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Camille Claudel 1915 – Bruno Dumont – 2013

23. Camille Claudel 1915 - Bruno Dumont - 2013Le chagrin et la pitié.

   7.0   C’est sans doute le film de Dumont qui me touche le moins jusqu’à l’imposant virage que l’on sait, mais c’est pourtant très bien. Je craignais qu’il ne parvienne à rester lui en optant pour le film d’époque avec une star à l’intérieur de son film, mais non rien ne change, même avec Binoche, on reconnaît entre mille le cinéma de Bruno Dumont – Ne serait-ce qu’en confrontant son actrice à de vrais malade mentaux. Et la notoriété du personnage, élément nouveau dans le cinéma de Dumont là encore demandait forcément la présence d’une actrice dont c’est le métier.

     C’est un beau film sur le corps, sur sa décomposition. Il y a des moments vraiment forts à l’image de la représentation de Dom Juan devant laquelle Camille s’illumine en regardant jouer ses sœurs d’asile. Avant qu’elle ne s’effondre violemment dans l’une de ses nombreuses crises mêlant chagrin et délire de persécution durant lesquelles Binoche incarne si pleinement cette souffrance qu’on en oublie qu’elle n’est pas Camille Claudel. Il y a finalement quelque chose de San Clemente (Raymond Depardon) là-dedans. C’est en tout cas passionnant sur de nombreux points, notamment sur la question de la lucidité par-delà la folie et sur le maigre et dernier lien avec l’extérieur que Camille entretient avec son frère Paul.

     Si toute la première partie est somptueuse, d’une simplicité biblique et pour le moins inattendue dans son déroulement puisqu’on est moins dans le quotidien de Camille dans l’asile de Montdevergues, non loin d’Avignon, en 1915 que dans le récit de ces trois jours de l’attente imminente de la visite de son frère, le film est par ailleurs moins fort dès que Paul Claudel entre en scène. Et en même temps, c’est du pur Dumont, c’est un vrai virage, au moins aussi fort que la guerre de Flandres. Et puis de se concentrer sur ce personnage de l’extérieur (de l’habituel cinéma de Dumont) permet de comprendre un peu de sa folie à lui aussi.

     C’est simplement trop bavard. Le film rompt l’équilibre qu’il tenait jusqu’ici magistralement. Certes, on nous avait promis la venue de Paul puisque Camille en faisait son messie. Mais on n’attendait pas qu’il lui chaparde le premier rôle au point d’ôter la beauté silencieuse du film. Et si la brutale rupture de cette dernière partie annonçait le Dumont de P’tit quinquin, Ma loute et Jeannette ? Soit la volonté de tout casser au sein de sa propre bulle et de sa propre éthique – Le choix d’une véritable actrice, compris. Un peu complaisamment à mon goût. Quoiqu’il en soit, je suis content de l’avoir revu.

Hors Satan – Bruno Dumont – 2011

40. Hors Satan - Bruno Dumont - 2011Le vent de la nuit.

     9.0   Le 01/12/2011.

     Encore davantage que lors de ses films précédents, ce qu’il me restera de Hors Satan, en priorité, ce qui m’aura le plus marqué, c’est son utilisation des éléments, de l’espace. La côte d’Opale est filmée comme jamais, avec son vent, oui, essentiellement ce vent, qui occupe une place majeure qu’il apparaisse sous forme de violentes bourrasques ou d’un souffle continu. Il adoucit autant qu’il prépare une sorte d’inéluctable voire de miracle. L’aspect fantastique du film, que j’évoquerais plus tard, doit prendre naissance via ce vent, présent comme dans un conte. Dumont a toujours été le cinéaste de l’espace naturel et personne n’a filmé le nord de la France comme il l’a filmé. Hadewijch avait réussi comme par miracle de s’extirper de ce cadre. Son cinéma est de retour, je veux dire celui de L’Humanité, vers lequel Hors Satan tend à ressembler assez nettement sur certains points avant qu’il ne s’en détache sur d’autres.

     Comme si cela n’était pas déjà le cas, Dumont épure son cinéma encore davantage. Le dialogue est devenu très rare. Il n’y a guère plus que le mouvement des personnages qui l’intéresse, leurs actions et leur regard. Ici, simplement deux personnages, les autres n’apparaîtront que brièvement, à peine comme des pierres angulaires. Et le mécanisme formel utilisé alterne magnifiquement plans de paysages, dans un scope absolument dément – ce seront les plus belles images de cinéma de l’année – et les gros plans. Le tout en images fixes, la plupart du temps. La focalisation s’accentue donc de cette manière-là. Parfois, Dumont casse imperceptiblement les codes formels d’usage, à l’image de ce plan fixe, assez long, sur l’immensité du paysage avant qu’on ait le contre-champ de celui qui regarde ce paysage. Cet étrange décalage se fond à merveille dans l’ambiance fantastique de son film.

     L’histoire est d’une grande limpidité, d’une belle simplicité, pourtant comme tout film du cinéaste la mise en scène révèle aussi une grande complexité métaphysique et richesse symbolique, loin de l’évidence. Toujours est-il que Dumont rend visites aux grands. Bresson (Mouchette) comme toujours, puisqu’il est son plus grand héritier, si tant est qu’il en existe. Dreyer dont la fin du film est une allusion directe à Ordet. On y voit du Tarkovski dans de nombreux plans, avec cette utilisation de l’espace, son côté minéral, et bien entendu la scène de la traversée du parc à huîtres qui rappelle inévitablement Nostalghia. Et autres Béla Tarr et Pasolini. Les références sont nombreuses mais aucune crainte, Dumont reste un cinéaste tellement singulier que l’on pourrait lui créer un genre spécifique. Ma passion pour cet auteur (je ne connais pas 21palms mais j’ai adoré tout le reste) ne se justifie évidemment pas uniquement à cette appropriation des mythes, c’est même tout le contraire : je pense sincèrement que le cinéma de Dumont est unique, qu’il ne se justifie qu’à lui-même. On pourrait reconnaître ses films entre mille. Car finalement Hors Satan rappelle bien plus que tous ces films cités, le chef d’œuvre de Dumont lui-même, à savoir L’humanité. Je ne vois pas de cinéma d’Aujourd’hui ni d’Hier qui se rapproche clairement de celui de Bruno Dumont.

     C’est d’abord une répétition. Celle d’un geste. Une main qui frappe à une porte, puis reçoit un sandwich d’une autre main. C’est un geste
que l’on retrouvera. C’est ensuite une longue marche dans les vallées à la fois verdoyantes et sableuses d’un bout de terre de la Cote d’Opale, agrémentée d’une longue prière. Cette répétition quotidienne, Dumont la démarque nettement par ces fondus au noir qui systématiquement font apparaître un nouveau jour. Le cinéaste pousse cette répétition à son paroxysme, au même titre que son naturalisme afin d’y laisser éclore de manière plus radicale une rupture fantastique. Les éléments qui accueillent cette rupture apparaissent avant tout sous un jour étrange davantage que sous un jour merveilleux. Ainsi, dans les premiers moments du film, le jeune homme grimpe sur une bûche qui se consume dans la braise ou plus tard il demande à la demoiselle de traverser sur une étroite poutre un parc à huîtres afin que l’incendie criminel s’éteigne. Sauf que chaque fois, ce fantastique qui semble vouloir s’inviter et devenir évidence, est désamorcé. C’est elle qui lui dira « t’es fou » lorsqu’il est monté sur le feu de bois ou « t’es con ou quoi » quand il l’invitera à traverser les eaux. L’issue est désamorcée puisque la séquence est oubliée. Dumont s’en détache, l’oublie et les personnages aussi. Je ne me souviens plus de l’ordre exact de ces singulières séquences pendant le film mais il me semble que tout ce qui s’apparente davantage à l’exorcisme se situe après. Dans un premier temps, le jeune homme semble sauver une petite fille catatonique, en aspirant son mal, son démon, finalement on ne sait pas trop, simplement qu’il la sauve puisque plus tard elle remarche. Plus tard, c’est une fille de passage avec laquelle il fait l’amour au bord d’une rivière qui subit cette espèce d’exorcisme satanique mais pareil on ne sait pas pourquoi ni ce qu’il advient, juste que celle-ci paraît ramper puis glisser dans les eaux telle une anguille, créature épurée. Mais c’est évidemment lorsque le jeune homme ressuscite la jeune femme, retrouvée morte violée dans le sous bois, que la dimension fantastique Dreyerienne est la plus présente. Et au garçon, mystérieuse et violente providence, de s’en aller du village, après y avoir accompli ses miracles, miroir d’un Théorème de Pasolini allié au Satantango de Tarr.

     Et qui aujourd’hui a ce culot là ? Dans cette espèce de naturalisme froid, désespéré, naît à chaque fois un glissement vers le fantastique. Deux opposés qui se côtoient. La mystique qui épouse le merveilleux. C’est une fille que l’on sauve du suicide (Hadewijch). C’est un homme dont on expie le mal (L’Humanité). Ou la rédemption dans un champ de blé (La vie de Jésus). La plupart du temps ça se fond dans le paysage. L’étrangeté naît parfois du simple montage (l’ellipse à la fin de Flandres). Ce n’est presque pas du fantastique. C’est la première fois qu’il se révèle si volontaire et démesuré. Par touches successives, ces apparitions comme infimes miracles, sont discrètes (l’extinction du feu) ou violentes (l’exagération du meurtre) avant qu’elles ne deviennent plus qu’ostensibles. La scène avec la femme de passage, en bord de rivière, est un truc incroyable. Le cinéma de Dumont s’est ouvert à quelque chose, l’avenir dira à quoi.

Le 01/02/2018

     Je revois Hors Satan, un peu plus de six ans après l’avoir découvert en salle, au moment de sa sortie, lors d’une séance qui plus est animée par Dumont lui-même. Il y a six ans, je terminais ma bafouille là-dessus : « Le cinéma de Dumont s’est ouvert à quelque chose, l’avenir dira à quoi ». Son cinéma s’est ouvert, en effet, mais je n’imaginais pas qu’il allait s’ouvrir sur Ma Loute et Jeannette. Tant pis.

     J’ai donc revu Hors Satan. Qui m’a semblé plus puissant encore. Le désir d’épuration de Bruno Dumont est ici poussé à son point de rupture. L’équilibre est parfait, mais on peut tout aussi bien dire qu’il est trop minimaliste, que le jeu des acteurs y est trop minéral. Le regretté David Dewaele (qu’on avait déjà rapidement croisé dans Flandres et un peu plus dans Hadewijch) embrase littéralement chaque plan. Il est probablement l’une des plus belles apparitions/incarnations dans le cinéma français (et autant dire dans le cinéma de Dumont puisqu’il n’a joué nulle part ailleurs) de ces dernières années. Les autres se fond dévorer et tant mieux puisque c’est aussi l’histoire de ce personnage que d’ingérer le démon des autres pour le recracher froidement lors de brutales saillies de violences.

     Peu de dialogue, aucune musique, un minimum de plans. C’est le Dumont qu’on aime. Capable de réactiver autant le cinéma de Bresson que de Dreyer (même s’il revendique davantage une inspiration du côté de Jean Epstein) que de Tarkovski – Puisqu’on pense forcément à Nostalghia le temps de cette courte scène de traversée de parc à huîtres où il s’agit moins de préserver une flamme que d’éteindre un incendie.

     Je l’avais déjà évoqué à l’époque tant cette scène m’avait marqué au fer, il y a dans Hors Satan l’instant le plus dingue de tout le cinéma de Bruno Dumont. Une baise le long d’un cours d’eau, des râles façon Cris et chuchotements ou L’exorciste, au choix, une production de salive si dense si blanche qu’on croirait voir des coulées de sperme, puis le corps de cette femme qui se meut comme une anguille avant de ressusciter dans les eaux. A te coller des putains de frissons.

     Sans parler de cette magnifique fin, quoique relativement prévisible (qui plus est après Hadewijch) où Dumont nous fait son Lumière silencieuse. Je le dis un peu contre Ordet, qui est un film trop bavard, trop imprégné de christianisme, quand Hors Satan est venteux et postchrétien. L’église y est remplacée par des dunes. Autant qu’il s’agissait de relier la terre et les constellations chez Reygadas.

     C’est à mes yeux l’autre film presque parfait de Bruno Dumont alors parvenu à sa pleine maturité, avant son flagrant déclin. Dumont n’avait jamais aussi bien filmé sa région et ne l’avait jamais autant écouté qu’en faisant Hors Satan.

Hadewijch – Bruno Dumont – 2009

08. Hadewijch - Bruno Dumont - 2009Acte de foi.

     10.0   Le film m’était apparu déjà puissant il y a près de dix ans, incroyablement moderne mais n’ayant pas une vue globale sur l’œuvre de Bruno Dumont, je n’en soupçonnais pas la grandeur ni son pouvoir de fascination. J’ai pensé à ce film chaque jour ou presque tout au long de ces huit années. Le revoir fut l’une de mes plus grandes émotions devant un écran depuis longtemps, comme si je retrouvais un ami d’enfance perdu de vue, avec qui nous avions beaucoup partagé mais qu’on avait laissé tomber dans l’oubli. Comme si ce film avait toujours fait partie de moi sans que je ne m’en rende compte – Le fait d’avoir fait sa connaissance en même temps que je me forgeais une cinéphilie n’y est pas étranger. Je l’avais gardé en moi, quelque part, il n’attendait plus qu’à ressurgir. Si je considère aujourd’hui qu’Hadewijch est le plus beau film de Bruno Dumont (et l’un de mes films préférés) ça m’avait un peu (j’avais déjà beaucoup aimé) échappé il y a huit ans, mais c’est un film immense, puissant en permanence et d’une beauté hallucinante. J’ai fini en miettes. Ça m’avait beaucoup plu il y a huit ans, ça m’a cette fois terrassé.

     C’est une véritable révélation. Et je suis ravi puisque c’est le sujet du film. C’est sans doute le plus agnostique des films de Bruno Dumont. Celui où il questionne la foi, dans ce qu’elle a de plus instinctive et primaire. Céline ne parvient pas à trouver la foi dans le couvent. Et si c’était devant ce jeune groupe de musique punk ou cette troupe d’église qu’elle allait la trouver ? En fait, elle ne parvient pas à concevoir que son seul souhait serait de faire l’amour au Christ. Au détour d’un plan, au début, elle semble dévoré par le monde, incarné dans un immense chantier, des grues, un monte-charge. Le réel le plus brute s’immisce dans la mystique. Le film est en légère surexposition en permanence, guetté parfois par de brutaux halos lumineux, ça pourrait être trop appuyé, c’est au contraire d’une discrétion absolue, d’une élégance divine, comme pour entrer en adéquation avec Céline, qui cherche un signe, une lumière nouvelle. On pourrait voir dans cette initiation un certain systématisme théorique, un manque d’incarnation. En fin de compte, ce traitement détaché est important, il permet une identification en deux temps, assez originale.

     Hadewijch c’est la quête du visible dans l’invisible. De cette foi (quelles que soient les religions, les croyances) qui a pour dessein l’abnégation en une divinité suprême, qui guide les évènements, impose les choix. Céline (à la ville) est très chrétienne. Elle sort du couvent dont elle a été plus ou moins renvoyée, pour ce qu’elle s’infligeait (l’abstinence, notamment) ne ressentant pas tout l’amour de dieu qu’elle espérait recevoir. On sent comme une rupture avec les précédents films de Dumont, qui montraient des êtres paumés qui grandissaient passivement via les événements qui leurs étaient imposés. Céline est motrice, recherche un état bien précis. Elle s’abandonne à dieu, complètement – sublime séquence où on la voit s’agenouiller sous la pluie, en haut d’une colline, devant une grille renfermant une statue du christ – mais recherche cette communion parfaite, qu’elle ne ressent pas, tout simplement parce qu’elle n’est pour le moment pas en mesure de comprendre ce qu’elle ressent. De comprendre qu’elle a besoin non pas d’une âme invisible mais d’un corps bien réel.

     Ce corps matérialisé c’est peut-être en Yassine que Céline le trouvera. Ou bien n’intervient-il pas trop tôt dans son cheminement accéléré vers la nature humaine ? Yassine apprendra à la connaître, il l’emmènera à un concert mondain (où il tentera d’abuser gentiment d’elle, il s’en excusera), ils feront une escapade avec une moto qu’il a volée, ils iront boire un verre au café du coin, mais surtout il lui présentera son grand frère. Cette rencontre sera charnière dans l’évolution religieuse de Céline, dans l’aboutissement de son amour pour dieu. Jusqu’ici elle disait être amoureuse du christ, avec beaucoup de gêne, de timidité, comme si une partie d’elle ne se faisait pas confiance. Nassir va sinon lui éclairer l’esprit, apporter une réflexion qui va l’amener à douter, d’elle-même, de ses sentiments qu’elle croyait inébranlables, de la volonté de dieu même. Un homme qui lui dit que dieu est invisible, qu’il est partout, qu’il n’est pas fait de chair, elle ne le supporte pas. « Bah non il est pas là ! Il est pas là, Yassine » s’acharne-t-elle, un moment donné, incapable d’offrir l’existence à l’invisible. Cet invisible qu’elle ne supporte plus.

     Le dieu de Nassir le convoque aux actes terroristes, lui demande de répondre à la violence par la violence. C’est cette nouveauté qui interpelle, perturbe, fascine Céline. Elle qui était la « caricature » de la passivité, se rend compte en côtoyant le monde qu’elle pourrait s’en remettre à dieu activement. Dumont ne cautionne pas cela, il montre simplement ce qui se joue dans la tête de cette jeune femme qui on le rappelle est en plein doute existentiel. Mais il y a aussi et surtout ce besoin du visible constamment, cette envie évidente de chair, d’un corps, qu’elle croit rechercher en dieu, en le christ, alors qu’il se trouve devant elle, continuellement, et bien visible. Mais cela il faudra une scène finale absolument incroyable, la plus belle de tout ce qu’a pu faire Dumont je pense : Au moment où elle avait choisi de se donner la mort, quelqu’un l’en sauve in-extremis. Dieu ? Alors dans un corps bien humain, celui d’un ouvrier qui participait à la réfection du couvent, que Dumont montrait de temps à autres depuis le début (son travail, son entrée en prison, sa sortie). Maintenant, Hadewijch, disons plutôt Céline, peut croire. Et peut s’offrir amoureusement, et physiquement. A un corps d’homme.

     La force de la mise en scène est comme souvent chez ce cinéaste intimement liée au récit. Cette grandeur qui saisit des corps perdus dans une nature proéminente. Ces cadrages très serrés sur les visages de ces mêmes corps pour saisir leurs émotions profondes. Magnifique séquence de trouble entre Céline et Yassine – Mais il y en a quelques unes – dans la cuisine de ce dernier. Elle lui prend les mains, ressent un désir très fort pour son ami. Et lui embarrassé (car respectueux de ces choix de virginité) de lui demander ce qu’elle est en train de faire, de lui dire qu’elle un peu bizarre. Le problème ici est qu’aucun des deux ne sait concrètement ce qui lui prend. Pour une fois c’est pulsionnel ce qui se passe en elle, mais elle ne sait pas ce que c’est. Dumont sait se faire radical dans le plan et la symbolique du plan. Les relations entre Céline et ses parents sont définies en deux/trois séquences, c’est suffisant. Ce cheminement elliptique qui voit Céline participer à un acte terroriste est montré rapidement. Car Dumont préfère s’attarder sur le statisme de son personnage, sur ce qu’elle ressent plus que sur ce qu’elle vit. Sur cette marche finale par exemple, non loin de l’endroit où elle a grandit, qui n’est autre que la mort d’Hadewijch pour la naissance de Céline.

     Hadewijch, surtout, est le film le plus doux de Bruno Dumont. Certes, s’y joue violence et austérité, mais sur un mode lumineux. Lui fallait-il quitter sa lande natale (Hadewijch est tourné en Belgique, à Paris, à Beyrouth) et le vent de ses dunes (Le monastère se trouve comme écrasé dans un fond de plaine, encerclé par la forêt) pour y débusquer les agencements plus directs, les ellipses plus franches ? Dumont va donc filmer Paris. Et ainsi ouvrir son cinéma vers des cimes qu’on ne lui soupçonnait pas : La finesse de ce récit d’initiation trouve écho dans la douceur de la mise en scène. Tout ce qui se joue entre Céline et Yassine sont les plus belles scènes que Dumont ait jamais tournées. On trouvait déjà ça dans La vie de Jésus mais sous des contours nettement plus écrasants.

     Julie Sokolowski est extraordinaire. On sait combien Dumont sait dénicher des perles rares, à peine promises au cinéma. Mais là, contrairement à Flandres ou plus tôt, à La vie de Jésus, le film repose entièrement sur elle, son visage, sa voix, ses contradictions, sa complexité, sa manière d’habiter le film, de déambuler dans le plan, de faire vibrer chaque strate du récit. Une illuminée qui illumine tout le film. Dumont avait pourtant rencontré Julie Sokolowski dans un bar à la sortie de Flandres. Non croyante, le rôle ne l’intéressait pas. Et pourtant, elle campe Céline avec une intensité qu’il eut été impossible de dénicher ailleurs. Disons plutôt que ça aurait modifié toute la face du film. Si la jeune actrice n’est pas branchée religion, Dumont lui offre de s’inspirer de sa propre déception amoureuse. Et c’est tout le sujet du film : L’amour de jeunesse retracée à l’aune de la quête spirituelle.

Flandres – Bruno Dumont – 2006

20. Flandres - Bruno Dumont - 2006Un cinéma au bord de la crise de nerfs.

   7.5   J’ai découvert le cinéma de Bruno Dumont avec Flandres, il y a dix ans. Un choc à l’époque. Il s’est ensuite effrité dans ma mémoire en découvrant ce qu’il avait fait plus tôt, notamment La vie de Jésus, L’humanité qui restent à mon sens plus fous, plus sidérants. J’envisage de revoir tout le Dumont d’avant P’tit Quinquin, on verra si ceux-ci ont mieux traversé le temps et les visionnages que Flandres qui m’a cette fois semblé nettement plus boursouflé dans ses intentions, moins pertinent aussi sans doute parce qu’à sa manière il tente une incursion dans le film de guerre et que c’est clairement pas les moments les plus réussis du film.

     Le choix du genre n’est pourtant qu’un prétexte pour Dumont qui filme à nouveau sa terre natale, à savoir Bailleul et le quotidien de ce fermier un brin autiste sur le point de partir au front sans trop savoir pourquoi. On croit d’abord que le film sera construit comme Voyage au bout de l’enfer : Avant, pendant et après la guerre pour le dire grossièrement. Avec la distinction bienvenue qu’ici, d’une part aucun ornement (comme le mariage chez Cimino) ne vient combler les prémisses du départ, d’autre part Dumont choisit le montage alterné pour suivre Demester sous les bombes et Barbe restée seule à Bailleul.

     Demester, comme deux autres de ses amis – qui n’en sont pas vraiment, même s’ils passent du temps avec les mêmes filles, dans le même bar – s’apprête à partir. On ne dira jamais où ils vont. A épurer à ce point la narration Dumont nous éloigne de ses personnages, oublie de créer de vrais visages qu’on voudra suivre mitraillettes en mains, qu’on aura peur de voir mourir. Parti pris louable pour ne pas tomber dans l’unilatéralité et montrer que l’horreur se situe des deux côtés, certes, mais Cimino réussissait aussi cela sans pour autant construire de héros.

     Aux extrémités pas de doute, c’est du pur Dumont, mais j’ai l’impression qu’il avait autrement mieux traité cela (La solitude, l’espace) dans ses longs métrages précédents. Au centre c’est la guerre et Dumont se laisse parfois gagner par la saynète conceptuelle, illustrative comme des passages de cruautés obligés : Baston, embuscade, viol, torture. Ça ne fonctionne pas vraiment, pour la simple et bonne raison que c’est chaque fois trop court. Et c’est finalement tous ces retours sur Barbe, enceinte à Bailleul, qui s’avèrent les plus beaux, les plus surprenants aussi, avec cette histoire de nerfs qui lâchent.

     Il serait par ailleurs intéressant de revenir sur le tournage du film, notamment sa partie tunisienne, cela permettrait de lever le voile sur son étrange (et pas toujours pertinente) construction – On apprend que Dumont a coupé énormément au montage, insatisfait qu’il était de la plupart des séquences guerrières – et de comprendre certaines disparitions : Un personnage sort clairement du film, on imagine qu’il est mort sous les bombes ou dans une exécution hors champ, après tout, venant de Dumont rien de bien surprenant. En fait l’acteur s’est tiré, en plein tournage, c’est aussi simple que cela. Dumont raconte qu’il adore ce genre d’évènement imprévu où il faut rafistoler comme on peut.

     J’aime toujours le film, pour sa sécheresse, l’immensité du paysage des Flandres, le fait qu’il soit dépourvu de musique (quand Dumont s’en passait encore) et surtout parce qu’il m’aura permis fut un temps d’entrer dans l’univers d’un cinéaste atypique, courageux, mais c’est loin d’être la confirmation de la claque reçue à l’époque. Et puis j’ai vu la fin alternative. Je ne comprends pas pourquoi Dumont s’en est débarrassé, c’est tellement puissant, violent, avec le point d’orgue parfait de la métaphore de la barbarie amoureuse qui irrigue tout le film, Adelaïde Leroux qui explose littéralement de nerfs à t’en donner la chair de poule. Dommage. Cool qu’on ait la possibilité de la voir, néanmoins.

Jeannette – Bruno Dumont – 2017

02. Jeannette - Bruno Dumont - 2017Rebelle de la dune.

   3.5   J’avais vu en P’tit Quinquin de belles promesses pour un cinéma nouveau chez Bruno Dumont. Ma Loute les avait affaiblies, brutalement. Jeannette et cette histoire de comédie musicale sur l’enfance de Jeanne d’Arc, je dois avouer que je n’y croyais pas, la faute probablement au précédent film que je ne suis pas loin, avec le temps, de trouver catastrophique, si je repense à Binoche/Lucchini et l’esprit Laurel & Hardy global. Je ne garde qu’une chose/ un personnage de ce film : Billy. C’était mon dernier mince espoir : retrouver un peu de Billy en Jeannette. Et retrouver surtout le Dumont que j’aime.

     Mais en y réfléchissant, les prémisses de ces craintes remontent à Hors Satan. Non pas au film en lui-même que je trouve très beau (quoiqu’un peu froid) mais à ma séance de Hors Satan, suivie en 2011, d’une rencontre/débat avec Bruno Dumont. J’en rêvais et j’avais été très gêné par cet orgueil démesuré qu’il affichait crânement, transpirant la persuasion d’être le plus grand cinéaste vivant et décrivant Hors Satan comme l’apogée de son œuvre avant qu’il ne change radicalement de braquet. Il avait prévenu, très sérieusement, qu’il avait épuisé son dispositif et aimerait faire du burlesque voire de la comédie musicale. On y est. Cette complaisance me dérange : L’impression de l’entendre dire qu’il pourra tout faire sans jamais renier son style, sans perdre la force de son cinéma. Finalement, c’était peut-être un peu trop programmé cette affaire.

     Quoiqu’il en soit les craintes sont apparues ici très vite, quelques secondes après l’ébahissement provoqué par ce premier somptueux plan (Quel sens du cadre, une fois de plus) où la jeune Jeanne s’extraie d’un sous-bois et son cours d’eau puis grimpe et serpente la dune. Là elle chante en priant ou prie en chantant, tu choisiras, et ce sera comme ça quasi tout le film, d’une voix aigre, que tu acceptes d’abord avant de ne plus vouloir l’entendre. Quand Hauviette apparait puis les deux bonnes sœurs jumelles, c’est encore pire. Quand la musique, celle d’Igorrr (je ne connais pas), intervient par-dessus les chants, c’est affreux. J’ai bien cru que ce serait l’enfer absolu. J’ai bien cru que j’allais pas tenir pour tout te dire.

     Car finalement on finit non pas par s’y faire, mais par trouver que la prise de risque est plus notable que la douleur qu’elle nous impose. Evidemment, on voudrait se perdre dans ces dunes de sable le long de la Meuse et non se coltiner des plans fixes sur des visages qui chantent faux et des chorégraphies franchement nases. Evidemment, on voudrait entendre le vent cher au cinéma de Dumont, plutôt que ce death métal poussiéreux. Mais pourtant, il en faut, il me semble, pour se saisir du texte de Charles Peguy de la sorte. Expérience indigeste mais qui prouve au moins que Dumont n’a pas fini d’expérimenter et se pose en Jeannette (avec beaucoup trop de complaisance quand même) au sein de son propre cinéma se rebellant contre le système et contre lui-même.

Ma Loute – Bruno Dumont – 2016

24. Ma Loute - Bruno Dumont - 2016Sous le sable.

   3.5   On ne pourra pas reprocher à Bruno Dumont de ne pas tenter autre chose ; De ne pas agrandir son champ d’action jusqu’à se fourvoyer. Son cinéma est toujours là, simplement, il s’est un peu transformé. Hadewijch, il y a sept ans, montrait un essoufflement. Hors Satan, dans la foulée, fermait la boucle La vie de Jésus / L’humanité, c’était sa limite. Pour rebondir, le cinéaste a changé deux choses. Il a d’abord injecté une star, pour la première fois dans son cinéma, c’était Binoche dans Camille Claudel, mais le personnage demandait cette présence, en somme le cinéma de Dumont se transformait mais ne changeait guère. Puis il s’est ouvert à la comédie, avec P’tit Quinquin. Si ce sont à mes yeux ses moins bons films, avant Ma Loute, ils me passionnent pour ce qu’ils représentent dans l’évolution du cinéma de Dumont, qui étire alors son dispositif, tente de s’extirper d’un monde cloisonné pour s’aventurer là où on ne l’attendais pas et pour tout dire, là où on craignait de l’y voir. Ma Loute constitue l’évolution ultime de sa mue, jusqu’à la saturation. C’est un fourre-tout indigeste qui embrasse autant Fellini que Tati, Keaton que Laurel & Hardy. Ça pouvait être génial, j’y croyais. J’aurais aimé l’adorer. J’aurais adoré accepter sa démesure. Mais c’est impossible. Déjà parce que je trouve le film, sauf à de rares exceptions, pas vraiment drôle. L’humour, difficile de se mettre d’accord là-dessus, de toute façon – Mais, en gros, ça m’évoque Les caprices de Marie de Philippe De Broca, ou plus récemment le Tip Top de Serge Bozon, des trucs qui doivent probablement faire rire plein de gens, mais que moi je trouve insupportable. La faute aussi à la certitude que le film semble imposer dans chaque plan d’être le pionnier d’un mélange nouveau. On retrouve les gueules habituelles des films de Dumont, oui, mais on doit aussi s’en farcir d’autres, qu’on ne veut vraiment pas voir ici. Ce mélange entre acteurs non professionnels et stars crée un gouffre gênant puisque Dumont tente d’y mettre le même humour décalé partout. L’effacement forcé de Tedeschi, les grimaces et la démarche bossu de Luchini, les geignements à n’en plus finir de Binoche – Je ne veux plus jamais les voir ces trois-là. Toutes les séquences chez les Van Peteghem sont nulles, laides, assourdissantes. Toutes celles avec les deux flics, copie conforme de ceux de Quinquin, m’ont gonflé. Reste alors tous ces instants avec les Brufort, qui m’ont arraché quelques sourires, voire deux/trois fou rire. La comédie, c’est là qu’elle se joue je pense. Dans ces innombrables traversées de marécages. Dans ces dégustations gore de bourgeois déchiquetés. Il y a aussi une grande trouvaille, une seule, en fin de compte : Billy. Personnage androgyne magnifique. Acteur (actrice ?) qui dévore chaque plan par son silence, la puissance de son regard, l’étrangeté de sa démarche. Et dans la relation qu’ils entretiennent lui/elle et Ma Loute une approche qui peut rappeler cette merveille qu’est La vie de Jésus. J’aurais voulu rester avec eux et/ou la famille Brufort en permanence, ce qui équivaut à rester dehors, en fait, car Dumont outre les visages a toujours su filmer ses extérieurs comme personne, capter une respiration inconnue et faire exploser un univers sonore d’une richesse qui n’a d’égal que la folie de sa quête. Il ne reste ici que des bribes de ce plaisir, souvent noyés dans une succession de bruits et de grincements appuyés qui dans leur excès alourdissent le film de manière définitive. Alors c’est vrai qu’on n’a jamais vu ça. C’est vrai que le film est anormalement gore, trop extrême pour ne pas en rire, trop en surrégime pour s’y lover comme on pouvait le faire auparavant chez Dumont, même dans P’tit Quinquin. Il n’y a plus de limites, plus de lois physiques, plus de scénario, plus aucune concordance dans les enchainements et les dialogues. Mais purée, ce que ça peut être lourd. Trop immédiat pour faire date. Trop auto-satisfait pour offrir de véritables envolées, tant c’est un festival de mini-saynètes sans queue ni tête. Un bd mal transformée. Ce qui ne trompe pas : Chez les Brufort on ne comprend rien mais on comprend tout. Chez les Van Peteghem c’est l’inverse. J’étais ravi de voir Dumont changer de cap. Mais je dépose les armes. Rendez-moi l’ancien, please.

P’tit Quinquin – Bruno Dumont – Arte – 2014

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Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

   7.0   Bruno Dumont ne m’a jamais déçu. Et dans le même temps il n’a jamais fait mieux que ses deux premiers films, à mon humble avis. Cette contradiction se poursuit indéfiniment. Hors Satan c’était puissant mais on pensait trop à L’humanité. Camille Claudel 1915 semblait faire office de virage direct et était du même coup moins sidérant. Chaque fois néanmoins, Dumont réinvente un espace, c’est pourquoi son cinéma ne s’épuisera jamais. Espace physique, espace mental. Ce qui le rapproche des plus grands (Bergman, Tarkovski pour ne citer qu’eux) qui n’ont cessé de créer tout en refaisant. P’tit Quinquin est en ce sens une belle promesse.

     Le format série est une grande première pour le cinéaste. Et une découpe en quatre épisodes, trois heures et demi de film. Soit l’un des projets les plus excitants de l’année. On s’est beaucoup emballé depuis son passage à Cannes, certain le portant d’emblée au pinacle, film de l’année, chef d’œuvre de son auteur – Suffit de voir ce qu’il récolte de louanges dans les Cahiers. C’était presque une évidence : P’tit Quinquin allait balayer tout ce qu’on avait vu cette année. Passé cette surenchère admirative il faut bien admettre que l’on s’est un peu, beaucoup trop enthousiasmé. P’tit Quinquin ne dérogera pas à mon constat initial : Dumont c’est L’humanité et La vie de Jésus. Il y a d’ailleurs ces deux films réunis dans son dernier.

     La grande nouveauté c’est le virage comique. Changement de registre qui fait que c’est un film que j’aime beaucoup. Je ne suis pas loin même d’adorer. Je trouve Dumont assez à l’aise avec ce nouveau format, avec la longueur, avec le fait de s’éparpiller plus qu’à l’accoutumée. Je n’aurais pas enlevé grand-chose de ces 4×52 minutes. Pourtant, j’ai une réserve sur le dosage. Les passages avec les policiers, aussi drôles soient-ils ne sont pas ce que le film réussi de mieux je pense. Ils sont beaucoup trop présents, annihilent un peu trop le reste. Le film est en fait mal équilibré. Je m’en suis rendu compte car je n’ai cessé de chercher P’tit Quinquin (après tout, si l’on en suit le titre, il devrait être au centre plus que les autres) et tout ceux qui gravite directement autour de lui – Ses parents, ses grands parents, Eve, Aurélie, ses copains – surtout dans les deux dernières parties.

     Pour le reste c’est toujours évidemment un cinéma qui me parle, que je trouve très beau, exaltant, qui sait construire des blocs de séquences, les étirer tout en les laissant respirer. Cet espace mis en scène offre des moments miraculeux, aussi bien dans le tragique que dans le burlesque – la découverte de la vache dans le blockhaus, la scène de l’église. Et des trucs un peu moins heureux, attendus. Mais ça m’aura donc permis de constater que Dumont s’accommodait bien au running gag – les démarrages circulaires de Carpentier – ainsi qu’à l’exagération comique (les grimaces du commandant) et l’absurde (Ce roulé-boulé déjà légendaire). C’est vrai qu’on rit. Pas tant que ça mais on rit – Ch’tiderman, bon sang, fallait y penser. Mais le récit s’engouffre tellement que l’on finit par ne plus rire, un peu anéanti par la répétition d’un carnage d’abord improbable puis carrément incohérent. C’est toute la beauté du film je crois, sa dérive, démarrer sur les visages, les hommes et en revenir inéluctablement vers la terre, l’insondable, l’impondérable. Un mal sans visage, à la fois ici et partout et nulle part. Pour une première incursion dans le tragi-comique c’est une franche réussite et c’est donc très prometteur.

La vie de Jésus – Bruno Dumont – 1997

35.11La cinquième saison.

   8.5   Il s’agit du tout premier film de Bruno Dumont et c’est une merveille. Plastiquement irréprochable (il obtiendra une mention spéciale caméra d’or à Cannes, pendant que Suzaku, le chef-d’œuvre de Naomi Kawase raflait la plus haute récompense) tant Dumont filme le Pas-de-Calais comme personne, saisi à merveille ces silences harmonieux et terrifiants qui règnent dans ces villages de campagne, et n’hésite pas à agrémenter son décor de violence par des plans d’ensemble magnifiques. Mais La vie de Jésus parle d’amitié, d’amour, de jalousie, de racisme aussi. L’amour maternel avant tout. Car l’on découvre ce garçon, Freddy, avec sa maman dans les premières images. Il y a peu d’échange, la télé semble prendre trop de place, mais on sent comme une fusion entre cette mère et son fils. Il fait une crise d’épilepsie, c’est courant, elle le prend dans ses bras et le calme. L’amour sexuel aussi, que Dumont filme crûment au plus près de l’acte, avec pudeur aussi démontrant que l’on est capable de montrer sans racoler, et intimement, dans les discussions comme celle sur le télésiège. Ce garçon qui voudrait voir la ville, Lille, dit-il, pendant que cette fille lui montre les vertus de la campagne en lui demandant d’admirer le paysage qui s’offre à eux. La force implacable de l’amitié, peut-être la plus proéminente car la plus salvatrice, où l’on voit Freddy traîner avec ses potes, faire des balades en moto, retaper leur voiture, jouer à la fanfare municipale, ne rien faire, ou au début aller rendre visite au frère de l’un d’entre eux, malade du sida et proche de la fin.

     C’est par l’ellipse et sa non-temporalité que Dumont fait grandir ce petit monde. On ne saura jamais explicitement à quelle époque nous nous trouvons, on est guidé nous aussi par le vent régulier des saisons. Un moment ce pauvre garçon malade meurt, nous l’apprenons que beaucoup plus tard, ou peut-être juste après, il restera toujours ce mystère du temps. Et depuis La vie de Jésus Dumont a toujours fonctionné de cette manière. Il met en place, tisse sa toile, fait des sauts dans le temps, guidés par les simples interactions entre ses personnages et leur situation. Demester et la guerre dans Flandres. Pharaon et ce crime dans L’humanité. Il raconte pendant une bonne partie du film ce quotidien banal que vit ce petit groupe jusqu’à un dérèglement, anodin au départ et qui va prendre une ampleur considérable qui fera basculer Freddy dans une violence sans nom, sentant son honneur bafoué, sa fierté anéantie, pensant perdre la seule fille qu’il ne voulait pas perdre. Il y a une angoisse qui se pointe crescendo dans ce film. Des insultes racistes dans un premier temps. Puis des paroles méchantes, vengeresses largement aidées par l’effet de groupe. Le garçon victime est arabe, mais il aurait très bien pu être parisien, ou trisomique, peu importe, c’est sa différence qui aboutit à cette haine. Même pas une haine, simplement l’avidité de pouvoir, de violence aussi. Ou peut-être aussi la protection de l’autre sexe, seule ici, comme quelqu’un qu’on cajole, quelqu’un d’intouchable, qui permet sans doute à Freddy d’être le chef de groupe. Dumont se garde bien d’expliquer quoi que ce soit. Il filme un groupe, des jeunes qui s’amusent, qui ne mesurent pas leurs gestes, leurs pensées et en somme sont déjà plus ou moins condamnés au même titre que Kader, dès qu’il a mit ses pieds dans l’essaim et ne s’est pas laissé faire.

L’humanité – Bruno Dumont – 1999

1L’origine du monde.

     9.0   C’est un film étrange, qui reste. Pas austère non, mais à l’atmosphère à la fois aérienne et accablante, qui semble baigner dans le réel mais pas totalement. Il y a certaines scènes formidables.Je pense à celle sur une plage du nord où Domino va faire ses besoins dans les vagues tandis que nos deux hommes la regardent, elle, mais aussi l’horizon, où les regards semblent apprivoiser les deux beautés. Dumont étire le plan, chacun des plans, c’est magnifique. Et puis il y a ce village, fantomatique, pourtant jamais théâtral, sans cesse porté sur la nature, les paysages que sur les personnages. Et pourtant, une nouvelle contradiction, au milieu de cette lenteur, de ces immensités (on pourrait songer à Akerman même par moment) Pharaon marchant dans les rues, et ses bonjours successifs aux autochtones. Une douceur de façade, une violence en sourdine. C’est un écart que je n’ai vu que chez Dumont, il me semble.

     Parfois on s’y perd. Et je m’y perds parce que je vois un personnage avancer, et grandir, avec ses réactions surprenantes. Sur le coup j’ai eu pas mal de problème avec ça (le baiser final avec son ami par exemple, très long, presque sans vie…) et j’y ai pas mal réfléchi depuis. Ce personnage vit dans « l’exorcisme » d’autrui, il a en tout cas le pense t-il la faculté de s’emparer des maux de ceux qu’ils touchent, qu’il côtoie. De la même manière c’est quelqu’un de très humble, qui encaisse sans jamais exploser. Il implosera lors d’une seule séquence où ses cris seront couverts par le bruit du train.

     Sur le moment j’ai eu du mal avec la fin aussi. Pourquoi avoir choisi ce coupable ? Pourquoi pas un autre ? Après tout je ne pense pas que Dumont ait fait son film avec comme idée première ce coupable là. Et à bien y réfléchir je pense que ce parti prit est important. Il rend la situation à son paroxysme. Le pardon au plus grand des péchés. Le plus grands des péchés de quelqu’un que l’on considère son ami. Dumont invente un rythme dans sa mise en scène, et il invente aussi une autre manière d’appréhender le crime. Terriblement moderne. Film impressionnant sur la culpabilité. Comme sur une appréciation des limites humaines, du bon et du mauvais, une différence qui ne m’a rarement paru aussi étroite que devant l’humanité.


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silencio


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