Archives pour la catégorie Barry Jenkins

Si Beale Street pouvait parler (If Beale Street could talk) – Barry Jenkins – 2019

14. Si Beale Street pouvait parler - If Beale Street could talk - Barry Jenkins - 2019Les amants crucifiés.

   7.0   Je ne connais pas l’œuvre de James Baldwin sinon par l’adaptation cinéma signée Raoul Peck, de I am not your negro, très beau doc sur la lutte pour les droits civiques. Mais toujours est-il qu’il y a une puissance dans ce titre et les quelques phrases extirpées du livre servies en carton introductif qui proposent d’emblée d’être la voix d’un héritage : dans un voyage charnel visiter les méandres d’une ville et de sa communauté noire, recroquevillées contre le racisme du monde.

     Quoi de mieux qu’une histoire d’amour pure, jusqu’au-boutiste, contrariée par une injustice raciale pour servir d’écrin mélodramatique et capter les sensations les plus extrêmes et opposées ? Quoi de mieux que l’imminence d’une naissance et une fausse accusation pour faire cohabiter ces deux forces émotionnelles ?

     Le film se déroule dans les années 70 au cœur de Harlem mais l’on ne verra quasi rien des rues ni du bruit que Baldwin promet en incipit. Ce qui intéresse Jenkins c’est de coller sa caméra sur ses personnages, sur « Tish & Fonny » ce jeune couple avant le drame, puis sur Tish et sa famille, à l’image de cette longue séquence où elle leur annonce qu’elle est enceinte. De la même manière quand sa maman file à Porto Rico pour rencontrer la femme violée qui accusa Fonny, la caméra reste suspendue au visage de Regina King. C’est pareil pour toutes les scènes de parloir : Les visages de Tish et Fonny sont cadrés ensemble dans le même plan ou en champ contrechamp très frontal suivant ce que la mise en scène raconte à cet instant du récit. Les visages sont la lumière ici, ils relèguent sans cesse tout le reste dans le flou.

     C’était déjà le cas dans Moonlight, Jenkins se laisse parfois aller à une caricature appuyée, ici ce sera évidemment l’apparition du flic blanc, beauf raciste irrécupérable qui aurait eu amplement sa place dans l’arrestation de l’Algiers motel contée par Bigelow dans son Detroit. Mais d’un autre côté, il y a des instants plus surprenants et détachés à l’image de la visite du loft. Il y a des partis pris, pareil pour la musique. Elle peut être embarrassante, mais il me semble que la musique de Nicholas Britell, faite de cordes et vibraphone, joue un rôle essentiel là-dedans, en accompagnant la tonalité romanesque et la dimension ouatée de chaque scène.

     Si l’on songe évidemment à Wong Kar-Wai, tant on y retrouve un peu des couleurs, des sons, des textures qui faisaient la peinture puissante mais parfois lourde de 2046 ou In the mood for love, ce formalisme appuyé évoque aussi beaucoup les films de Steve McQueen, Hunger et Shame, dans la mesure où Jenkins est capable d’étirer la séquence pour capter toutes les forces vives qui s’y logent, faire naître une émotion inattendue et/ou provoquer une sorte de magie de l’engourdissement, une suspension telle qu’elle nous fait parfois oublier la trame centrale. La discussion avec l’ami qui sort tout juste de prison (pour une injustice) agit en ce sens : On se détache du mélo pour y replonger pleinement. La série de Donald Glover, Atlanta, sait parfois utiliser ce type de procédé, mais à l’échelle d’un film c’est déjà plus rare.

     Mais si If Beale street could talk évoque une autre série c’est peut-être davantage The night of, cette merveille absolue, avec John Turturro et Riz Ahmed. En effet si Beale street pouvait parler, autrement dit si toutes les cartes pouvaient être jouées, on lèverait vite un semblant de vérité sur cette fameuse nuit où des flics poussèrent une victime à identifier le violeur qu’ils souhaitaient qu’elle identifie. Et Fonny continuerait de faire rire Tish et verrait chaque jour grandir son petit garçon autrement que durant ses permis de visite. Le dernier plan laisse sur le carreau.

Moonlight – Barry Jenkins – 2017

31. Moonlight - Barry Jenkins - 2017Portrait d’un garçon de Miami.

   6.0   Ou la palme du film au démarrage insupportable et au final bouleversant. Il y a trois parties, trois époques de la vie de Chiron, afro-américain introverti installé à Miami. Le début fait peur avec cette caméra qui tournoie gratuitement autour de Juan qui sera une figure importante dans l’évolution du garçon. Puis l’objectif bouge dans tous les sens quand des gosses le poursuivent avant qu’il ne se réfugie dans un immeuble désaffecté où il rencontrera le dealer, qui deviendra une sorte d’ange gardien. La deuxième partie est plus posée mais il faut passer outre des systématismes vraiment lourds, par exemple, juste après la scène pivot entre Chiron et Kevin sur la plage, le premier va se faire tabasser par le second sous les ordres d’un chef de bande malveillant. Il y a déjà de belles idées mais le film est trop empesé, à l’image de la mère, défoncée au crack qui utilise son fils pour se procurer sa dose – Et l’actrice en fait des tonnes. Il y a aussi la disparition de Juan qui permet au film de changer d’angle, de montrer Chiron seul contre tous et les prémisses de son émancipation sexuelles et violentes.

     Constitué de trois parties, Moonlight est donc habité de deux énormes ellipses (De presque dix ans chacune) et au sein de chaque partie, les deux personnages centraux sont joués par trois acteurs différents. Parti pris casse-gueule qui se révèle idéal dans la mesure où l’on a bien l’impression d’avoir affaire aux mêmes personnages, à Chiron comme à Kevin – Même si ce dernier est quand même assez peu creusé quand on y réfléchit. Et toute la dernière partie du film, la partie adulte donc, va faire pencher le film du bon côté. D’une part en limitant les espaces traversés : Principalement un restaurant, une voiture, une maison – On ne voit toujours pas grand-chose de Miami mais il y a un vrai sens à cela enfin, le cadre resserrant sur les corps, ce qui se trame dans ce qui est tu – Parfaitement mis en chantier lors de la très belle scène sur la plage, dans le deuxième chapitre. D’autre part en jouant minutieusement sur ce qui lui faisait un peu défaut jusqu’ici : La construction d’un dialogue, la gestion des silences, l’environnement musical, les petites choses qui construisent la situation, le plan. La plus belle séquence est évidemment celle du lieu de retrouvaille entre Chiron & Kevin, ce restaurant (Tenu par le second, ravi de retrouver André Holland, qui jouait dans The Knick), tant Barry Jenkins construit sur la durée et rend palpable l’excitation et la gêne mutuelles qui accompagnent cette retrouvaille. J’aime à penser que Jenkins a voulu faire son film en partant de cette séquence : La discussion adulte entre deux anciens amants du ghetto, alors qu’ils sont devenu cuistot et gangster. C’est sûr on ne voit pas ça souvent. Alors certes on l’a déjà traité au cinéma, suffit de repenser au très beau film d’Ang Lee : Brockeback Mountain. Mais rarement on avait touché à ce point (le temps d’une scène, incroyablement étirée) au désir plus fort que tout le reste.

     Bref, ça partait mal, mais j’ai aimé, en définitive. La fin est vraiment puissante – Malgré le dernier plan Sundance style. Problème est que le film ne vieillit pas super bien dans mon esprit. Disons qu’entre le moment où j’ai vu le film (positif puisque ému par la troisième partie), celui où j’ai écrit ces lignes et maintenant, le film s’est un peu effondré. En fait je trouve que ça ne dit pas grand-chose sur ce que c’est d’être afro-américain aux USA aujourd’hui, contrairement par exemple à une série comme Atlanta (Sur laquelle je vais avoir d’autres réserves mais là n’est pas le sujet) ou tout simplement contrairement à ce que Brockeback Mountain racontait d’être cow-boy dans le Wyoming dans les années 60. Et puis le film est beaucoup trop prisonnier de son schéma narratif hyper fabriqué, où chaque partie doit déboucher sur une révélation importante, qui va te faire avaler les deux grosses ellipses et la Fin. Il s’agit d’abord de faire de réaliser à Chiron qu’il peut être homosexuel, via la discussion avec Juan. Il s’agit ensuite d’en faire un nouveau personnage qui va choisir de se forger une carapace (la prison) pour affronter ceux qui se moquent de son homosexualité. Avant de finir sur Chiron admettant enfin qu’il est amoureux de son ami d’enfance. Ça fait un peu trop dissertation en trois parties cette affaire. C’est très scolaire en fait. Mais c’est pas mal.


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