celle qui ouvrait Canto uno (avec Amin voyeur) qui n’est plus filmée de la même manière. L’obscurité a gagné. Si la dernière partie se déroule de nuit, ce n’est pas un hasard : le soleil n’est plus.
Le premier corps étranger de Canto due est une voiture, une Ferrari rouge. Filmée à la grue, dans un plan qu’on n’aurait jamais eu dans Canto uno. Corps étranger qui en transporte deux autres : Jessica, actrice américaine déjà évoquée dans le premier opus et Jack, son mari et éminent producteur. Il est tard, le restaurant est fermé mais il faut les servir. Ils ont faim. Des ogres. Ils dévorent tout : la bouffe (briques, spaghettis, couscous), le cadre. L’équilibre est rompu. Le rapport de classes dont était dépourvu Canto uno explose littéralement dans Canto due, qui tournera autour de ces corps étrangers, qui rempliront le plan, le récit. Feront scénario là où la lumière s’en affranchissait.
Canto due est aussi et surtout le théâtre d’un nouvel espace : une villa avec terrasse et piscine sur les hauteurs de Sète. On retrouve par instants la plage, la ferme, le restaurant mais de façon plus brève, comme pour rappeler qu’ils ne parviennent à résister au danger du réel, des rapports de domination dans les relations humaines. La très longue scène (centrale ?) durant laquelle Jack & Amin abordent l’idée de produire ce scénario pendant que s’orchestre parallèlement un jeu de séduction entre Jessica et Tony, est une merveille de composition complexe, tant l’ambiguïté reste maîtresse, ne serait-ce que dans cette légèreté de façade non dénuée de violence sous-jacente (et bientôt explicite) ou de façon plus littérale : il est très beau de voir naître cette complicité entre Jessica et Tony (alors qu’elle semblait plus attirée par Amin a priori) autour d’une scène clé de Ragging bull qu’ils vont rejouer tous deux, pendant que Jack fait des éloges du scénario d’Amin, se projette (jusqu’à la nausée) tandis qu’on le croyait au préalable pas du tout intéressé. Rien n’est jamais figé, chez Kechiche. La séquence vit d’elle-même. Son étirement – à la fois embarrassant et jubilatoire – permet de reconquérir l’espace du film, son dessein, son mektoub.
J’aimerais en parler des pages, des heures. Raconter combien je jubilais le jour où j’ai appris que le film sortirai, au moins autant que j’étais inconsolable quand j’ai compris qu’Intermezzo ne sortirais lui jamais. Expliquer à quel point j’étais fou de retrouver Sète, Amin, Charlotte, Ophélie et les autres. Raconter combien j’ai vite déchanté en réalisant que le mektoub de Kechiche, en 2025, n’était plus vraiment celui de 2018. Et réaliser que le film m’a passionné autant du point de vue théorique – c’est clairement un film sur l’impossibilité de faire contre le scénario (les indigences scénaristiques sont nombreuses, ici) et sur l’impossibilité d’en venir à bout ; un magnifique film inachevé – que de sa fabrication – les images sont tournées depuis huit ans donc c’est un vrai film de montage, qui a nécessité deux années de boulot et une somme dingue de monteurs – et finalement de son retour aux origines, à la noirceur des premiers Kechiche, comme on récapitule une œuvre, maladroitement, naïvement. Je ne vois pas comment on peut se relever de ce projet. Encore moins de cette fin, durant laquelle Amin (alter ego du cinéaste) semble courir vers son néant.




mérique à mort


