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Le paradis – Alain Cavalier – 2014

14581329_10154050556107106_6906081075299678296_nTant va la cruche à l’eau…

   4.0   Je comprends ce que ça peut avoir d’émouvant mais ça ne me touche pas contrairement à Irène qui dans un canevas filmique similaire m’avait autrement plus stimulé et ému. Et ça ne tient pas à grand-chose dans la mesure où  le processus de réactivation est le même, disons simplement que le côté petite fabrique en arabesque disposée pèle-mêle manque de souffle homogène, qu’on a bien du mal à se frayer notre propre chemin entre ces évocations bibliques (Job, Calypso, Ulysse…) et ces nombreuses petites figurines (robot en métal, canard en plastique, allumettes en croix, chouette sculptée…) qui peuplent chaque plan en lieu et place des humains – Ce qui n’est pas tout à fait vrai puisque Cavalier, parfois, s’en va saisir des visages, souvent juvéniles, créant une passerelle narrative enchanteresse. L’idée du bébé paon qui naît puis meurt, auquel on fabrique un tombeau à base silex et clous rouillés est très belle puisqu’on y perçoit une certaine douleur de l’existence, à la fois éphémère et apaisante, ce que le film essaie de traduire un peu trop d’ailleurs, dans sa veine expérimentalo-ringarde fragmentée et (sa) petite voix off soporifique. Il manque de vraies saillies et giclées comme on pouvait jadis en trouver dans Le plein de super ou Thérèse, que je n’aime déjà pourtant pas beaucoup. Mais surtout, on a l’impression que Cavalier a dorénavant moins à filmer qu’à raconter.

Le plein de super – Alain Cavalier – 1976

26Un étrange voyage.

   7.2   Voilà un road-movie atypique. Il y a cette ambiance à la Rozier et si la respiration globale est plus inégale et donc moins hypnotique, surtout dans la première partie, l’idée d’une fuite qu’on ne maîtrise pas plane constamment sur le film. Liberté de mouvement et de création qui se joue aussi en amont puisque c’est un scénario à cinq mains que l’on accouche : Cavalier + ses quatre acteurs : Chicot, Bouchitey, Crombey, Saint-Macary. Au départ, un vendeur de voitures aux prises avec un client récalcitrant est envoyé par son patron pour conduire la Chevrolet d’un client important entre Lille et Cannes. Il annule alors son week-end familial ce qui blesse sa femme qui lui reproche, apparemment pour la énième fois, de servir de bonne poire. Bref, un mariage qui bat de l’aile. Il prend finalement la route, accompagné d’un copain. Et lors de leur première escale pipi ils se retrouvent contraint d’embarquer avec eux deux trublions, aussi menaçants que délurés, sans destination particulière mais parés pour filer eux aussi vers la Méditerranée. Le voyage ne sera bien entendu pas de tout repos. Il faut voir comment le film glisse et se perd, devient plus aimable dès lors qu’il creuse ses personnages en les rendant forcément moins antipathiques. Ça rit, ça crie, ça improvise, bref c’est électrique et débridé. La mise en scène est superbe, elle s’adapte parfaitement aux événements. Ce n’est que du mouvement, un peu saccadé, fragile, dissonant. Et le film regorge de moments à la fois légers, drôles et géniaux. Et finit par traiter chaque personnage de façon individuelle sans jamais lâcher l’idée de voyage initiatique groupée, comme chez Rozier. On plane moins que devant Les naufragés de l’île de la tortue, sorti la même année, mais plus on s’enfonce plus le film est fort. L’arrivée de l’enfant change évidemment la donne et à ce titre, la scène finale dans le train est une pure merveille.

Pater – Alain Cavalier – 2011

19Jeux d’enfants.

     5.2   Je suis partagé entre un sentiment mitigé et une impression de satisfaction. Je craignais beaucoup ce film, voir Cavalier basculer dans la satire mais surtout le découvrir à une échelle plus large, politique alors que j’avais adoré Irène justement pour son intimité et cette force émotionnelle qui s’invitait de manière imprévisible dans quelques plans. Heureusement, on ressent toujours cette intimité dans Pater. Dans l’évocation du père, quand Cavalier, devant le miroir, regrette de l’avoir jugé parce qu’il remarque qu’il lui ressemble aujourd’hui. Mais aussi dans le jeu de rôles qu’il s’offre avec Vincent Lindon. Si Pater me plait c’est essentiellement parce qu’il est une farce entre amis, un jeu, rien qu’un jeu. Du discours politique, s’il en est (bien que ce soit à mon sens plutôt maigre) je ne retiens pas grand chose, et je ne pense pas que ce soit le propos réel de Cavalier (il suffit de constater à combien de reprises il reprend le sujet des salaires) qui préfère le cinéma comme manière d’expérimenter – moins l’image que les différents niveaux qu’offre son récit – à celui satirique et dénonciateur. Le film devient un jeu troublant du doute de ce que l’on voit en permanence. Est-ce joué, est-ce improvisé, est-ce volé ? Sans pour autant qu’il ne devienne manipulateur ni démagogique, étant donné qu’à de nombreuses reprises la difficulté de garder son sérieux empiète sur le dialogue (je me demande si ce ne sont pas les scènes sans Cavalier qui sont les plus difficiles à tourner, je parle de celles qui sont jouées, pas les autres) et permet de se rappeler que ce n’est qu’une blague. Que le film entier est une blague – Et je ne trouve pas que ce soit une blague moins intéressante que le dernier Godard. C’est une blague qui dit beaucoup de choses sur le cinéma, sur le pouvoir, sur les différents niveaux des rapports entre les hommes. Un président et son Premier ministre. Un metteur en scène et son acteur. Un père et son fils. Mais on en revient toujours à ce dernier rapport chez Cavalier c’est ce qui me plait le plus. J’aime ces questions, cette observation de soi, de son histoire et de façon plus anodine du quotidien (dressing et cravates), une posture (le dos de cette femme (celle de Lindon ?) en train de dormir), un geste (aussi bien celui d’observer cette peau qui n’est plus, passée sous chirurgie autant que l’étirement d’un chat en pleine extase – On pense à Varda). Et puis à côté de ça, quelques séquences déroutantes comme vers le début du film, l’entrée de Lindon dans une pièce, suivi d’un « Comment allez-vous monsieur le Premier ministre ? » de Cavalier en off, avant que l’acteur ne raconte une sombre histoire d’ascenseur, entièrement personnelle, avec une fougue, une impulsivité incroyables. Le monologue en lui-même est déjà génial mais c’est la façon dont il est raconté qui surprend et qui entre en parfaite adéquation avec le sujet du film : on glisse, comme à de nombreuses reprises, du jeu vers le réel. On glisse de « Premier ministre » vers « Lindon ». Cette scène m’attriste un peu en un sens car c’est la première fois que je vois un Lindon aussi puissant, aussi vrai (évidemment puisqu’il ne joue pas, enfin je crois) et je me rends compte à quel point l’acteur est sous utilisé dans le cinéma, généralement dans des rôles bien pensés, dans des rôles de bon gars – Emmanuel Carrère avait fait quelque chose de formidable de lui dans La moustache cependant. Et Cavalier qui détenait ce pouvoir illustré par cette première phrase (Président) devient simplement quelqu’un qui écoute, au même titre que son spectateur (Pas eu le temps d’être metteur en scène, il est directement passé au Pater). Et puis il y a cette scène formidable où Cavalier président propose à Lindon bientôt son successeur des photos prises du candidat adverse dans une posture peu confortable. On ne verra rien de ces clichés mais c’est aux regards et aux mots qu’on détectera ce qu’elles contiennent, avec cette phrase de Cavalier « L’homme peut-il tomber si bas ? » on est juste choqué par la coïncidence assez géniale qui s’offre en écho à l’actualité, alors que le film sortait exactement au même instant que l’affaire DSK au festival de Cannes. Pater est un film sur lequel on peut dire énormément de choses, mais je n’arrive pas bien à en parler. Mais surtout, je trouve que c’est un film très drôle, inattendu, imprévisible. Après, ça ne dépassera pour moi jamais le stade de jeu, de farce, certes passionnante, mais que je vais probablement assez vite oublier.

Irène – Alain Cavalier – 2009

Irène - Alain Cavalier - 2009 dans Alain Cavalier ireneLa douleur de se souvenir.

   6.4   En apparence ce film a tout pour me déplaire. Réinvestir souvenirs et leurs lieux, faire renaître les fantômes du passé, s’apitoyer sur leurs sorts, le tout filmé avec une toute petite caméra, subjectivement en permanence, en s’attardant principalement sur des objets, les contrées de la mémoire ici bien aidée par un journal intime quotidien. Donc au départ le procédé est écrasant, par sa volonté auto-satisfaite de faire ressurgir ces mots d’antan, que l’on accompagne par des mots de maintenant, son minimalisme stylistique et cette intimité à la fois fort gênante et complaisante. C’est au premier abord que j’ai eu ce sentiment. Celui d’un film pas fait pour moi, pire fait pour personne, excepté le cinéaste.

     Mais voilà j’y ai pris goût à ce procédé. Je me suis surpris à être passionné, à être touché de près par ce petit jeu, car c’est un jeu, aussi masochiste soit-il – Le cinéaste hésitera à de nombreuses reprises à tout arrêter, allant même jusqu’à commencer à brûler l’un de ses objets qui lui permettent de faire ce film – qui consiste à ne pas oublier le passé, à se rappeler des situations, les étoffer par le souvenir d’aujourd’hui, à s’étonner parfois même des tournures de phrases ou de certaines trivialités d’antan. Cavalier fait en somme ce que Marker faisait il y a presque un demi-siècle, dans La jetée, mais à une échelle intime, où les captations du passé servent tout aussi bien à comprendre le présent – Cette photo somptueuse d’Irène, en noir et blanc, comme au temps de paix, tandis que le chien malade de la photo à qui elle sourit, qui mourra deux jours plus tard dira le cinéaste, est un élément dramatique qui joue sur une émotion très forte, dévoilant toute sa force symbolique.

     Cavalier rappelle aussi le très récent et beau film d’Agnès Varda, Les plages d’Agnès, qui était une expérimentation de la mémoire et de l’image, racontée de façon très nostalgique vis à vis là aussi d’un être aimé en la présence de Jacques Demy, et du cinéma de la Nouvelle vague. Cavalier évite lui cette nostalgie, qui dans un contexte intime se serait révélé nuisible à sa démarche. Il choisit pour ainsi dire de ne jamais montrer Irène, ou alors via quelques photos. Ce sont les lieux, les objets, qui sont les acteurs de son film. Une couverture en boule qui lui rappelle la jeune femme. Un océan qui interpelle sa mémoire. Un journal qui le guide pas à pas. Cette fenêtre où il l’a vu vivante pour la dernière fois. Il revient beaucoup sur cet instant, cette dernière fois. J’ai pensé à Godard. Cette façon de jouer sur une fraction du temps. Cette fraction de seconde où tout à été bouleversé, comme Piccoli candide laissant aller Bardot dans la voiture du producteur, dans Le mépris. Il filme de cette fenêtre. Il montre cette fenêtre du doigt sur une photo. Il évoque leur dernier dialogue avant son accident. Tiens, là aussi un accident de voiture.

     Si Alain Cavalier a su me bouleverser, c’est aussi dû à cette voix douce, avec laquelle il accompagne son récit déstructuré. Ce récit instinctif qu’il étoffe par la sienne de voix. Et toutes ces hésitations, ces enjeux du présent, qui n’en cache pas sa sensibilité envers ses vieux démons qui apparemment le tiraillaient depuis un long moment, et qu’il se devait d’extérioriser. Au moins de montrer, de partager, tel un filmeur qui ouvre son cœur, s’interroge sur le passé, revit chaque instant par le prisme du cinéma.


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Auteur:

silencio


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