Archives pour la catégorie Cesar du meilleur film

Anatomie d’une chute – Justine Triet – 2023

03. Anatomie d'une chute, Justine TrietMirage manquant.

   9.0   L’ouverture d’Anatomie d’une chute agit en trois temps, trois secousses au moyen d’une temporalité qui s’avère assez floue. Tout d’abord, Sandra donne une interview dans le salon de leur chalet, pendant que son mari travaille vraisemblablement au grenier en écoutant la musique très forte. Ensuite, Daniel, leur fils de onze ans, est en train de promener le chien dans les montagnes. Et pour finir, le corps sans vie de Samuel est retrouvé par son fils, au pied du chalet. Que s’est-il passé ? Accident, suicide ou meurtre ? Il ne s’agit pas seulement d’une image manquante, d’un angle mort que le procès parviendra à éclaircir mais d’une vérité évaporée qui ne cessera de nous échapper. Il faut faire le deuil de la vérité pour établir une vérité, sa vérité.

     C’est un grand film sur le couple, d’une part. Sur « l’utopie égalitaire dans un couple » pour reprendre les mots de Justine Triet elle-même. Mais un film dans lequel, le réel conjugal, le visible, serait continuellement empêché, à l’image de cette toute première séquence qui raconte déjà quelque chose de leur quotidien sans clarifier ce qu’il en est. Il n’y aura finalement qu’une seule séquence de couple et là-aussi elle sera saisie par le prisme d’un filtre (d’une vérité, non de la vérité en somme) qui serait celui de la reconstitution visuelle d’une captation sonore. La langue raconte aussi beaucoup. Elle matérialise les problèmes au sein du couple, tout en le prolongeant au tribunal. C’est très beau d’assister à la vulnérabilité de Sandra lorsqu’elle délaisse le français pour repasser par l’anglais. Et pourtant le cœur du film est moins celui du couple, encore moins celui de la vérité, que la relation entre la mère et son fils, entre Sandra et Daniel. La confiance qui se délite entre eux, la distance qui se crée, le vertige de cette expulsion entre deux audiences puis le choix de la défense final.

     C’est aussi, bien sûr, un grand film de procès (peut-être le plus grand que j’ai pu voir). Sur l’impossible vérité. Les flashbacks racontent par ailleurs moins la vérité qu’une vérité, celle du point de vue, du souvenir voire de ce qu’on décide de se souvenir. La scène du père, en voiture, avec la voix du gamin superposant ses paroles c’est fantastique. Le film de procès convoque un genre, très classique, ce à quoi Anatomie d’une chute semble en permanence se refuser. C’est La vérité, de Clouzot, mais aussi Gone girl, de Fincher. C’est d’une grande complexité. Elle fait du mystère, de l’insoluble, son sujet.

     Il faut noter que cette affaire de vérité contamina aussi le tournage, puisque Sandra Huller (au moins aussi impressionnante que dans Toni Erdmann) tenait à savoir auprès de Justine Triet si son personnage était coupable ou innocent. La réponse était aussi claire (d’un point de vue pratique) qu’ambiguë (d’un point de vue moral) : « Il faut la jouer comme si elle est innocente ». On ne parvient parfois plus à discerner la vérité du mensonge du déni car tout y est flou : Son écrivaine mystérieuse, la mort suspecte de son mari et un enfant mal-voyant au milieu. Sandra est observée, scrutée de toute part, dans plusieurs langues, aussi bien son comportement conjugal que familial, dans ses ambitions professionnelles, mais aussi sa liberté sexuelle, ses éventuels remords, son étrange impassibilité voire ce qui se trouve même dans ses livres.

     Et c’est aussi, forcément, un grand film de mise en scène, avec des choix forts, radicaux, des idées de cinéma partout, renouvelant notre rapport au récit en permanence. Déjà, il y a deux espaces identifiés, deux lieux véritables : Un chalet et une salle d’audience. Un chalet que l’on découvre avec l’avocat. Un tribunal dans lequel on est projeté sans prévenir car l’ellipse ici est reine, elle renforce le mystère imposé par le récit. Le film ne sera jamais parasité par des scènes plus triviales ou attendues. Tout se concentrera dans ces deux lieux, qu’importe la temporalité.

     Parmi la kyrielle de superbes personnages qui parcourent le film, il y en a un qui cristallise notre rapport au film tout entier : L’avocat général est un personnage passionnant dans la mesure où il est haïssable (par le spectateur) en fonction de notre attachement à Sandra, de notre croyance en sa culpabilité ou non. Et la réussite du film se situe ici aussi : Notre point de vue ne cesse d’évoluer, de se modeler en fonction des nouvelles données, des différents témoignages, des incohérences. C’est la parole qui domine le récit.

     Le film est jalonné de très belles idées, fortes, tranchées, à l’image de celle de l’enregistrement audio et ce qui l’accompagne puis accapare l’image : Une scène de dispute, insoutenable. Un truc aussi puissant que les meilleurs moments de Jusqu’à la garde ou As bestas. Une scène d’autant plus troublante qu’elle semble être une projection parmi d’autres de ce qu’on entend. Cet enregistrement aurait pu n’être pourtant que sonore, nous priver d’images, nous placer dans la peau des jurés. Choisir de l’incarner de cette façon-là est un geste fort, parmi d’autres.

     On peut s’amuser à analyser chaque séquence mais s’il fallait n’en retenir qu’une seule, ce serait la toute première : tandis que Sandra reçoit une étudiante venue l’interviewer au sujet de son bouquin, son mari, hors champ à l’étage, écoute de la musique. L’idée de cette ritournelle inaugurale (PIMP de Bacao Rhythm & Steel Band) est formidable puisqu’elle agit par couches. Il y a d’abord son volume. Il y a ensuite sa répétition. Une scène de ménage passive, une façon de dire « je t’emmerde » et de pousser le procédé jusqu’au malaise. Et jusqu’à la scission elliptique. Cette ellipse concentrera tout le mystère autour du récit à venir, de la découverte du corps jusqu’à l’issue du procès, en passant par le flashback d’une dispute conjugale.

     Anatomie d’une chute fut un choc. Et pourtant Justine Triet et moi c’était compliqué depuis dix ans et (le magnifique) La bataille de Solferino : Je n’aime ni Victoria ni Sybil. Enfin je vois leurs qualités respectives,  mais j’y reste complètement hermétique. Là non. Il s’est passé quelque chose. Elle a franchi un cap. C’est un film vertigineux. Un long film mais dont la longueur est légitime. Un film hybride, qui révèle la puissance du hors-champ, la problématique de la langue, la violence du déballage (et donc de la destruction) d’une intimité conjugale, familiale le tout sans respecter ni la charte d’un film d’enquête, ni celui d’un film de procès. La culpabilité nous intéresse in fine moins que tout ce qui entoure les faits, les mystères qu’il révèle, la dissection d’un couple, d’une femme, l’ambivalence de la vie.

Illusions perdues – Xavier Giannoli – 2021

20. Illusions perdues - Xavier Giannoli - 2021Quand j’étais critique.

   6.0   J’ai tellement développé une non-envie de voir ce film, que ce soit lors de sa sortie (cette bande annonce m’horripilait) ou après son succès (un peu trop foudroyant) aux Césars, qu’il était normal que je finisse par le mater au détour d’un passage télé… un dimanche soir.

     J’ai mis un peu de temps à y entrer. À la fois pour me faire à cette voix off (très présente) et aussi parce que le film décolle vraiment lorsque Lucien quitte Angoulême et Louise puis arrive à Paris, fait connaissance avec Lousteau, découvre le journal, puis Coralie et tous ces personnages qui gravitent, campés par des Stevenin, Depardieu, Dolan, Lenquesaing.

     Quel casting ! Et quelle ambition narrative, romanesque ! Le film trouve son équilibre, le souffle épique de l’ivresse parisienne, d’une efficacité redoutable au point que ces 2h30 passent d’un claquement de doigts. Enfin presque. Il y a quand même quelques baisses de régime. Et une tendance à l’académisme : c’est très scolaire, ça manque de fièvre, de grandes envolées – un peu à l’image de sa voix off trop narrative, qui fait souvent doublon avec ce que l’on voit, et qui frise l’indigestion.

     J’aurais préféré que le film plonge dans un truc plus virtuose voire grandiloquent encore, j’ai la sensation qu’il n’ose pas trop, qu’il se fait plus sage que le milieu qu’il brosse, plus sage que ces love story, plus sage que son personnage. C’est pas Barry Lyndon, quoi.

     Enfin c’est pas grave, je m’attendais à détester – car j’avais détesté le voir coiffer de la sorte aux Césars deux films chouchous que sont Onoda (Arthur Harari) & Annette (Leos Carax) – mais finalement c’est plutôt une bonne surprise. Et ça donne envie de se plonger dans une lecture balzacienne.

Les ripoux – Claude Zidi – 1984

16. Les ripoux - Claude Zidi - 1984Vie d’un pourri.

   4.0   C’était mon Zidi préféré, enfin je croyais. Grosse déception. Hormis Noiret, fabuleux. Mon souvenir était flou mais dans ce que j’en gardais on voyait davantage la ville, la rue, le commissariat. Or ces lieux sont trop vite expédiés à l’intérieur de saynètes qui se succèdent assez mal. Je confondais peut-être avec La balance (que je n’aime pas non plus, mais pour d’autres raisons). Quoiqu’il en soit j’ai trouvé ça raté sur ce point-là, je ne crois à rien, je vois qu’un défilé de gags nuls et de scènes construites pour un gag, comme toujours chez Zidi, faite avec des sabots de porc. Et puis cette fin embrumée c’est gros frisson de la honte pour moi. C’est vraiment le truc grossier de la scène qui se passe peut-être dans la tête de Noiret, mais peut-être pas, finalement. J’ai trouvé ça tellement mauvais. Mais il y a Noiret comme je le disais. Et même si je trouve Lhermitte un peu à chier dedans (mais je pense que c’est un contre-emploi qu’il lui va pas bien, un peu comme Depardieu dans Tais-toi, y a un truc qui ne marche pas sur moi) j’aime bien le duo malgré tout, mais je suis souvent sensible à l’aspect buddy-movie de toute façon (bien plus beaux chez les Veber de la même époque). Reste un divertissement populaire pas désagréable non plus. De là à lui filer des Césars…

La nuit du 12 – Dominik Moll – 2022

22. La nuit du 12 - Dominik Moll - 2022L’enquête inachevée.

   7.5  Il y avait, dans Seules les bêtes, le précédent film de Dominik Moll, un sens de la virtuosité assez marqué, dans la mesure où il s’agissait de relier un quartier d’Abidjan avec les Causses françaises, et une audace narrative tout aussi imposante, puisqu’on suivait cinq personnages en lien avec la disparition d’une femme. C’était un beau film choral qui manquait autant de clarté que de vraisemblance.

     Et c’est sans doute les principaux atouts de La nuit du 12, récit linéaire, concentré sur un lieu (Grenoble et alentours, rarement mis en avant au cinéma), un meurtre et sur l’enquête de la PJ autour de ce meurtre : Une jeune femme à qui on a mis le feu, la nuit, tandis qu’elle rentrait de soirée. Du déjà vu ? Pas vraiment car le film s’ouvre sur un carton étonnant, annonçant en gros que 20% des enquêtes criminelles ne sont pas élucidées et que La nuit du 12 sera le récit de l’une d’entre elles. Autrement dit, on sait comment ça se termine.

     Idée aussi casse gueule qu’audacieuse, qui m’aura permis de réaliser que, régulièrement, je trouve les films d’enquêtes un peu décevants (ou déceptifs) sitôt qu’ils s’achèvent, soit parce qu’ils en donnent trop ou pas assez, soit parce que j’en attends trop ou pas assez. Le voyage (l’enquête) est in fine toujours plus beau que sa résolution. Là au contraire, la connaissance de cette impasse m’a permis de me sortir de cette attente, ce sont vraiment les personnages qui m’ont séduit et leurs interactions, dans leur quotidien, à la manière du L627, de Bertrand Tavernier ou du Petit lieutenant, de Xavier Beauvois. Parmi ces personnages, on retient Bastien Bouillon & Bouli Lanners en priorité, géniaux tous les deux, d’autant qu’ils sont souvent en duo.

     Et le récit reste très dense, malgré l’impasse de ses investigations, la peinture très réaliste : On appuie beaucoup sur le manque de moyens, notamment et sur une scission entre deux mondes, deux générations : la liberté mystérieuse d’une jeunesse incomprise des aînés, un peu comme dans La fille au bracelet, de Stéphane Demoustier. Mais les deux mondes dépeints ce sont aussi ceux des hommes et des femmes et le film ne s’en tiendra pas qu’au récit de ce féminicide pour l’établir : Il appuiera son discours féministe, par petites touches disséminées alors qu’il pouvait largement s’en passer.

     Qu’importe, c’est un film puissant, dont la mise en scène, aussi lumineuse et rigoureuse, semble totalement calée sur Yohan, le sublime personnage de capitaine incarné par Bastien Bouillon, qu’on adorait déjà chez Betbeder, dans Deux automnes trois hivers, ou Debout sur la montagne. J’en aurais bien pris une heure de plus, de mon côté.

Adieu les cons – Albert Dupontel – 2021

06. Adieu les cons - Albert Dupontel - 2021L’étang moderne.

   5.5   La recette est familière, son efficacité prévisible : Après le plus consensuel Au revoir, là-haut, Adieu les cons renoue avec la verve anar de Dupontel : acerbe, hystérique, absurde, burlesque, virtuose. Dans la lignée tonale du dernier Délépine & Kervern (Effacer l’historique) mais en mieux – Ce n’était pas bien compliqué – et dans la lignée formelle d’un certain Jeunet, son pote, auquel on pense beaucoup, notamment Le fabuleux destin d’Amélie Poulain : On y retrouve cet attachement aux laissés pour compte, son rejet des grands bonnets du système, un appétit pour les gueules, les répliques fulgurantes, mais aussi, davantage sur le plan technique, un goût pour le trop-plein, des plans abracadabrants, des running-gags, pirouettes scénaristiques proposées par des coïncidences motrices, des flashbacks à gogo. Et une volonté de relayer des objets / lieux utiles : Un fusil, un ordinateur, un dossier, un journal intime, une lettre d’amour ; Le bureau des services d’administration, la cave des archives départementales, l’ascenseur d’une tour. C’est du cinéma bourrin, mais généreux. Et si son héritage se réclame davantage des pitreries de Gilliam (qui fait une apparition ici d’ailleurs, et le film fait aussi de nombreuses références à Brazil) que de celles de Chaplin, on peut entrevoir parfois une mécanique proche de celle du génie du muet, sans doute parce que le film, c’est sa grande qualité, respire l’enthousiasme et la sincérité. Disons qu’on comprend, devant, pourquoi Dupontel n’était pas présent à la cérémonie des Césars où il rafla tout, tant le film ne cesse de chier sur « les institutions » de manière générale. Rollercoaster effréné, Adieu les cons ne lésine sur rien, mais peut-être que sur ce coup-là cette quête du fils, avec un duo insolite (Effira/Dupontel, ça fonctionne super bien) entre une femme qui va mourir et un homme qui veut mourir, tous deux associés à un archiviste aveugle extra-lucide (Nicolas Marié, pitre désopilant) trouve une forme d’aboutissement comique sous la caméra de Dupontel. Il me semble qu’il y donne tout, cette fois, avec ses limites comprises : Sa mécanique burlesque désuète (des policiers débiles, un aveugle qui se cogne, un médecin illisible), sa non-subtilité pour brosser des caractères secondaires (flics, patrons mais aussi ceux qu’il défend, amoureux transi, vieil amnésique) et son nihilisme compassé, certes le film est un peu anar-vieillot dans son fond mais il est toujours en mouvement, plein de trouvailles, d’instants très drôles. Qu’importe, j’y allais le couteau entre les dents – euphémisme – mais j’ai trouvé ça très réussi, pour du Dupontel.

La balance – Bob Swaim – 1982

05. La balance - Bob Swaim - 1982Grand-Guignol à Belleville.

   4.5   Parmi divers couronnements inexplicables qu’offre l’académie des César depuis quarante-cinq ans, La balance fait office de figure de proue. Qui a-t-il bien pu séduire dans ces sphères ? Lorsque j’en avais fait la découverte, adolescent, le film m’avait paru un peu à part dans la catégorie Polars 80’s. C’est vrai qu’il est à la fois très français et ancré dans son époque, lorgnant autant outre-Atlantique vers le French Connection de Friedkin qu’il annonce un peu la décennie suivante, avec des contours qu’utilisera Tavernier dans L627 par exemple. Il avait donc un joli cachet de film mi-précurseur mi-anachronique, ça me plaisait bien. Hélas, mon souvenir n’était pas seulement imprécis, il était complètement à côté de la plaque. Je devais le confondre avec le Police, de Pialat, c’est pas possible. Je n’y ai quasi rien retrouvé de cet élan de fraicheur et de ce rythme qui m’avaient jadis séduit. Je dis « quasi » puisque le couple Baye/Léotard reste la bonne idée du film, personnages assez touchants dans l’ensemble, romantiques et déglingués. Cela suffirait presque si Bob Swaim avait construit son film autour d’eux – Après tout, « la balance » c’est lui, mais c’est elle aussi. Le problème c’est que le film est fasciné par les flics et qu’il croit créer de beaux personnages, en leur attribuant dureté et légèreté, personnages qui ne sont en fin de compte dessinés que sur un seul caractère, une punchline, une gueule, une blague. D’une part c’est donc très mal écrit, d’autre part tous sont absolument ridicules, cabotins ou absents. Chez les truands ce n’est guère mieux : Ronet joue de la moustache et se demande constamment ce qu’il fait là quand Karyo tente de la jouer Requin (la brute dans certains épisodes de James Bond) ce qui offre un couple de méchants taiseux vs bourrin bien stéréotypé. Le film est par ailleurs marqué par un déséquilibre permanent, tant il tente d’être nerveux, rêche, violent avant de systématiquement sombrer dans une ambiance relax très bizarre – à l’image de la fusillade en plein carrefour de Belleville, où l’on voit des innocents se faire buter froidement, avant que la séquence ne se termine par une blague de douille échouée dans un walkman. Belleville parlons-en : Swaim ne filme pas la ville, il ne doit pas la connaître, tout y est factice, prêt pour un tournage, bref ça ne l’intéresse pas. Dans un polar urbain c’est un peu gênant. Sa réalisation est par ailleurs tout à fait transparente quand elle n’est pas accompagnée d’effets cheaps et autres kitcheries musicales embarrassantes. C’est donc une bonne douche froide. Une douche froide à trois Césars. Dans un registre pas si éloigné mieux voit revoir l’excellent Neige (1981) de Juliet Berto & Jean-Henri Roger.

Vénus beauté (institut) – Tonie Marshall – 1999

Jacques Bonnaffé, Nathalie BayePeau de femme cœur de pierre.

   5.0   J’avais le souvenir lointain d’avoir détesté. En fait c’est pas si mal. C’est très inégal, souvent trop écrit, chargé en dialogues un brin lourdingues, et formellement c’est assez fade, qu’on navigue à l’intérieur du salon de beauté ou en dehors. Et puis le film se laisse parfois aller à des tentations laborieuses, à l’image du running-gag Mme Buisse, la cliente exhibitionniste. Mais il y a quelques trouées et fulgurances, sur un regard, un détail. C’est assez paradoxal d’ailleurs que les instants les plus réussis soient aussi ceux qui soient les plus artificiels, à savoir tout ce qui se déroule dans l’institut, la succession de clients habitués, les interactions entre les « filles » comme les surnomme leur patronne, incarnée par Bulle Ogier, qui agit en douce maquerelle ensorceleuse. Le cœur du film c’est bien cet institut, son quotidien, mais Tonie Marshall n’y croit pas tellement. Il faut qu’elle en sorte. Mais tout ce qui se déroule en dehors, concerne beaucoup trop Angèle (Nathalie Baye) ce cœur de pierre au passé cruel et trouble, cette esthéticienne qui peut fermer la boutique et disparaître derrière un bus comme par enchantement, pour qu’on ait le temps de s’y attacher. Si le film repose en grande partie sur son interprétation féminine, dommage qu’il s’intéresse si peu aux autres filles, à Samantha, Marie ou Nadine, en somme.

 

Les misérables – Ladj Ly – 2019

23. Les misérables - Ladj Ly - 2019Will we survive ?

   8.0   Galvanisé par sa réputation de film choc du dernier festival de Cannes, le film de Ladj Ly est pourtant plus subtil, plus puissant, qu’un simple produit choc de festival. Il est tellement pluriel, surprenant, moderne dans sa forme comme dans son fond qu’il est moins un choc qu’un témoin de son époque. Qu’on se le dise, s’il évoque considérablement La haine et s’en inspire ouvertement, au point de lui rendre hommage par de multiples clins d’œil (l’arme, l’animal, la caméra volante, le final) Les misérables c’est The wire à Montfermeil. C’est vingt-quatre heures dans la vie d’une BAC et d’une cité, à bord d’une voiture ou d’un drone. Il y a une histoire de lionceau égaré, un tir de flashball, une preuve filmée, un cocktail Molotov. Et au milieu, ces misérables, qu’ils soient d’un camp ou de l’autre. C’est un film en surtension permanente, même quand il prend le temps de se poser.

     Le dernier plan de La vie scolaire, film réalisé par Grand Corps Malade & Medhi Idir, sorti aussi cette année, est un plan drone, qui sort d’une salle de classe, s’élève au-dessus des immeubles afin d’avoir une vue d’ensemble sur la cité toute entière. C’est une jolie façon de finir ce joli film. C’est aussi un peu gratuit et si l’utilisation musicale convoque plutôt Esprits rebelles, c’est sans doute aussi trop connoté La haine : On se souvient, dans le film de Mathieu Kassovitz, de ce plan qui s’élevait dans la cité au son de Sound of da police, de KRS-One mixé par Cut Killer. A l’époque ce n’était évidemment pas un drone, mais un mini-hélicoptère téléguidé. Ce qu’il y a d’étincelant, entre autre chose, dans le film de Ladj Ly, qui utilise allègrement le drone, c’est qu’il l’intègre dans la diégèse. Ainsi ce n’est plus un joli gadget mais un élément déclencheur : Ce drone, piloté par un gamin voyeur, qui observe les filles à la manière de James Stewart dans Fenêtre sur cour, va assister à une bavure policière. Il va donc filmer une bavure. En plus de redéfinir l’angle, le rythme et l’atmosphère du film – qui au même titre que le récit devient totalement instable – l’effet escompté est une double sinon triple mise en abyme puisque Ladj Ly, qui vient de la banlieue, de cette banlieue, faisait jadis du copwatch (pratique consistant à surveiller les éventuels dérapages de la police), qu’il a jadis filmé une bavure et que ce gamin au drone n’est autre que son propre fils – Une part de lui en somme.

     Constitué d’une première partie en forme de chronique substituée par une seconde qui vire au film de genre, le film effectue un virage qui rappelle l’histoire même de sa conception : Celui de partir d’une réalité pour y injecter de la fiction, puisque Les misérables devait s’intituler Copwatch, au préalable. Le film prendra donc le temps d’installer les choses avant d’en arriver à ce virage narratif. Une quarantaine de minutes, semble-t-il. Il y aura d’abord une étrange séquence introductive, bercée par la liesse populaire provoquée par un match de coupe du monde 2018. On y suit déjà Issa mais très vite on le perd dans la foule, les sourires, l’euphorie et la communion collective. Déjà, cette ferveur est menacée : En effet, une nappe sonore angoissante s’installe, grandit, s’impose et finit par couvrir ces cris de joie. On est champions du monde mais on va vite l’oublier et c’est aussi ce que raconte le film en sus : Toute cohésion populaire nationale ne peut faire oublier les forces et les inégalités qui dominent. Si le film utilise des faits et des personnages tous absolument avérés, dira Ladj Ly – aussi bien Le Maire que Salah, le lion que le cocktail molotov – c’est bien entendu la dimension romanesque provoquée par ce lendemain de victoire en coupe du monde et l’unité d’espace-temps qui lui administre cette surtension permanente, puisque tout se déroule sur vingt-quatre heures, à l’instar des émeutes caniculaires de Do the right thing (autre film estival, brulant, faché) de Spike Lee ou des post-émeutes de La haine : Il s’agissait là-aussi d’une bavure. Et d’un gamin, hors-champ, entre la vie et la mort.    

     Déjà, chez Kassovitz tout était pris du point de vue de trois personnages, trois petits zonards de la cité, qui devant le miroir se prenaient pour Travis Bicke et rêvaient de venger le gamin plongé dans le coma au moyen d’un pistolet abandonné qu’ils avaient trouvé. Qu’importe s’ils ne savaient pas se tondre les cheveux ou s’ils avaient une fâcheuse tendance à halluciner des vaches, cette arme leur donnait du pouvoir, du cran, de la folie. Cette arme, dans Les misérables, est entre les mains des policiers. C’est en toute logique que le film suivra donc ces trois mecs de la brigade anti-criminalité, qui sont là aussi les trois personnages principaux du film. Et cette idée permet sans nul doute à Ladj Ly de trouver la bonne distance, à la fois pour filmer la cité mais aussi les policiers, brasser les stéréotypes (Gwada le good cop, Chris le cow-boy et Stéphane, la nouvelle recrue) pour mieux les détourner : Le feu aux poudres ne vient pas forcément de celui qu’on pense. A l’instar du Training day, d’Antoine Fuqua (qui suivait la première journée d’Ethan Hawke aux côtés de Denzel Washington) il s’agit essentiellement de suivre les premières heures du bleu, Stéphane qui vient de Cherbourg, et qui sera vite affublé d’un surnom Pento, parce qu’il a les cheveux gominés ; d’assister à son premier contact, musclé, avec ses coéquipiers et avec la cité qu’ils sont chargés de surveiller. Pento c’est un personnage fondamental, alter-égo du spectateur, sur lequel on pose d’emblée une identification.

     Ladj Ly donne du rythme, sans jamais pourtant tomber dans une mise en scène tape à l’œil ni en misant sur les attendues punchlines. Elles sont là, bien entendu, mais elles se fondent dans le décor, elles ne brisent pas l’élan de la chronique. L’idée motrice de Ladj Ly c’est de nous faire entrer, comme cette nouvelle recrue, dans ce monde, petit à petit. On est en immersion à Montfermeil, à ses côtés, en pleine patrouille. On encaisse les blagues des collègues, on observe les dérapages embarrassants (le contrôle gratuit d’adolescentes à un arrêt de bus) et on fait connaissance des lieux (le marché, notamment) ainsi qu’avec les « personnages » de la cité : Certains piliers comme « Le maire » qui gère les tensions, Salah l’ancien caïd passé sage religieux ou les frères Muz ; d’autres plus discrets comme ce rappeur ancien taulard, le garçon aux merguez cuites au soleil ; et les enfants, bien entendu : Buzz qui passe son temps à faire voler son drone, Issa qui va se retrouver à dilapider un lionceau dans un cirque de gitans.

     Dans son engagement, rien ne laisse présager de ce choix de l’angle par lequel l’auteur traite cette histoire. Il y a une explication quant au désir de Ladj ly de faire un film du point de vue des policiers en patrouille. Certes il a grandi dans la banlieue, mais il a aussi filmé les policiers, fait des documentaires sur les méthodes musclées. Il a aussi reçu de nombreuses plaintes, écumé les gardes à vues. Il connait la cité mais il connait aussi le monde de ceux qui la surveille. C’est cette maturité qui surprend : Comment un type qui a grandi en ayant des rapports aussi compliqués avec les forces de l’ordre peut-il réussir à faire un film qui leur rend toute leur complexité, leur misère quotidienne, eux qui sont pour beaucoup aussi issue de ces cités ? La très belle scène de confrontation nocturne entre Gwada & Pento, autour d’une table d’un café qui évoque celle de Heat, est une merveille d’écriture complexe et nuancée. Si les forces, ici, ne sont ni miroirs ni contraires, il y a une complémentarité dans ce dialogue face-à-face qui raconte que cet embrasement, cette folie se jouent à pas grand-chose. Qu’ils sont tous dépassés par les évènements.

     Pourtant, bien qu’il suive en majorité les policiers de la BAC, Ladj Ly va faire d’Issa – en plus de lui offrir une double entrée (pas si) anodine au préalable – l’enfant victime de la bavure, son personnage central, son moteur pour l’insurrection : Le fait d’intégrer Les misérables, de Victor Hugo dans le récit, en dit long sur sa démarche. Parce que Montfermeil c’est aussi la ville du livre, de l’auberge des Thénardier. Les personnages vont jusqu’à l’évoquer lors d’une conversation. Et Issa c’est clairement Gavroche. Il est tombé par-terre c’est la faute à Voltaire. Il faudra aller au bout ou presque, sans franchir le point d’interrogation qui sera un appel au secours. Cette insurrection finale est d’une puissance inouïe, à la fois parce que cette tension semble incontrôlable, mais aussi parce que c’est une révolte d’enfants, contre toute forme d’autorités, les flics « La pince » ou « Le maire » qu’importent les statuts des crapules, ils ne font plus de distinctions. Gavroche était sur les barricades, Issa et les autres sont dans la cage d’escalier parés à tout péter. C’est aujourd’hui, c’est demain, ici et partout.

     Etrange sensation que de voir le sixième film de Rabah Ameur-Zaïmeche le même soir que le premier film de Ladj Ly, quand on se souvient que Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001), le premier film de RAZ, se déroulait déjà, comme Les misérables, dans la cité des Bosquets à Montfermeil – Quoi de plus normal, ils y ont tous deux grandi. En tout cas, voilà bien longtemps que je n’étais pas allé voir un film le jour de sa sortie nationale – Moi qui suis plus adepte de laisser retomber l’effervescence et l’euphorie. Alors deux… Si je suis ravi de retrouver un RAZ inspiré avec très inégal mais ample, âpre et parfois fulgurant Terminal sud – J’essaie d’en parler bientôt – je suis surtout impressionné par ce premier film, disons plutôt premier long métrage en solitaire (L’auteur a aussi coréalisé des documentaires en plus d’avoir ses faits d’armes avec le collectif Kourtrajmé) au point qu’il a un peu éclipsé son compère. Il n’en a pas besoin, il va sans doute cartonner, mais je le dis quand même, courez-y ! Il est si rare d’assister à une telle onde de choc.

L’argent des autres – Christian de Chalonge – 1978

09. L'argent des autres - Christian de Chalonge - 1978Parfum de scandale.

   7.0   Quelques minutes durant, j’ai bien cru que j’allais détester ça : L’emphase des postures figées, la rigidité du cadre, cette musique dissonante, cette texture clinique monochrome. J’ai pensé qu’on me faisait une mauvaise blague (Dans la lignée du THX1138, de Lucas) avec cette histoire de Prix Louis Delluc et de Césars – Il récolta les plus prestigieux : Film et réalisation. Mais assez vite, la réalisation de Christian de Challonge s’aère, mélange habilement les formes, brise crânement la construction, change le rythme – Un moment donné, il insère même un film d’animation pédagogique. Après avoir observé son licenciement froid et brutal d’une grande banque, le film accompagne Trintignant chez lui. On y découvre Deneuve, qui bien que peu présente à l’écran, tiendra ici un rôle fondamental, de déclencheur et d’accompagnant à la résistance, en somme. Sur le papier, traiter d’un scandale financier avec Deneuve, Trintignant, Berto (clairement, c’est Arlette Laguiller), Serrault et Brasseur, j’y crois moyen et pourtant ils sont tous absolument crédibles.

     Évidemment, en s’appuyant sur le scandale de la Garantie foncière (1971) comme L’outsider s’appuyait sur celui de la Société Générale, L’argent des autres se parent des atouts de son utilité. Mais le fait que justement il parvienne à créer une autre histoire (qui ressemble à la vraie) avec l’ambition de mener une enquête à multiples personnages (comme autant d’entités hiérarchiques ornant une société bancaire) tout en jonglant avec l’intimité d’une victime bouc-émissaire qui ne se laisse pas faire, ainsi qu’avec une chronologie étonnante, lui fait prendre le risque de la singularité et celui du trip ouvertement kafkaïen. On trouve dans la forme autant une ressemblance avec la partie Bruno Cremer de l’ouverture de Sorcerer, qu’une plongée inextricable à la Monsieur Klein. Ça pourrait foirer mais ça tient (en partie parce que l’écriture est brillante, de bout en bout) d’autant que le film est meilleur à mesure qu’il se déploie, qu’il se dévoile.

Jusqu’à la garde – Xavier Legrand – 2018

21. Jusqu'à la garde - Xavier Legrand - 2018L’autre.

   8.0   A l’époque de la sortie de son court-métrage multi primé (Avant que de tout perdre, Vu sur Canal, je crois) j’avais trouvé le cinéma de Xavier Legrand singulier, hyper fort mais aussi un peu bancal. J’aimerais bien le revoir maintenant que j’ai vu son long, tiens. Car c’était l’avant Jusqu’à la garde, clairement. J’ai le souvenir d’un beau geste de mise en scène tentant de filmer la fuite du foyer comme un film d’horreur, notamment au cœur d’un supermarché.

     Sous ses allures de film à charge (violences conjugales, domination masculine, système judiciaire) Jusqu’à la garde est un beau portrait de famille à la dérive. Un portrait complexe, qui n’hésite pas à jouer sur le hors champ afin de perturber nos attentes et préjugés. A voir le cercle parental respectif de ces deux entités en conflit. Le désir d’une table rase contre la crainte d’une éviction. A nous faire débarquer dans cette bulle (de mensonges et de violences) comme les juges le font durant la première séquence.

     Ce qui rend ce premier long-métrage surprenant c’est l’angle par lequel il choisit de nous convier dans son drame horrifique. Difficile en effet, dans un premier temps, de savoir si l’on a affaire aux violences d’un père (comme elles sont contées dans la lettre de l’enfant au juge) ou à la manipulation de la mère. Et le film s’en tient très justement à cette ambiguïté en nous faisant suivre le désarroi du père. Car aussi cinglé fusse t-il in fine, c’est un être humain avec ses émotions, humilié par son exclusion du cercle familial.

     Du coup, plutôt que de préserver cette ambiguïté gratuite et de mauvais goût au vue d’un sujet si imposant et sérieux, qui aurait fait entrer le film dans la case spot de prévention, Legrand va choisir son camp, mais sans rester du côté de l’apparent drame social. C’est vers le film d’horreur (Jusque dans sa précision mise en scénique d’une froideur et d’une épure saisissantes) que le glissement va opérer. Vers l’horreur pure. Sans pourtant perdre de vue que nombreuses pistes de réflexion vont nous manquer, comme vient en témoigner ce dernier plan, dans l’embrasure de porte de la voisine de palier.

     Niveau interprétation c’est hallucinant. Sans surprise Léa Drucker et Denis Menochet sont excellents, évidemment. Mais celle qui joue la fille aînée aussi, bien que plus en retrait dans le récit, est sensationnelle notamment durant sa fête d’anniversaire – Incroyable de voir combien le film, dans cette scène encore plus que dans une autre, sait raconter beaucoup sans avoir à expliciter quoi que ce soit : On se dit beaucoup de choses, mais la musique de la fête (Il n’y a aucune autre musique dans le film) nous empêche d’entendre et pourtant on comprend tout ce qui se joue.

     Et puis le jeune garçon, forcément, comment l’oublier. Révélation absolue. Pas vu un gamin aussi bouleversant depuis Billy, dans Kramer contre Kramer. Aussi bien dans le mutisme qu’il s’impose face à son père, que dans sa façon instinctive de propager les mensonges, que dans ses larmes de terreur face au à son croque-mitaine de père dans le home invasion dans lequel le film finit par magistralement glissé.

     Surtout, Jusqu’à la garde est un film très sonore. Si j’ai rarement été aussi terrifié par des silences (Ceux de Menochet dans la voiture, mon dieu) il y a aussi un énorme travail sur les sonorités hors champ. Chaque bruit du quotidien provoque une boule au ventre : L’alarme d’une ceinture de sécurité, une sonnerie de téléphone, un crissement de pneu, un klaxon, un moteur qui s’emballe, une sonnette, un ascenseur. Je crois n’avoir jamais autant entendu ces bruits « domestiques » dans une salle de cinéma.

     D’ailleurs le film s’ouvre dans les couloirs d’un tribunal mais le fond noir évoque d’abord plutôt les résonances d’une prison. Inutile de parler de la fin, qui se situe elle aussi dans une endroit clos, mais je préviens, elle fait très mal. Le suspense y est insoutenable. Je veux pas trop en dire mais j’ai fini dans un état indescriptible. Sans doute car là aussi tout se joue sur des silences et des stridences. Un lointain chuintement, des pleurs retenus, un vacarme tonitruant. Shining chez les Dardenne. Pas sûr que je pourrais le revoir, en fait.

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silencio


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