Archives pour la catégorie Bruno Dumont

Ma Loute – Bruno Dumont – 2016

24. Ma Loute - Bruno Dumont - 2016Sous le sable.

   3.4   On ne pourra pas reprocher à Bruno Dumont de ne pas tenter autre chose ; De ne pas agrandir son champ d’action jusqu’à se fourvoyer. Son cinéma est toujours là, simplement, il s’est un peu transformé. Hadewijch, il y a sept ans, montrait un essoufflement. Hors Satan, dans la foulée, fermait la boucle La vie de Jésus / L’humanité, c’était sa limite. Pour rebondir, le cinéaste a changé deux choses. Il a d’abord injecté une star, pour la première fois dans son cinéma, c’était Binoche dans Camille Claudel, mais le personnage demandait cette présence, en somme le cinéma de Dumont se transformait mais ne changeait guère. Puis il s’est ouvert à la comédie, avec P’tit Quinquin. Si ce sont à mes yeux ses moins bons films, avant Ma Loute, ils me passionnent pour ce qu’ils représentent dans l’évolution du cinéma de Dumont, qui étire alors son dispositif, tente de s’extirper d’un monde cloisonné pour s’aventurer là où on ne l’attendais pas et pour tout dire, là où on craignait de l’y voir. Ma Loute constitue l’évolution ultime de sa mue, jusqu’à la saturation. C’est un fourre-tout indigeste qui embrasse autant Fellini que Tati, Keaton que Laurel & Hardy. Ça pouvait être génial, j’y croyais. J’aurais aimé l’adorer. J’aurais adoré accepter sa démesure. Mais c’est impossible. Déjà parce que je trouve le film, sauf à de rares exceptions, pas vraiment drôle. L’humour, difficile de se mettre d’accord là-dessus, de toute façon – Mais, en gros, ça m’évoque Les caprices de Marie de Philippe De Broca, ou plus récemment le Tip Top de Serge Bozon, des trucs qui doivent probablement faire rire plein de gens, mais que moi je trouve insupportable. La faute aussi à la certitude que le film semble imposer dans chaque plan d’être le pionnier d’un mélange nouveau. On retrouve les gueules habituelles des films de Dumont, oui, mais on doit aussi s’en farcir d’autres, qu’on ne veut vraiment pas voir ici. Ce mélange entre acteurs non professionnels et stars crée un gouffre gênant puisque Dumont tente d’y mettre le même humour décalé partout. L’effacement forcé de Tedeschi, les grimaces et la démarche bossu de Luchini, les geignements à n’en plus finir de Binoche – Je ne veux plus jamais les voir ces trois-là. Toutes les séquences chez les Van Peteghem sont nulles, laides, assourdissantes. Toutes celles avec les deux flics, copie conforme de ceux de Quinquin, m’ont gonflé. Reste alors tous ces instants avec les Brufort, qui m’ont arraché quelques sourires, voire deux/trois fou rire. La comédie, c’est là qu’elle se joue je pense. Dans ces innombrables traversées de marécages. Dans ces dégustations gore de bourgeois déchiquetés. Il y a aussi une grande trouvaille, une seule, en fin de compte : Billy. Personnage androgyne magnifique. Acteur (actrice ?) qui dévore chaque plan par son silence, la puissance de son regard, l’étrangeté de sa démarche. Et dans la relation qu’ils entretiennent lui/elle et Ma Loute une approche qui peut rappeler cette merveille qu’est La vie de Jésus. J’aurais voulu rester avec eux et/ou la famille Brufort en permanence, ce qui équivaut à rester dehors, en fait, car Dumont outre les visages a toujours su filmer ses extérieurs comme personne, capter une respiration inconnue et faire exploser un univers sonore d’une richesse qui n’a d’égal que la folie de sa quête. Il ne reste ici que des bribes de ce plaisir, souvent noyés dans une succession de bruits et de grincements appuyés qui dans leur excès alourdissent le film de manière définitive. Alors c’est vrai qu’on n’a jamais vu ça. C’est vrai que le film est anormalement gore, trop extrême pour ne pas en rire, trop en surrégime pour s’y lover comme on pouvait le faire auparavant chez Dumont, même dans P’tit Quinquin. Il n’y a plus de limites, plus de lois physiques, plus de scénario, plus aucune concordance dans les enchainements et les dialogues. Mais purée, ce que ça peut être lourd. Trop immédiat pour faire date. Trop auto-satisfait pour offrir de véritables envolées, tant c’est un festival de mini-saynètes sans queue ni tête. Un bd mal transformée. Ce qui ne trompe pas : Chez les Brufort on ne comprend rien mais on comprend tout. Chez les Van Peteghem c’est l’inverse. J’étais ravi de voir Dumont changer de cap. Mais je dépose les armes. Rendez-moi l’ancien, please.

Camille Claudel 1915 – Bruno Dumont – 2013

camilleclaude604-tt-width-604-height-400-crop-0-bgcolor-000000-nozoom_default-1-lazyload-0Asile.

   6.1   C’est sans doute le film de Dumont qui me marquera le moins mais c’est pourtant très bien. Je craignais qu’il ne parvienne pas à rester lui avec une star à l’intérieur de son film, mais non rien ne change, même avec Binoche, on reconnaît entre mille le cinéma de Bruno Dumont. Et la notoriété du personnage, élément nouveau dans le cinéma de Dumont là encore demandait forcément la présence d’une actrice dont c’est le métier. C’est un beau film sur le corps, sur sa décomposition. Il y a finalement quelque chose de San Clemente (Raymond Depardon) là dedans. C’est en tout cas passionnant sur de nombreux points, notamment sur la question de la lucidité par-delà la folie et sur le maigre et dernier lien avec l’extérieur que Camille entretient avec son frère Paul.

P’tit Quinquin – Bruno Dumont – Arte – 2014

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Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

   6.9   Bruno Dumont ne m’a jamais déçu. Et dans le même temps il n’a jamais fait mieux que ses deux premiers films, à mon humble avis. Cette contradiction se poursuit indéfiniment. Hors Satan c’était puissant mais on pensait trop à L’humanité. Camille Claudel 1915 semblait faire office de virage direct et était du même coup moins sidérant. Chaque fois néanmoins, Dumont réinvente un espace, c’est pourquoi son cinéma ne s’épuisera jamais. Espace physique, espace mental. Ce qui le rapproche des plus grands (Bergman, Tarkovski pour ne citer qu’eux) qui n’ont cessé de créer tout en refaisant. P’tit Quinquin est en ce sens une belle promesse.

     Le format série est une grande première pour le cinéaste. Et une découpe en quatre épisodes, trois heures et demi de film. Soit l’un des projets les plus excitants de l’année. On s’est beaucoup emballé depuis son passage à Cannes, certain le portant d’emblée au pinacle, film de l’année, chef d’œuvre de son auteur – Suffit de voir ce qu’il récolte de louanges dans les Cahiers. C’était presque une évidence : P’tit Quinquin allait balayer tout ce qu’on avait vu cette année. Passé cette surenchère admirative il faut bien admettre que l’on s’est un peu, beaucoup trop enthousiasmé. P’tit Quinquin ne dérogera pas à mon constat initial : Dumont c’est L’humanité et La vie de Jésus. Il y a d’ailleurs ces deux films réunis dans son dernier.

     La grande nouveauté c’est le virage comique. Changement de registre qui fait que c’est un film que j’aime beaucoup. Je ne suis pas loin même d’adorer. Je trouve Dumont assez à l’aise avec ce nouveau format, avec la longueur, avec le fait de s’éparpiller plus qu’à l’accoutumée. Je n’aurais pas enlevé grand-chose de ces 4×52 minutes. Pourtant, j’ai une réserve sur le dosage. Les passages avec les policiers, aussi drôles soient-ils ne sont pas ce que le film réussi de mieux je pense. Ils sont beaucoup trop présents, annihilent un peu trop le reste. Le film est en fait mal équilibré. Je m’en suis rendu compte car je n’ai cessé de chercher P’tit Quinquin (après tout, si l’on en suit le titre, il devrait être au centre plus que les autres) et tout ceux qui gravite directement autour de lui – Ses parents, ses grands parents, Eve, Aurélie, ses copains – surtout dans les deux dernières parties.

     Pour le reste c’est toujours évidemment un cinéma qui me parle, que je trouve très beau, exaltant, qui sait construire des blocs de séquences, les étirer tout en les laissant respirer. Cet espace mis en scène offre des moments miraculeux, aussi bien dans le tragique que dans le burlesque – la découverte de la vache dans le blockhaus, la scène de l’église. Et des trucs un peu moins heureux, attendus. Mais ça m’aura donc permis de constater que Dumont s’accommodait bien au running gag – les démarrages circulaires de Carpentier – ainsi qu’à l’exagération comique (les grimaces du commandant) et l’absurde (Ce roulé-boulé déjà légendaire). C’est vrai qu’on rit. Pas tant que ça mais on rit – Ch’tiderman, bon sang, fallait y penser. Mais le récit s’engouffre tellement que l’on finit par ne plus rire, un peu anéanti par la répétition d’un carnage d’abord improbable puis carrément incohérent. C’est toute la beauté du film je crois, sa dérive, démarrer sur les visages, les hommes et en revenir inéluctablement vers la terre, l’insondable, l’impondérable. Un mal sans visage, à la fois ici et partout et nulle part. Pour une première incursion dans le tragi-comique c’est une franche réussite et c’est donc très prometteur.

Hors Satan – Bruno Dumont – 2011

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Le vent.

   7.3   Encore davantage que lors de ses films précédents, ce qu’il me restera de Hors Satan, en priorité, ce qui m’aura le plus marqué, c’est l’utilisation des éléments, de l’espace. La côte d’Opale est filmée comme jamais, avec son vent, oui, essentiellement ce vent, qui occupe une place majeure qu’il apparaisse sous forme de violentes bourrasques ou d’un souffle continu. Il adoucit autant qu’il prépare une sorte d’inéluctable voire de miracle. L’aspect fantastique du film, que j’évoquerais plus tard, doit prendre naissance via ce vent, présent comme dans un conte. Dumont a toujours été le cinéaste de l’espace naturel et personne n’a filmé le nord de la France comme il l’a filmé. Hadewijch était moins réussi, on sait pourquoi. Son cinéma est de retour, je veux dire celui de L’Humanité, vers lequel il tend à ressembler assez nettement sur certains points avant qu’il ne s’en détache sur d’autres.

     Comme si ce la n’était pas déjà le cas, Dumont épure son cinéma encore davantage. Le dialogue est devenu très rare. Il n’y a guère plus que le mouvement des personnages qui l’intéresse, leurs actions et leur regard. Ici, simplement deux personnages, les autres n’apparaîtront que brièvement, à peine comme des pierres angulaires. Et le mécanisme formel utilisé alterne magnifiquement plans de paysages, dans un scope absolument dément – ce seront les plus belles images de cinéma de l’année – et les gros plans. La focalisation s’accentue donc de cette manière là.

     L’histoire est d’une grande limpidité, d’une belle simplicité, pourtant comme tout film du cinéaste la mise en scène révèle aussi une grande complexité métaphysique et richesse symbolique, loin de l’évidence. Toujours est-il que Dumont rend visites aux grands. Bresson (Mouchette) comme toujours, puisqu’il est son plus grand héritier, si tant est qu’il en existe. Dreyer dont la fin du film est une allusion directe à Ordet. On y voit du Tarkovski dans de nombreux plans, avec cette utilisation de l’espace, son côté minéral, et bien entendu la scène de la traversée du parc à huîtres qui rappelle inévitablement Nostalghia. Et autres Béla Tarr et Pasolini. Les références sont nombreuses mais aucune crainte, Dumont reste un cinéaste tellement singulier que l’on pourrait lui créer un genre spécifique. Ma passion pour ce cinéaste (je ne connais pas 21palms mais j’ai adoré tout le reste) ne se justifie évidemment pas uniquement à cette appropriation des mythes, c’est même tout le contraire : je pense sincèrement que le cinéma de Dumont est unique, qu’il ne se justifie qu’à lui-même. On pourrait reconnaître ses films entre mille. Car finalement Hors Satan rappelle bien plus que tous ces films cités, le chef d’œuvre de Dumont lui-même, à savoir L’humanité. Je ne vois pas de cinéma d’Aujourd’hui ni d’Hier qui se rapproche clairement de celui de Bruno Dumont.

     C’est d’abord une répétition. Celle d’un geste. Une main qui frappe à une porte, puis reçoit un sandwich d’une autre main. C’est un geste que l’on retrouvera. C’est ensuite une longue marche dans les vallées à la fois verdoyantes et sableuses d’un bout de terre de la Cote d’Opale, agrémentée d’une longue prière. Cette répétition quotidienne, Dumont la démarque nettement par ces fondus au noir qui systématiquement font apparaître un nouveau jour. Le cinéaste pousse cette répétition à son paroxysme, au même titre que son naturalisme afin d’y laisser éclore de manière plus radicale une rupture fantastique. Les éléments qui accueillent cette rupture apparaissent avant tout sous un jour étrange davantage que sous un jour merveilleux. Ainsi, dans les premiers moments du film, le jeune homme grimpe sur une bûche qui se consume dans la braise ou plus tard il demande à la demoiselle de traverser sur une étroite poutre un parc à huîtres afin que l’incendie criminel s’éteigne. Sauf que chaque fois l’on désamorce ce fantastique qui semble vouloir s’inviter et devenir évidence. C’est elle qui lui dira « t’es fou » lorsqu’il est monté sur le feu de bois ou « t’es con ou quoi » quand il l’invitera à traverser les eaux. L’issue est désamorcée puisque la séquence est oubliée. Dumont s’en détache, l’oublie et les personnages aussi. Je ne me souviens plus de l’ordre exact de ces singulières séquences pendant le film mais il me semble que tout ce qui s’apparente davantage à l’exorcisme se situe après. Dans un premier temps, le jeune homme semble sauver une petite fille catatonique, en aspirant son mal, son démon, finalement on ne sait pas trop, simplement qu’il la sauve puisque plus tard elle remarche. Plus tard, c’est une fille de passage avec laquelle il fait l’amour au bord d’une rivière qui subit cette espèce d’exorcisme satanique mais pareil on ne sait pas pourquoi ni ce qu’il advient, juste que celle-ci paraît ramper puis glisser dans les eaux telle une anguille, créature épurée. Mais c’est évidemment lorsque le jeune homme ressuscite la jeune femme, retrouvée morte violée dans le sous bois, que la dimension fantastique Dreyerienne est la plus présente. Et au garçon, mystérieuse et violente providence, de s’en aller du village, après y avoir accompli ses miracles, miroir d’un Théorème de Pasolini allié au Satantango de Tarr.

     Et qui aujourd’hui a ce culot là ? Dans cette espèce de naturalisme froid, désespéré, naît à chaque fois un glissement vers le fantastique. Deux opposés qui se côtoient. La mystique qui épouse le merveilleux. C’est une fille que l’on sauve du suicide (Hadewijch). C’est un homme dont on expie le mal (L’Humanité). Ou la rédemption dans un champ de blé (La vie de Jésus). La plupart du temps ça se fond dans le paysage. L’étrangeté naît parfois du simple montage (l’ellipse à la fin de Flandres). Ce n’est presque pas du fantastique. C’est la première fois qu’il se révèle si volontaire et démesuré. Par touches successives, ces apparitions comme infimes miracles, sont discrètes (l’extinction du feu) ou violentes (l’exagération du meurtre) avant qu’elles ne deviennent plus qu’ostensibles. La scène avec la femme de passage est un truc incroyable. Le cinéma de Dumont s’est ouvert à quelque chose, l’avenir dira à quoi.

Hadewijch – Bruno Dumont – 2009

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Acte de foi.    

   6.8   Hadewijch parle de l’invisible. De cette foi (quelles que soient les religions, les croyances) qui a pour dessein l’abnégation en une divinité suprême, qui guide les évènements, impose les choix. Céline (à la ville) est très chrétienne. Elle sort du couvent dont elle a été plus ou moins renvoyée, pour ce qu’elle s’infligeait (l’abstinence, subir le froid) ne ressentant pas tout l’amour de dieu qu’elle est censée recevoir. On sent comme une rupture avec les précédents films de Dumont, qui montraient des êtres paumés qui grandissaient passivement via les événements qui leurs étaient imposés. Cette jeune fille ici semble vouloir quelque chose. Elle s’abandonne à dieu, complètement – sublime séquence où on la voit s’agenouiller sous la pluie, en haut d’une colline, devant une grille renfermant une statue du christ – mais recherche cette communion parfaite, qu’elle ne ressent pas, tout simplement parce qu’elle n’est pour le moment pas en mesure de comprendre ce qu’elle ressent. De comprendre qu’elle a besoin non pas d’une âme invisible mais d’un corps réel.

     Ce corps réel c’est peut-être en la présence de Yassine qu’elle le trouvera. Ou bien n’intervient-il pas trop tôt dans son cheminement accéléré vers la nature humaine ? Yassine apprendra à la connaître, il l’emmènera à un concert mondain (où il tentera d’abuser gentiment d’elle, il s’en excusera), ils feront une escapade avec une moto qu’il a volée, ils iront boire un verre au café du coin, mais surtout il lui présentera son grand frère. C’est cette rencontre qui va être importante dans son évolution religieuse, son développement amoureux surtout. Jusqu’ici elle disait être amoureuse de dieu, du christ, avec beaucoup de gêne, de timidité, comme si une partie d’elle ne se faisait pas confiance. Nassir va sinon lui éclairer l’esprit, apporter une réflexion qui va l’amener à douter, d’elle-même, de ses sentiments qu’elle croyait intouchables, de la volonté de dieu même. Un homme qui lui dit que dieu est invisible, qu’il est partout, qu’il n’est pas fait de chair, elle ne le supporte pas. Un dieu qui en ce qui le concerne (l’Islam) le convoque aux actes terroristes, lui demande de répondre à la violence par la violence. C’est cette nouveauté qui semble perturber Céline. Elle qui était la « caricature » de la passivité, se rend compte en côtoyant le monde qu’elle pourrait s’en remettre à dieu activement. Dumont ne cautionne pas cela, il montre simplement ce qui se joue dans la tête de cette jeune femme qui on le rappelle est en plein doute existentiel. Mais il y a aussi et surtout ce besoin du visible constamment (Non, dieu n’est pas là ! dira t-elle spontanément à Yassine), cette envie évidente de chair, d’un corps, qu’elle croit rechercher en dieu, en le christ, alors qu’il se trouve devant elle, continuellement, et bien visible. Mais cela il faudra une scène finale absolument incroyable, la plus belle de tout ce qu’a pu faire Dumont je pense : Au moment où elle avait choisi de se donner la mort, quelqu’un l’en sauve in-extremis. Dieu ? Alors dans un corps bien humain, celui d’un ouvrier qui participait à la réfection du couvent, que Dumont montrait de temps à autres depuis le début (son travail, son entrée en prison, sa sortie). Maintenant, Hadewijch, disons plutôt Céline, peut croire. Et peut s’offrir amoureusement, et physiquement. A un corps d’homme.

     La force de la mise en scène est comme souvent chez ce cinéaste liée au récit. Cette grandeur qui saisit des corps perdus dans une nature proéminente. Ces cadrages très serrés sur les visages de ces mêmes corps pour saisir leurs émotions profondes. Magnifique séquence de trouble entre Céline et Yassine, dans la cuisine du dernier. Elle lui prend les mains, ressent un désir très fort pour son ami. Et lui embarrassé (car respectueux de ces choix de virginité) de lui demander ce qu’elle est en train de faire, de lui dire qu’elle un peu bizarre. Le problème ici est qu’aucun des deux ne sait concrètement ce qui lui prend. Pour une fois c’est pulsionnel ce qui se passe en elle, mais elle ne sait pas ce que c’est. Dumont sait se faire radical dans le plan et la symbolique du plan. Les relations entre Céline et ses parents sont définies en deux/trois séquences, c’est suffisant. Ce cheminement elliptique qui voit Céline participer à un acte terroriste est montré rapidement. Car Dumont préfère s’attarder sur le statisme de son personnage, sur ce qu’elle ressent plus que sur ce qu’elle vit. Sur cette marche finale par exemple, non loin de l’endroit où elle a grandit, qui n’est autre que la mort d’Hadewijch pour la naissance de Céline.

     Sur le coup, donc pendant le film, il y avait quelque chose d’ordre systématique qui me déplaisait, comme l’impression d’avoir à faire à quelque chose d’hyper théorique, qui ne s’incarnait pas autant que dans ses œuvres précédentes. En fin de compte, je pense que ce traitement détaché est important, il permet une identification en deux temps, assez originale. Je crois que ça m’a beaucoup plu.

La vie de Jésus – Bruno Dumont – 1997

35.11La cinquième saison.

   8.1   Il s’agit du tout premier film de Bruno Dumont et c’est une merveille. Plastiquement irréprochable (il obtiendra une mention spéciale caméra d’or à Cannes, pendant que Suzaku, le chef-d’œuvre de Naomi Kawase raflait la plus haute récompense) tant Dumont filme le Pas-de-Calais comme personne, saisi à merveille ces silences harmonieux et terrifiants qui règnent dans ces villages de campagne, et n’hésite pas à agrémenter son décor de violence par des plans d’ensemble magnifiques. Mais La vie de Jésus parle d’amitié, d’amour, de jalousie, de racisme aussi. L’amour maternel avant tout. Car l’on découvre ce garçon, Freddy, avec sa maman dans les premières images. Il y a peu d’échange, la télé semble prendre trop de place, mais on sent comme une fusion entre cette mère et son fils. Il fait une crise d’épilepsie, c’est courant, elle le prend dans ses bras et le calme. L’amour sexuel aussi, que Dumont filme crûment au plus près de l’acte, avec pudeur aussi démontrant que l’on est capable de montrer sans racoler, et intimement, dans les discussions comme celle sur le télésiège. Ce garçon qui voudrait voir la ville, Lille, dit-il, pendant que cette fille lui montre les vertus de la campagne en lui demandant d’admirer le paysage qui s’offre à eux. La force implacable de l’amitié, peut-être la plus proéminente car la plus salvatrice, où l’on voit Freddy traîner avec ses potes, faire des balades en moto, retaper leur voiture, jouer à la fanfare municipale, ne rien faire, ou au début aller rendre visite au frère de l’un d’entre eux, malade du sida et proche de la fin.

     C’est par l’ellipse et sa non-temporalité que Dumont fait grandir ce petit monde. On ne saura jamais explicitement à quelle époque nous nous trouvons, on est guidé nous aussi par le vent régulier des saisons. Un moment ce pauvre garçon malade meurt, nous l’apprenons que beaucoup plus tard, ou peut-être juste après, il restera toujours ce mystère du temps. Et depuis La vie de Jésus Dumont a toujours fonctionné de cette manière. Il met en place, tisse sa toile, fait des sauts dans le temps, guidés par les simples interactions entre ses personnages et leur situation. Demester et la guerre dans Flandres. Pharaon et ce crime dans L’humanité. Il raconte pendant une bonne partie du film ce quotidien banal que vit ce petit groupe jusqu’à un dérèglement, anodin au départ et qui va prendre une ampleur considérable qui fera basculer Freddy dans une violence sans nom, sentant son honneur bafoué, sa fierté anéantie, pensant perdre la seule fille qu’il ne voulait pas perdre. Il y a une angoisse qui se pointe crescendo dans ce film. Des insultes racistes dans un premier temps. Puis des paroles méchantes, vengeresses largement aidées par l’effet de groupe. Le garçon victime est arabe, mais il aurait très bien pu être parisien, ou trisomique, peu importe, c’est sa différence qui aboutit à cette haine. Même pas une haine, simplement l’avidité de pouvoir, de violence aussi. Ou peut-être aussi la protection de l’autre sexe, seule ici, comme quelqu’un qu’on cajole, quelqu’un d’intouchable, qui permet sans doute à Freddy d’être le chef de groupe. Dumont se garde bien d’expliquer quoi que ce soit. Il filme un groupe, des jeunes qui s’amusent, qui ne mesurent pas leurs gestes, leurs pensées et en somme sont déjà plus ou moins condamnés au même titre que Kader, dès qu’il a mit ses pieds dans l’essaim et ne s’est pas laissé faire.

L’humanité – Bruno Dumont – 1999

1L’origine du monde.

     8.5   C’est un film étrange, qui reste. Pas austère non, mais à l’atmosphère à la fois aérienne et accablante, qui semble baigner dans le réel mais pas totalement. Il y a certaines scènes formidables.Je pense à celle sur une plage du nord où Domino va faire ses besoins dans les vagues tandis que nos deux hommes la regardent, elle, mais aussi l’horizon, où les regards semblent apprivoiser les deux beautés. Dumont étire le plan, chacun des plans, c’est magnifique. Et puis il y a ce village, fantomatique, pourtant jamais théâtral, sans cesse porté sur la nature, les paysages que sur les personnages. Et pourtant, une nouvelle contradiction, au milieu de cette lenteur, de ces immensités (on pourrait songer à Akerman même par moment) Pharaon marchant dans les rues, et ses bonjours successifs aux autochtones. Une douceur de façade, une violence en sourdine. C’est un écart que je n’ai vu que chez Dumont, il me semble.

     Parfois on s’y perd. Et je m’y perds parce que je vois un personnage avancer, et grandir, avec ses réactions surprenantes. Sur le coup j’ai eu pas mal de problème avec ça (le baiser final avec son ami par exemple, très long, presque sans vie…) et j’y ai pas mal réfléchi depuis. Ce personnage vit dans « l’exorcisme » d’autrui, il a en tout cas le pense t-il la faculté de s’emparer des maux de ceux qu’ils touchent, qu’il côtoie. De la même manière c’est quelqu’un de très humble, qui encaisse sans jamais exploser. Il implosera lors d’une seule séquence où ses cris seront couverts par le bruit du train.

     Sur le moment j’ai eu du mal avec la fin aussi. Pourquoi avoir choisi ce coupable ? Pourquoi pas un autre ? Après tout je ne pense pas que Dumont ait fait son film avec comme idée première ce coupable là. Et à bien y réfléchir je pense que ce parti prit est important. Il rend la situation à son paroxysme. Le pardon au plus grand des péchés. Le plus grands des péchés de quelqu’un que l’on considère son ami. Dumont invente un rythme dans sa mise en scène, et il invente aussi une autre manière d’appréhender le crime. Terriblement moderne. Film impressionnant sur la culpabilité. Comme sur une appréciation des limites humaines, du bon et du mauvais, une différence qui ne m’a rarement paru aussi étroite que devant l’humanité.


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silencio


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