Archives pour la catégorie Alice Rohrwacher

La chimère (La chimera) – Alice Rohrwacher – 2023

21. La chimère - La chimera - Alice Rohrwacher - 2023La blessure.

   8.0   Arthur est un héros au cœur brisé. Sa mémoire habitée par une déchirure amoureuse. La première image du film nous envoie d’emblée dans la fiction, le rêve, le souvenir, la perte. Un visage, un sourire, un rayon de soleil, que l’on retrouvera sans cesse tant il semble rattacher Arthur au monde. L’ouverture dans ce train, ses couloirs exigus, percés par des rayons de soleil matinaux, marque ce retour au réel (le contrôleur qui stop le rêve d’Arthur « vous ne connaitrez pas la fin », les voisines de couchettes qui le draguent puis se moquent de sa drôle d’allure) et l’idée du revenant, quand bien même on ne sache pas encore qu’Arthur sort de prison, qu’il revient au pays. Le film est déjà une promesse folle, il charrie un monde avec lui, un passé, un mystère. Dans la lignée du personnage de Lazzaro dans le film précédent d’Alice Rohrwacher.

     Bientôt, le film nous fera glisser vers un autre monde, celui d’une Italie rurale et de pilleurs de tombes étrusques. Tout en préservant cette mystique habitée par Arthur, l’étrange anglais guidé par un don de sourcier, arpentant la forêt et plus tard une plage, un chantier, de sa baguette de fortune, en quête d’un vide, d’une galerie antique abritant des trésors. Pourtant, rien ne semble avoir d’impact sur lui. Pas même la belle Italia qu’il rencontre après avoir retrouvé la mère de son grand amour disparu, avec laquelle se noue pourtant un jeu de séduction mais un amour qui ne peut advenir, car le cœur d’Arthur est déjà pris dans cet entre-deux – qui renverse même les plans – mariant le sacré et le profane, le merveilleux et l’ordinaire, le passé et le présent, le ciel et la terre.

     C’est un film en quête d’une porte secrète, entre ces deux mondes, irréconciliables. L’histoire d’une rencontre et d’un amour rendu impossible par un amour aussi perdu qu’éternel. Un garçon qui a la sensibilité du vide et ressent les cavités souterraines (« ses chimères » dira d’une des tombaroli) dans lesquelles sont cachés des trésors appartenant aux Etrusques, une civilisation préromaine de la côte Tyrrhénienne. Ce vide c’est aussi bien cette temporalité dilatée qui fait rencontrer ces merveilles archéologiques et ces tombaroli, les pilleurs de tombes. Mais c’est bien entendu celui laissé par Beniamina et sa mystérieuse disparition.

     Et Alice Rohrwacher capte cela avec une liberté et une audace inouïe. Il y a des lieux fous, ce train piqué par les rayons de soleil, cette plage enveloppée par une centrale, cette bicoque à flanc de colline, cette forêt, ces grottes, cette ancienne gare. Il y a des séquences démentes comme celle sur Spacelab, de Kraftwerk. J’ai adoré voyager là-dedans. Il y a les influences (revendiquées) de Fellini et Pasolini, mais c’est bien l’univers de Rohrwacher que l’on retrouve dans une continuité évidente de son très beau Lazzaro felice. C’est un film merveilleux, d’une mélancolie insondable jusqu’à sa lumineuse fin, déchirante.

     La chimère est un film endeuillé, d’une mélancolie tenace, traversé par les fantômes et pourtant si vivant, si léger, joyeux, flottant, solaire. Rohrwacher parvient à y filmer un groupe à la Scola (Affreux, bêtes et méchants) ou à la Kusturica (Le temps des gitans) et à y rendre palpable cet univers, féérique, écorché, bordélique. Filmer une fête de village ou une réunion de pillages mais avant tout des visages : Tous existent à un moment ou un autre. Et y brosser un tableau romanesque, doublé d’un éclat romantique, d’une vitalité contagieuse (on en sort heureux, non pas comme Lazzaro, mais en tant que simple spectateur en quête de voyage) et d’une poésie folle.

Le pupille – Alice Rohrwacher – 2022

05. Le pupille - Alice Rohrwacher - 2022Le petit pensionnat.

   5.0   Si l’on s’en tient à son intention, le dernier film d’Alice Rohrwacher, produit par Disney, suivrait les péripéties de petites filles rebelles à l’intérieur d’un pensionnat catholique à l’approche de Noël pendant une période de guerre imaginaire. Mais nous ne verrons pas grand-chose, ni de ces péripéties en question ni de ce décor qui peut renvoyer à celui de la seconde guerre mondiale. Le film, inspiré d’une lettre, réussit à échapper à son scénario, en somme, ce qui déjà impressionnait dans le très beau Lazzaro felice mais ne captive pas pour autant tant il manque de corps, de scènes, d’un enjeu fulgurant. Qu’elles soient orphelines ou religieuses, les personnages peinent à exister au-delà du geste, un peu à l’image de Valeria Bruni Tedeshi, la femme au gâteau aux soixante-dix œufs, qui traverse le décor sans qu’on y croie. Le pupille ne manque toutefois pas de charme : Il se passe quelque chose dans son générique d’ouverture, dans le choix des cadres, dans les transitions animées, dans cette façon qu’ont les enfants de chanter le récit puis dans la destinée du gâteau. Ça reste relativement dispensable. Mieux vaut revoir Lazzaro. Ça me rappelle toutefois qu’il faut que je voie Les merveilles, d’Alice Rohrwacher, je l’ai sous le coude.

Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice) – Alice Rohrwacher – 2018

27. Heureux comme Lazzaro - Lazzaro felice - Alice Rohrwacher - 2018Les ailes de la bonté.

   7.0   Très beau film, qui évoque beaucoup Pasolini et Reygadas, pour sa magie autant que pour sa peinture d’un lieu, d’une communauté en marge du monde. Il me manque sans doute un peu d’émotion, comme c’était le cas aussi avec Trois visages, de Jafar Panahi : Ce sont à mes yeux les deux propositions les plus audacieuses vues cette année. Et dans le même temps, leur effet se dissipe à mesure qu’ils s’installent. Dans Lazzaro Felice, la cassure centrale arrive au bon moment, justement quand je commence à lâcher prise ; et le final dans la banque aussi. Je pense que ça tient moins à Lazzaro, ce personnage qui encaisse la méchanceté, la douleur, la tristesse du monde – encore que ça relève un peu trop du personnage conceptuel à mon avis, qu’on a tiré d’un tableau, le Pierrot d’Antoine Watteau, pour le faire errer dans l’Inviolata puis dans la ville – qu’aux autres personnages du récit, qu’Alice Rohrwacher ne filme pas avec la même (com)passion qu’elle peut filmer les lieux ou Lazzaro. En un sens, la première partie m’évoque trop Kusturica quand la seconde fait trop de Scola. Malgré tout, j’ai trouvé ça puissant car le film a cette intelligence de jouer avec les temporalités, la magie de l’ellipse, la magie tout court, en faisant à la fois un conte poétique et un manifeste politique. Ne serait-ce que dans sa façon de nous plonger dans ce récit et une métairie qui semble tirée du XIXe siècle (où une marquise règne et asservit toute une communauté de paysans) avant que l’on comprenne par touches qu’il est d’aujourd’hui (La police viendra mettre un terme à ce servage moderne) ou presque : Une vingtaine d’années sépare les deux parties, une ellipse sidérante, miraculeuse, qui nous extirpe de la campagne pour nous plonger dans le cœur de la ville. C’est très déstabilisant mais d’une audace infinie.


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