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American Honey – Andrea Arnold – 2017

33Les herbes folles.

   7.4   Après un rdv manqué avec l’adaptation littéraire, sa version aussi soignée qu’elle était hermétique du roman d’Emily Brontë, Les hauts de Hurlevent, on retrouve Andrea Arnold à ses premières amours, entre Wasp et Fish Tank. Le premier était un implacable court métrage dans la veine du cinéma de Ken Loach à son plus incisif, une bombe dont American Honey, dans ses premiers instants, pourrait être le hors champ (de cette mère qui laisse ses gosses sur le trottoir pour aller draguer dans les cafés) avec ces enfants délaissés par des parents préférant passer leur temps à danser dans une fête champêtre. Et le second, Fish Tank, son chef d’œuvre, qui racontait l’émancipation d’une adolescente (par le hip-hop et son pincement pour le boyfiend de sa mère) dans une banlieue londonienne, où le chic de ces petites maisons résidentielles s’opposait à ces grands immeubles informes aux appartements miteux.

     American Honey se situe ouvertement dans la lignée de ces deux films, pourtant Andrea Arnold surprend encore : Elle s’en va tourner, pour la première fois, sur le sol américain, un road-movie au sens pur dans la mesure où l’on ne peut faire plus road-movie que ce voyage ininterrompu, d’un Etat vers un autre, dans une Amérique profonde, composite, bourgeoise ou white trash. Si American Honey suit essentiellement une jeune femme, Star (Prénom trouvé par ses vieux pour qui elle symbolisait l’étoile de la mort) c’est aussi pour permettre à la réalisatrice de faire ce voyage de découverte par procuration, d’être à la fois ce personnage puis tous les autres, une étrangère sur une terre à conquérir, aux richesses insondables. On y traverse des champs, des villes, des chemins de terre, des voies rapides, on fait escale dans des motels, une maison isolée, des quartiers résidentiels, un gisement pétrolier. Il y a un côté The Swimmer sur le bitume. Voire un côté RR, de Benning moins les trains. Ce qui n’est pas tout a fait vrai d’ailleurs puisqu’on en voit beaucoup, ces immenses trains de marchandises qui comme ce van bondé, serpentent et sillonnent le pays.

     Depuis sa sortie cannoise, où le film fut auréolé d’un Prix du jury, on a beaucoup craché sur sa longueur (2h42) et sur l’indigestion que provoquait cette fuite bruyante, répétitive aux élans scénaristiques un peu mince. C’est justement ce qui me fait l’adorer. Car il fallait que ça dure pour qu’en sorte étourdi, assourdi. Et il fallait qu’il y ait des trous, des embrasures qui s’ouvrent sur d’autres sans vraiment se fermer, des envolées hypnotiques pour que le film donne l’impression d’être en train de se faire, de voyager lui aussi, aux côtés de sa bande de désœuvrés. Si bien qu’on voudrait qu’il ne s’arrête plus. J’imagine que ça peut très vite pour certains devenir une épreuve mais si l’on accepte son tempo et sa démesure c’est un film dans lequel on se sent bien, aussi âpre et trash soit-il.

     Etrange donc comme la presse peut aduler un film et en rejeter un autre qui navigue pourtant dans les mêmes eaux. Cette même frange qui jubilait pour Kids ou Spring Breakers et qui va repousser en bloc American Honey. Alors oui, on peut se dire qu’il lorgne aussi du côté de Divines, mais son dessein n’est pas le même, il ne s’agit plus de créer une virtuosité factice, certes le film est virtuose, à sa manière, mais toujours au profit de ses personnages, sa façon de les filmer, de les caresser du regard – chère au cinéma Clarkien. On verra ce qu’on en retiendra dans quelques années, s’il était une parenthèse audacieuse mais un peu solitaire, ou s’il laissera l’empreinte que peuvent avoir laissé les films de Larry Clark et Harmony Korine.

     Quoiqu’il en soit, j’aime qu’American Honey ne tombe jamais dans les pièges qui sont ouvertement dressés devant lui mais se renouvelle constamment, avance au rythme de cette petite bande, aux libertés de façade, entravées par une sorte de maquerelle assez difficile à identifier. Le film ne plonge aucunement dans une facilité médiocre et évite tous les écueils possibles, notamment scénaristiques, que l’association road-movie/love story convoque forcément. A vouloir capter le moindre mouvement jusqu’à l’épuisement, American Honey me rappelle aussi beaucoup le superbe Victoria, de Sébastien Schipper. Car si le film aime ses personnages, il en fait des portraits passagers, éphémères. Ils sont brossés relativement superficiellement, puisque c’est leur corps qui raconte plus que leur passé, leur histoire. On finit par connaitre chacun par leurs mouvements, la façon qu’ils ont d’investir le cadre, ainsi que dans leurs petites manies qui leur permet d’exister uniquement dans l’énergie (tous très différente) qu’ils projettent.

     Je n’ai qu’un regret : Ce qui manque à American Honey pour être le grand film qu’il aurait mérité d’être c’est son refus du film communiste – Ce qu’un film comme Wassup rockers réussissait à merveille. A trop vouloir suivre le récit initiatique (Star est quasi de chaque plan) le film oubli que son atout primordial c’est le groupe. American Honey aurait dû utiliser ce glissement parfait, de l’individu vers le collectif, qu’il trouve parfois (trop brièvement) à l’intérieur du van ou lors du feu de camp final. D’autant qu’il se ferme sur un générique merveilleux et inédit puisqu’on cite les noms de ceux qui ont fait le film (Acteurs et techniciens) sans citer ce qu’ils sont dedans, comme s’ils étaient tous à égalité. Andrea Arnold comprise, puisque son nom se perd au sein des autres. Très belle idée qui aurait mérité d’être illustrée dans le film tout entier.

Fish Tank – Andrea Arnold – 2009

1535021_10151912722847106_303153206_nLife’s a bitch.

     8.8   Dans la première scène du film, Mia est déjà essoufflée. Elle vient de s’arrêter de danser mais elle aurait tout aussi bien pu avoir couru, pour échapper à quelqu’un comme ce sera souvent le cas ou s’être égosillée sur sa mère, sur sa sœur. Avec Mia c’est toujours à double tranchant. Dans la scène suivante, elle s’en va alpaguer une camarade en criant son nom en bas de son immeuble (après avoir laissé moult messages sur son répondeur) avant d’insulter le père d’icelle qui la reçoit d’une volée de bois vert. Plus tard c’est un coup de boule à une autre dans un groupe de danseuses, frétillant leurs nénés devant quelques mâles tout excités, ce qui est de bon ton d’agacer prodigieusement la demoiselle solitaire. Encore plus tard, elle échappe à une agression (elle y laisse son baladeur) dans un camp de gitans où elle souhaitait y délivrer un magnifique cheval blanc, seul, enchainé à une pierre. On est dans une banlieue Londonienne déshéritée, L’Essex, rempli d’immeubles monochromes, d’espaces goudronnés inhabités.

     Andrea Arnold s’est assagie. Dans Dog, court métrage proposant une trame identique à celle reproduite ici (banlieue difficile, conflit familial, errance extérieure), elle s’intéressait à une rencontre similaire, avec un garçon tout aussi paumé. Tous deux y baisaient froidement sur un canapé dans un terrain vague avant que le garçon ne massacre de colère, un chien qui lui avait gobé sa boulette de shit. Il fallait que ça gicle, que ça choque. Fish Tank propose une relation plus secrète, mystérieuse, la cinéaste préférant ne pas trop en dévoiler car n’appartenant pas pleinement au noyau de son récit, mais l’esquissant suffisamment pour s’en servir en tant que rebond salvateur final. La subtilité de cette relation c’est aussi qu’elle naît d’abord de l’impossible, d’une agression subie transformée en bienveillance mutuelle.

     Le film tire principalement sa singularité de la multitude d’ambiguïté qui le nourrit, à commencer par le personnage de Connor (Michael Fassbender) amant de Joanne, la mère, d’un infini tact avec la jeune Mia, joueur avec Kyle, la plus jeune. Il représente presque le papa de substitution parfait. Mais Mia ne le voit pas vraiment comme un papa, elle en tombe amoureuse au point de piétiner les plates-bandes de sa mère (la pêche à la carpe). L’attirance pourrait demeurer unilatérale mais l’amant finit par succomber à son charme, qu’elle argumente d’une danse sur son morceau préféré, California dreamin’ entendu un peu plus tôt dans la voiture. Ils font l’amour furtivement pendant que la mère cuve, sans doute parce que Connor est lui aussi suffisamment éméché pour se laisser aller à ses pulsions (aucun désir pervers là-dedans) sans se soucier d’une quelconque morale. Et Mia en tombe forcément encore plus amoureuse. Mais l’ambiguïté aura éclos avant cela à plusieurs reprises, surtout au détour de deux portés sublimes. Le premier lorsqu’il l’emmène se coucher alors qu’elle feint de s’être endormie. Le second après la pêche en binôme. Deux brèves séquences dans un effet de ralenti accentuant la bulle idyllique dans laquelle se trouve la jeune femme, puisque le film n’aura de cesse d’apprivoiser son regard et uniquement son regard. On pourrait aussi évoquer la danse sur le parking ou le pansement et d’autres situations qui les conduisent à l’irréparable.

     La boule de rage Mia se fait toujours taquine mais plus tendre au contact de Connor, avant de découvrir sa vie de famille et de kidnapper dans son élan de colère Keira, sa propre fille, après avoir pissé au beau milieu de son salon. La séquence avec la petite fille déguisée en princesse, sur les bords de la Tamise est un sommet d’angoisse convoquant inexorablement les grands instants de L’enfant, des frères Dardenne. Mais ça va encore plus loin. Mia veut faire disparaître Keira, l’ange forcément irremplaçable de Connor, avant de se rendre compte, sans doute, qu’elle n’est que son propre miroir, d’enfant dans la tourmente. Fish tank signifie littéralement Aquarium. L’Essex pourrait donc être l’aquarium de Mia, de Keira, duquel on s’extirpe via une rivière, un fleuve, bientôt un autre littoral.

     Le titre d’une chanson de Nas, utilisé dans la sublime séquence d’adieu (« C’est un disque à toi, je crois ? » demande la mère à sa fille, en se trémoussant voluptueusement, en sanglotant) est plutôt représentative de l’ambiance du film, de la violence qui la traverse quotidiennement, éternellement, de cette fausse nonchalance qui l’habite (les larmes de la mère dans cette même scène sont peut-être ce que l’on verra de plus touchant et lumineux dans le film) et de méchanceté gratuite poussée en guise de contrepartie à une tendresse qu’il ne faut surtout pas montrer. L’image de la famille harmonieuse et aimante dont chacune d’elles rêve secrètement, entrecroisé dans ce déchirement de la séparation. Pour se dire je t’aime, les deux sœurs disent qu’elles se haïssent. Il faut y détecter le ton dans l’insulte, celui qui veut dire exactement le contraire de ce qu’il semble dire, à l’image de ce geste, cette étreinte magnifique, incontrôlée, qui n’avait jusqu’ici pas dû se produire souvent.

     L’intelligence de la fin est d’avoir contré la supposée binarité initiatique qui surplombe le cas Mia pendant tout le film, réduit en apparence à un départ en pension ou à la réussite d’un concours de danse. Pas de concours, finalement, étant donné qu’elle s’en échappe en constatant la supercherie, un peu ahurie devant des minettes toutes ressemblantes, très nouvelle star. Ce choix brutal brise définitivement le lien qui l’unissait symboliquement avec Connor puisque c’était de lui dont venait l’idée. Et pas même de pension. Le film se ferme sur son départ donc on croit que c’est sa nouvelle destination. Mais le film s’illumine une dernière fois sur ce parking, laissant Mia filer accompagnée du jeune gitan qui l’emmène au Pays de Galles. Une fin lumineuse pour Mia mais d’une tristesse infinie pour Kyle, qui accompagne son départ et qui n’aura bientôt plus sa grande sœur à embêter, sur qui crier, en qui se confier, avec qui s’étreindre.

Wasp – Andrea Arnold – 2003

1535021_10151912722842106_1295581143_nL’amour et la violence.   

   6.7   On pourrait se dire que c’est du Loach mal digéré, c’est sans doute vrai. Mais faire 25 minutes de cet acabit-là, survoltées et d’une violence ahurissante, avec une telle énergie, centrées majoritairement sur une seule séquence, soit la drague dans un café d’une mère de famille qui laisse ses enfants dehors, sur le trottoir, pour tenter de trouver l’amour auprès d’un ami d’antan, je trouve ça terrassant et prodigieux. Il y a une angoisse constante jusque dans cette fin, reposée, sublime envolée inattendue. Une fin bouleversante, qui m’évoque aussi bien L’enfant des Dardenne que celle qui clôturera plus tard le chef d’œuvre d’Andrea Arnold, Fish Tank. Wasp est une puissante esquisse.

Dog – Andrea Arnold – 2001

1535021_10151912722827106_1047008738_nTerrain vague.   

   3.8   C’est l’ancêtre exact de Fish Tank en neuf minutes. Soit le quotidien d’une ado en crise familiale, qui s’en va baiser un paumé sur un canapé dans un terrain vague. Le film ne débouche en revanche sur rien d’autre qu’une grande violence, celle du garçon qui s’en prend gratuitement à un caniche et celle de l’adolescente rouée de coups par sa mère. Il faut attendre le film suivant pour que la cinéaste y laisse éclater la tendresse. Là c’est en gestation, il n’y a qu’un plan furtif, un moment, où la jeune demoiselle observe, envieuse, un couple en train de s’embrasser.


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Auteur:

silencio


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