Archives pour la catégorie Christian Tafdrup

Ne dis rien (Gæsterne) – Christian Tafdrup – 2022

06. Ne dis rien - Gæsterne - Christian Tafdrup - 2022Les petits martyrs.

   6.0   À quand faut-il remonter pour voir autant de cruauté au cinéma, assister à un crescendo horrifique aussi tétanisant ? D’instinct, là, ne me vient que l’archi puissant Spoorloos (L’homme qui voulait savoir) d’un certain cinéaste… hollandais. Tiens tiens, j’y reviens. Mais c’était un film inclassable, terrible mais beau, crépusculaire mais lumineux, graphiquement imprévisible mais tout en cohérence. Au contraire, Ne dis rien est un film clinique, chirurgical, qui ressemble davantage au Funny games, de Michael Haneke : d’autant que l’enfant tient là aussi un rôle essentiel, accentuant le traumatisme.

     Bon, comment faire l’ébauche d’une analyse de ce film ? En parler revient-il à évoquer autant l’expérience physique primitive qu’il produit que le douteux discours qu’il défend ? En effet, l’expérience est inédite, douloureuse, évoluant d’abord dans un décor doux (les vacances en Toscane dans un premier temps, une maison dans la campagne hollandaise ensuite) mais anxiogène, par petites secousses ; puis dans un magma de violence malsaine lors d’un dernier tiers aux images qu’on n’oubliera pas, dans un lit, une piscine, une voiture, un ancien chantier.

     Le film est d’une force malaisante inouïe, c’est vrai. Mais je m’interroge sur sa volonté de choquer à tout prix, de véhiculer un mépris des faibles, des convenances, de la passivité, combattue par les méchants du film, certes, mais aussi dans le manque d’empathie, qu’on éprouve, en tant que spectateurs, face à ce couple danois. Si l’on s’accroche, si l’on souffre (atrocement) c’est in fine moins pour eux que pour les enfants du film, martyrisés comme il est rare de le voir sur un écran, jusque dans une scène d’une violence telle qu’il est impossible de ne pas détourner un temps les yeux. Le climax final sera plus atténué car sans enfants et très graphique, bien qu’il se révèle là aussi d’une cruauté inédite.

     Et cruel jusque dans ses virages et rebondissements, comme forcés par le film et personnages maléfiques qui le peuplent : Le film est quasi buñuelien dans ce rapport à l’impossibilité de quitter les lieux. La première fois pour un oubli de doudou, la seconde pour une panne de voiture.

     Le film joue aussi la carte de la provocation. Un moment donné, tandis que la femme danoise prend une douche, l’homme hollandais (on suppose, on ne le verra pas) entre dans la salle de bains, pisse puis se brosse les dents. Le plan restant fixe sur elle, gênée, silencieuse, face caméra, la scène est d’une tension extrême. D’autant que la présence en mouvement crée un jeu d’ombres sur le rideau de douche. Et que la douche est évidemment associée à Psychose, dans l’inconscient collectif. Puis il sort. Et elle rejoint son homme. Et par une pirouette un peu trop théorique à mon sens (franchement on s’attend à ce qu’elle lui en touche deux mots) elle est ultra excitée et ils font l’amour. Je n’y crois pas. D’autant qu’on a vu plus tôt (en soirée) qu’ils étaient gênés de les voir danser de façon très suggestive.

     Le projet du film ne serait-il finalement pas de rejouer davantage Martyrs que Funny games ? Ne serait-il pas viscéral plutôt que théorique ? Chez Laugier il s’agissait de tenter de capter l’imminence de la mort. Ici la quête d’une réaction plus cruelle que celle administrée : « parce que vous nous avez laissé faire ». Ma fascination pour ces deux films se rejoignent. Mes énormes réserves aussi.

     Par ailleurs deux choses m’interpellent. Tout d’abord je n’explique pas la misanthropie totale du film, danoise ou hollandaise. Je ne vois pas ce que le cinéaste cherche à dire là-dessus mais on sent qu’il y tient : Si les deux couples (l’un danois, l’autre hollandais) disent d’emblée qu’ils se comprennent plus qu’avec des couples d’autres pays scandinaves, ce n’est sans doute pas anodin.

     Ensuite, autre chose m’a frappé et fasciné : L’utilisation du son et de la musique notamment, en décalage quasi permanent avec l’image. Ainsi quand l’ouverture, douce, détachée de tout attribut horrifique, est accompagnée de stridences anxiogènes, le final trash sera lui accompagné tranquilou par Monteverdi. Je m’interroge encore. Je trouve ça audacieux en un sens, car ça crée une ambiance inhabituelle. Mais je ne peux m’empêcher d’imaginer son auteur, petit sadique satisfait de nos nombreux tourments et ravi de pouvoir répondre en tant que cinéaste à la grande question du film, qui de façon méta donne :

« Pourquoi faire une fin comme ça ?
- Parce que vous êtes allé jusque-là. »

On rejoint le propos sur la violence asséné chez Haneke. Mais de façon plus gratuite encore ici, j’ai l’impression.

     Bon, quoiqu’il en soit je ne suis pas prêt d’oublier ce que j’ai vu. Ni prêt à le revoir. C’est traumatisant, vraiment. D’autant que la violence du film renvoie inéluctablement à celle de notre réel, qu’importe l’époque, les cultures. C’est fort. C’est embarrassant. Ce n’est pas tiède, quoi.


Catégories

Archives

mars 2024
L Ma Me J V S D
« fév    
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche