Archives pour la catégorie Claire Denis

White material – Claire Denis – 2010

29.-white-material-claire-denis-2010-1024x637Vaincue par la brousse.

   6.3   L’élément qui traverse le cinéma de Claire Denis, qu’il surgisse dans l’ostentatoire ou la pure abstraction, c’est le désir de vaincre, de s’engager, de combattre. Dans la maitrise comme dans l’abandon. Un vrai désir de metteur en scène, en somme. Rarement nous avions eu le sentiment devant l’un de ses films de la voir se superposer, littéralement, à son personnage. Processus volontiers commandité lors de sa mise en relation avec Marie Ndiaye, avec laquelle Claire Denis coécrit White material, s’appuyant sur l’identité de ce compagnon de route, sa propre identité (La cinéaste ayant vécu son enfance au Cameroun) et sur un récit de Doris Lessing.

     Découvert en salle à l’époque où le cinéma de Claire Denis m’était encore quelque peu hermétique – Je me souviens avoir été aussi beaucoup décontenancé l’année précédant la sortie de White material, devant 35 Rhums, auquel je voue depuis un culte) – j’avais néanmoins gardé beaucoup de ce film, entre bribes d’images tout en violence sourde et attirance paradoxale – ce qui anime clairement le personnage de Maria (Isabelle Hupert) – et l’ambivalence d’un récit puissant et déstructuré. Des gestes dans la nuit, de douloureux voyages sur des chemins infinis, des armes, une blessure, un bras d’honneur à des soldats dans un hélicoptère, une abnégation hors du commun. Souvenir sans structure mais souvenir fort.

     Entre l’histoire d’un pays plongé en pleine guerre civile, celle d’une femme patronne d’une plantation de café depuis toujours qui ne veut surtout pas lâcher sa dernière récolte, d’un fils en pleine crise de mollesse qu’il contre en s’incarnant alors au sein d’un soulèvement rebelle, d’un beau-père mystérieux et figure absolu de la racine du mal (Convient très bien à Michel Subor), d’enfants-soldats armes au poing qui finissent de symboliser l’union contre la domination ainsi qu’une certaine trace indélébile de désespoir, le film, perdu dans une spirale, temporelle (absence de linéarité, redondance de l’ellipse) et spatiale (plantation, chemins, forêts, villages restent à l’état d’abstraction) est aussi beau que froid. 

     Ce qui me touche profondément dans le cinéma de Claire Denis c’est la distance avec le récit et la densité, parfois lancinante parfois soudaine, de la présence corporelle. J’ai le sentiment que White material pense l’inverse ce qui brise l’équation habituelle. Il raconte plus la défaite, l’idée d’appartenance, la collision des mondes, la fragilité des rapports qu’il ne les incarne. C’est un film qui me fascine (Avoir eu envie de le revoir est un signe suffisamment parlant) et continuera de me fasciner, parce qu’il embrasse un vertige dont  seul Claire Denis a le secret, tout en ellipses et ruptures stimulantes, ce qui n’empêche pas qu’il restera à ce jour son film qui me séduit le moins.

S’en fout la mort – Claire Denis – 1990

20. S'en fout la mort - Claire Denis - 1990Les intrus.

   6.2   La caméra de Claire Denis s’installe dans un gourbi des Halles de Rungis ainsi que dans un bistrot dans lequel se déroule clandestinement et quotidiennement, ou presque, des combats de coqs dans une arrière salle. Au moyen d’une économie de plans descriptifs, le film impose sa respiration (qui sera celle de l’auteure en devenir), ses lumières, ses résonnances, le danger qui y nait, y loge, y stagne dans le moindre de ses recoins. Le cinéma de Claire Denis livre d’emblée son état de transe, à la fois sculptural et sensuel, où le récit lui-même se fait dévorer par la grâce des mouvements et la matière indomptable des images. Dah (Isaach de Bankole) et Jocelyn (Alex Descas) y croisent la route d’un restaurateur mafieux (Jean-Claude Brialy) dans le seul but de survivre, persuadés d’avoir dégoté la bonne affaire, accompagnés de leurs coqs combattants qu’ils préparent au spectacle. L’un vient du Bénin, l’autre des Antilles. Un aiguillage parmi tant à l’image de White material vingt ans plus tard, partageant l’idée commune d’une enfance africaine hors champ. Un cinéma alors encore en pleine gestation, qui ne s’abandonne pas tout à fait mais qui est déjà traversé de signes forts, d’élans aériens, abstraits dont seul Claire Denis détient les clés. Cinéma tout en vibrations, pulsations, parcouru d’une énergie trouble et vénéneuse. J’aime infiniment Claire Denis mais ce film-là me laisse un peu sur la touche malgré ses fulgurances. Et puis bon, les combats de coqs ce n’est pas non plus ma came. J’aime quand la cinéaste investit un cadre dont elle ne s’extirpe pas mais celui-ci m’étouffe beaucoup trop pour que je m’y abandonne entièrement.

Les salauds – Claire Denis – 2013

21007804_20130523112205063Night time woods.

    7.6   On est loin des plus belles heures du cinéma de Claire Denis, néanmoins, outre cette relative déception, j’aime ce nouveau film pour plusieurs raisons. Sinon en mutation, je crois que c’est une cinéaste en plein doute créatif. White material, déjà en dessous, était un fort récit qui ne se démarquait pas de par sa forme. Hormis sa fin, je n’ai rien de précis qui me revient. Cet abandon-là, cher au cinéma de l’auteur, m’avait manqué. Ces envolées insoupçonnées où l’on a l’impression que le film lui-même s’émancipe de son récit, crée une entrée parallèle, qui terrasse tout, étaient absentes. A l’opposé, Les salauds est un sujet fort – quasi intraitable – hyper survolé afin d’en faire un objet avant tout formel. Essai formel et voyage identificateur. Le problème ici c’est que Claire Denis ne s’abandonne pas corps et âme dans son obsession, elle montre autant qu’elle bâcle (le film a été parait-il conçu à la va-vite ce qui ne m’étonne pas) ne crée par cette transcendance parallèle suffisante parce que son sujet ne convient pas vraiment à son cinéma. Ça me parait beaucoup trop sordide comme toile de fond pour ne s’en servir qu’en toile de fond. Ou alors il aurait fallu être plus mystérieux, plus mystique, faire de cette bulle un espace mental, organique et indéchiffrable. Ce qu’il a de malsain le rend finalement moins malsain que grossier, par instant. C’est ce qui l’éloigne d’un Lost Highway auquel on peut parfois songer, au détour de quelques plans, de contrastes étonnants, de couleurs saturées, d’envolées baroques. Mais la première demi-heure, excepté ce beau prologue, est loin d’évoquer Lynch malheureusement. Pourtant le film sait rebondir. Il y a des choses très belles, très fortes, à l’image de cette marche nocturne qui revient souvent comme la seule image que l’on aurait gardé d’un cauchemar, de ces cigarettes cachées dans une chemise blanche, ce fantasme de l’enfant mort, l’animalité qui ressort de la première scène de sexe, une ruelle de prostituées junkies, ou encore cette voiture zigzaguant sur l’asphalte. C’est un film très perturbant, très marquant, un voyage en eaux troubles sans aucun jugement moral puisque sans cesse aux crochets de Marco, cet homme qui va se retrouver face à l’impensable, perdu entre le désir et le sordide. Un impensable d’autant plus inconcevable qu’il triture les liens familiaux. Il faut que le film soulève cet embarras, afin de nous caler sur celui de Marco. Accepter autant que lui que ce qui semble à priori monstrueux ne l’est pas dans cette souche hors du monde et du temps (Il y a beaucoup d’amour et de consentement dans cette obscénité familiale). Une espèce de déconstruction plutôt fascinante s’opère, nous plongeant dans un trip cauchemardesque duquel on ne sortira que sur une image trop puissante pour que celui-ci se prolonge, fameuse saturation pré réveil, qui associe ici les Tindersticks (qui nous offrent une très belle partition tout au long du film, boisée, enfumée, vaporeuse) avec une infâme séquence d’épi de maïs. Finir là-dessus n’est pas anodin mais c’est osé. C’est une image sauvage, terrifiante, qu’on n’attend plus à cet instant et boucle le récit, dans le style de ces immondes petits vieux dans Mulholland drive ou cette petite vieille clôturant Don’t look now. C’est la fin d’une obsession, d’un cauchemar. Il m’aura fallu le digérer mais je crois bien que j’ai adoré. Je pense que c’est un grand film paradoxal et comme tout grand film paradoxal je ne pense pas qu’il faille ou non comprendre quelque chose mais qu’il y ait à sentir et ressentir, être immergé ou tétanisé, peut-être avoir besoin de deux visionnages pour se laisser happer. Comme souvent chez Claire Denis, la deuxième fois est nettement meilleure. Probablement parce qu’il n’est question chez elle que de mise en scène.

35 rhums – Claire Denis – 2009

35 rhums - Claire Denis - 2009 dans * 2009 : Top 10 35-rhums-18-02-2009-8-g

I guess I’m floating.

   9.0   Le cinéma de Claire Denis abrite beaucoup plus qu’il ne montre. D’un iceberg, elle masque la partie immergée. Elle a cette faculté à faire que l’on débarque dans une histoire, le tournant d’une histoire, pas non plus édifiante mais qui a le mérite d’exacerber émotions et sensations. Et ceci, c’est le cinéma de Claire Denis. Probablement celui qui se rapproche le plus de Us go home, son meilleur film. Des adolescents grandissent le temps d’une soirée, un père et sa fille vivent leurs derniers instants vraiment ensemble sous le même toit avant que la seconde ne prenne son envol d’indépendance. Une page se tourne. La forme est un poil différente ici : la réduction en une journée semble avoir glissée vers une retranscription plus elliptique selon une temporalité moins aisément situable. C’est le quotidien d’un père et de sa fille. Un pot en honneur d’un collègue retraité. Une soirée concert qui prend une autre tournure. Un voyage en Allemagne sur la tombe d’une mère défunte. Les préparatifs d’un mariage. Et bien d’autres moments encore. Sinon celui de la fatalité, ce cinéma là recherche l’instant définitif. Aux trois regards fuyants dans des directions opposés dans le dernier plan de Us go home qui semblent vouloir dire qu’une simple nuit comme une vie vient de passer, 35 rhums apparaît plus chargé, l’idée apparaissant sous différentes formes, au moyen de plusieurs destins. La retraite apaise un homme autant qu’elle masque une inquiétude, un manque, elle devient errance et solitude, s’engouffrant dans un vide existentiel suicidaire. Un jeune homme peine à quitter le foyer probablement familial, tout du moins un appartement hérité, où les souvenirs s’entassent autant que les bibelots et la poussière. Grégoire Colin dans le rôle du garçon c’est tout le cinéma de Claire Denis qui ressurgit, fait apparaître les fêlures par la simple présence d’un visage que l’on a tant pu croiser. Une fille en fac qui vit seule avec son père est elle aussi sur le point de partir. Et une femme attend éternellement. Les édifices du scénario n’ont rien de foncièrement sensationnel c’est ce qui me plait dans ce cinéma. Un cadavre sur une voie ferrée, la visite à une femme/mère au cimetière, l’imminence d’un mariage, tout cela pourrait être lourd ailleurs mais ce n’est jamais appuyé ici, à peine esquissé qu’il peut planer quelques doutes, mais ça n’a pas d’importance, ce sont les interactions qui sont importantes. Ce n’est pas le but du voyage en Allemagne qui devient central (nous ne verrons qu’un plan unique de quelques secondes d’une gerbe déposée) mais le voyage lui-même, la rencontre, la présence d’une tante, d’une cousine, le dialogue en allemand et la promiscuité chaque jour plus forte entre un père et sa fille. Tout est affaire d’instant, où la sensation naît de la durée de cet instant. La plus belle séquence du film c’est le concert manqué. On peut même se dire, avec un peu de recul (car une fois encore rien ne sera textuellement explicite) que cette soirée est peut-être celle qui voit Joséphine choisir Noé, le voisin amoureux plutôt que Ruben, l’ami de la fac. Une voiture qui fait un caprice et un concert annulé, la soirée se termine dans un bar fermé qui va rouvrir. Les corps sont guidés par la singularité du moment, un mouvement nouveau, un peu de musique les entraîne et une chorégraphie, comme seule Claire Denis sait le faire, se met en place. Une danse puis une autre, dans la durée, où les regards et les gestes ont la charge d’une ivresse chaleureuse, d’une tendresse généreuse. Le film s’ouvrait sur le plan à l’avant d’un train, en mouvement, à l’orée du crépuscule. Ce n’est pourtant pas un film crépusculaire mais celui d’une attente liée à une inquiétude des lendemains. Les rails prennent la moitié du plan et sont déjà des personnages, ils suivent une ligne droite, se chevauchent, tournent, se dédoublent, prennent une autre direction. Ils sont déjà ce mystère. Le mystère c’est la réussite de ce 35 rhums. Film simple et limpide qui masque tout mais ne cache rien. C’était ma deuxième fois. La deuxième rencontre avec un film de Claire Denis est au moins aussi importante que la première, elle permet une autre lecture, plus axée sur l’histoire que sur son ambiance, donc d’y voir un autre film. C’est magnifique. Je m’y sens comme chez moi.

Nénette et Boni – Claire Denis – 1997

Nénette et Boni - Claire Denis - 1997 dans Claire Denis nenette_webUn poison violent.    

   6.9   Boniface vit seul dans un appartement de Marseille (lequel est parfois squatté par certains de ses amis dont on n’apprendra pas grand-chose), il a quitté le foyer familial à la mort de sa mère, il est pizzaïolo, il fantasme sur la boulangère. Antoinette vit chez son père mais quitte son collège et part rejoindre son frère lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte.

     Nenette et Boni pourrait être une suite directe à US go home. Le temps aurait passé. Frères et sœurs seraient donc séparés. Et le jour où elle apprendrait sa grossesse elle quitterait le cocon familial – en l’occurrence le père a remplacé la mère – pour trouver une aide auprès de son frère qui lui manquait sans doute. Mais comme dans US go home, leur relation, à fleur de peau, est très violente, parce qu’ils se ressemblent. Du coup il est très vite question d’avortement en ce qui la concerne tandis que lui ne le souhaite pas. Elle souhaite d’abord mettre fin à cette souffrance puis accouche sous X. Lui la sauve in extremis de ses tentations suicidaires et s’en va prendre le bébé à l’hôpital, arme à la main.

     C’est un film très noir, plus encore que dans tous les autres films de Claire Denis. Pourtant c’est ci et là qu’elle insère des moments de grâce, suspendus, musicaux. Ainsi, la figure tant fantasmée est incarnée par ce couple de boulangers, récemment parents qui vivent des moments magiques. Lorsque l’on découvre Tedeshi et Gallo s’enlacer en dansant sur un morceau des Beach Boys on sait qu’on est chez Claire Denis, et ces mouvements corporels, cet amour vrai car muet.

     Ce n’est pas celui de ses films qui me touche le plus, la faute à une narration plus décousue, un montage plus abrupt. Néanmoins ça reste beau, passionnant, aérien – accompagné par le musique des Tindersticks – et comme toujours incroyablement bien joué.

US go home – Claire Denis – 1994

US go home - Claire Denis - 1994 dans 100 usgohome1

Wild things.    

   9.3   Au début on se croirait chez Godard. Le son se désynchronise de l’image lorsqu’une jeune femme se met à parler, un peu comme ça, comme on écrirait au fil de la plume, évoquant les grands ensembles de la banlieue parisienne. Elle présente Paris dans cette cuvette brumeuse, puis son frère et une amie. Elle dit étudier le Russe. On distingue  en off deux filles parlant russe pendant que l’on voit un passage à niveau et un train le franchir. Son frère, un livre à la main, quelques pochettes de quarante-cinq tours accrochés au mur derrière lui, récite un texte comparatif sur le plaisir et le déshonneur de la sexualité incontrôlée. La jeune fille termine son bref monologue en évoquant la base militaire américaine voisine. On est dans les années 60. A première vue on dirait un remake de Passion ou de Deux trois choses que je sais d’elle, surtout ce dernier d’ailleurs, on sent venir un film de ville, un film qui laisserait vivre les constructions tout en filmant ses habitants. Et puis il y a vraiment cette consommation accrue de l’information, le pouvoir de l’image, ça avance déjà tambour battant, mais le montage n’est heureusement pas frénétique. Quelques instant plus tard le film s’ouvre littéralement à quelque chose d’incroyable qu’il ne fera que tenir jusqu’à la fin du film, se détachant un peu par la même occasion des expérimentations Godardiennes. Il s’ouvre à la musique, au mouvement du corps qui l’accompagne, on est déjà plus du côté de One plus one. Pire, c’est la musique qui donne clairement un tempo au film. Il ne s’agit pas de filmer un groupe dans une pièce qui tente de produire quelque chose qui toucherait à une sorte de perfection – le fameux morceau Sympathy for the devil que l’on entend à de nombreuses reprises jamais en entier – mais de filmer à tâtons des gens dans une pièce, comme si la caméra était curieuse, de voir si l’on peut vivre et danser ensemble. Avant cela, Alain (Grégoire Colin), le frangin, se met à danser dans sa chambre sur un morceau des Yardbirds, son corps embrase l’écran, rarement vu une séquence solitaire dansée aussi belle, aussi sensuelle, où le corps s’abandonne littéralement. Claire Denis filme cela en un seul plan, toute la durée du morceau. Au plan suivant nous découvrirons que nous étions les yeux de la petite sœur, qui observait son frère sans lui dire, lequel lui fera remarquer. Tout est alors placé sous le signe du pouvoir du corps, de l’abus que l’on peut en faire, à l’image de cette tirade du grand frère en tout début de film. Tout est placé sous le signe du sexe. Martine voudrait aller à une soirée, sa mère lui interdit sauf si elle y va accompagnée de son frère. Martine n’a qu’une idée en tête : faire l’amour, à première vue on pourrait même dire baiser. On surprendra une conversation avec Hélène, son amie, qui l’aide à se coiffer tout en chantant (séquence sublime une fois encore), lui disant de surtout bien se retirer au moment où l’homme s’apprête à jouir en elle. Très vite le film prendra la direction de cette soirée, où tout semble devoir s’y jouer. Ce genre de soirée qui commence avec les parents, puis qui devient entièrement jeune, collé-serré, où l’on danse un peu avec tout le monde, où l’on fait des rencontres. Martine tente des approches, maladroitement, elle se surprend elle-même. Elle verra son frère danser aux bras d’une fille, son amie au cou d’un autre garçon. La petite sœur ne semble pas prête, et l’ambiance aussi étrange soit-elle poursuit son chemin dans cette soirée très tactile. Une fois de plus la musique ne s’arrête jamais. C’est un vrai balai de corps dansants, tout est très sombre, il y a du monde. Qui mieux que Claire Denis pouvait reproduire cette sensation de chaleur corporelle, de peaux qui se frôlent, de balancement des corps ? Claire Denis ou le cinéma du corps en mouvement. Rarement ces séquences auront été si intenses, si puissantes. Après un fiasco total où Martine se rend compte que ce n’est pas ce qu’elle cherche, elle surprendra Hélène et Alain nus dans une pièce, après l’amour on se doute. Plus tard lorsqu’il faudra rentrer, nos deux frangins rencontreront un GI de la base américaine et la jeune femme en tombera amoureuse, rien qu’en l’écoutant, en le regardant. Quand son frère prendra l’initiative de renter à pied – tant qu’il peut fuir de l’amerloque – sa sœur restera avec cet homme, mystérieux, désenchanté, magnifiquement campé par Vincent Gallo. Ils écouteront de la musique. Ils fumeront une cigarette dans sa voiture. La cigarette dans le cinéma de Claire Denis a une importance capitale : les volutes de fumées épousent eux aussi à merveille les mouvements humains. Ils s’embrasseront, dans la pénombre le long d’une route forestière, puis sans doute davantage, la cinéaste les montrant en train de disparaître dans le hors-champ. Puis il ramènera la fille chez elle, avant de disparaître. Us go home, c’est le graffiti que nous verrons à la fin du film, sur un mur, comme pour rappeler qu’il est toujours question de monde, de préjugés sur les différences, ce qui n’empêche pas la jeune femme d’avoir vécu quelque chose d’encore plus miraculeux que ce qu’elle pensait vivre ce soir là. Elle s’est ouverte au monde. Et elle s’est ouverte au sexe, mais sûrement pas comme elle l’imaginait. Tous auront fait l’amour (peut-être même auront-ils tous perdus leur virginité, rien n’est à exclure) dans cette soirée si singulière dont on se doute qu’elle laissera des traces. Magnifique ultime plan.

Beau travail – Claire Denis – 2000

Beau travail - Claire Denis - 2000 dans 100 beau-travail

Le petit soldat.    

   9.6   Chez lui, à Marseille, un homme se souvient du temps passé en tant qu’adjudant dans la légion étrangère à Djibouti, de ce quotidien si bien huilé, ordonné avant qu’un élément vienne perturber la machine.

     C’est un peloton de la légion perdu en plein désert africain, comme abandonné. Une vingtaine de jeunes recrues partage leur temps entre l’entraînement sportif, les simulations de combat, la lessive, le repassage, la cuisine, la garde et quelques sorties dans les bars de la ville. La routine, dira l’adjudant. Mais nous voyons tout cela comme porté par un envoûtement permanent, le film commence sur une très belle séquence dansante, puis se poursuit par les ballets de corps de légionnaires dans le climat aride et ce sable qui voltige en permanence rendant l’expérience limite cosmique. C’est comme un doux voyage, alors que ce pourrait être extrêmement violent.

     La preuve durant certaines scènes d’entraînement où la cinéaste filment les corps dans les obstacles, qui sautent, rampent, s’agrippent, mais nous ne voyons rien de ces parcours, les plans sont fixes, chaque légionnaire passe alors sous nos yeux, on dirait vraiment un ballet de gymnastes. Les dialogues sont déjà très rares, dans ce genre de séquence aérienne ils n’existent plus, tout passe par l’expression corporelle. Dans une scène similaire on découvre le camp encerclé par le sable à perte de vue, depuis un bateau qui traverserait le fleuve, pendant que chaque homme s’adonne à l’une de leurs responsabilités quotidiennes.

     Il y a aussi la voix de l’adjudant Galoup dans Beau travail, parcimonieuse, si discrète, sous forme de voix-off. Elle accompagne certaines images, parfois elle ne concerne pas ce que l’on voit. Cette voix ce sont comme des pensées, réfléchies, une recherche dans la mémoire, avec beaucoup de recul sur ce passé. L’ex-adjudant semble dire qu’il vivait durant cette période de sa vie, qu’il a perdu ce goût là aujourd’hui. La légion c’était sa vie, ce qui faisait son personnage. C’était un jeu aussi. Un perpétuel concours d’admiration réciproque avec son commandant, un respect mutuel éternel avec sa légion. C’est l’histoire d’un homme perdu, qui a donné toute sa vie à une situation qui lui a échappé, à un schéma de vie qu’il vivait comme s’il rêvait. Sur la forme, étant donné que l’on est véhiculé par les souvenirs d’un homme, il y a parfois des discontinuités, des déstructurations, comme des éléments racontés comme ils viennent, à la volée. Du coup, dès la première séquence de danse, on peut sentir un premier affrontement du regard entre l’adjudant et son légionnaire.

     Car c’est aussi une affaire de jalousie. C’est une nouvelle recrue, Gilles Sentain, qui devient la cause de sa perte. Cette admiration générale centrée sur ce garçon, légionnaire parfait, héroïque à ses heures, toujours disponible. Galoup souffrira beaucoup de cette nouvelle grande présence qui lui fait de l’ombre, principalement auprès du commandant, dont il ne voit là qu’infidélité. Il y a quelque chose d’Apocalypse now là-dedans. Rappelons que le film de Coppola n’est qu’illusion et désillusion sur la fascination d’un homme pour un autre, d’un homme pour une figure emblématique. Le rôle du colonel Kurtz pourrait alors avoir échoué au commandant dans Beau travail, jusque dans leur aspect physique, tellement proche. Et puis il y a un travail similaire sur l’apprivoisement des corps dans un lieu singulier (le long d’un fleuve pour l’un, le désert pour l’autre) et source de folies, de sentiments à leur paroxysme renforcés par l’étrangeté des lieux.

     Dans cette façon de travailler les corps, de les rendre si magnétiques (à l’image de cette séquence musicale où les recrues doivent effectuer une accolade intense musculairement) il y a comme une poussée maximale de l’admiration de l’autre qui amènerait ici à des pulsions homosexuelles refoulées, et symboliserait ce triangle Commandant/Adjudant/Légionnaire comme un amour impossible. Je crois qu’il n’est pas exclu d’y avoir songé, tant les sentiments sont justement décuplés par l’isolation du lieu et par l’entière proximité jour et nuit entre chacun de ces hommes, abandonné dans une immensité dans leur état primitif. Claire Denis filme l’éclosion d’un amour et tout ce que cela engendre, dans la plus pudique de sa représentation.

Trouble every day – Claire Denis – 2001

trouble-every-day_vincent-galloLes prédateurs.

   8.4   Comment parler de la pulsion cannibale par le plaisir sexuel sans jamais en évoquer le nom, sans même jamais vraiment parler de maladie ? Les deux personnages que sont Coré (Béatrice Dalle) et Shane (Vincent Gallo) éprouvent ce même désir pour des relations plus que violentes, puisqu’elles se terminent systématiquement par la mort de leur vis-à-vis. Enfin, cela est vrai pour Coré, que l’on voit littéralement enragée pendant tout le film, uniquement protégée par son mari (Alex Descas) médecin, j’y reviens. Tandis que Shane intériorise tout, il est en voyage de noces avec sa petite amie mais il est en bataille permanente avec ses pulsions qu’il sait dévastatrices. On vit le mal être de cet homme au quotidien et s’il semble plutôt inoffensif avec sa femme dans un premier temps, on verra plus tard des marques de morsure dentaire sur son corps, et même nous verrons un acte sexuel incroyablement triste, avec une femme impuissante devant les sensations quasi incontrôlables qu’est en train de vivre son mari, condamné à jouir dans les toilettes pour éviter le massacre. Il y a d’un côté l’histoire d’une fille sans scrupules, qui déguste au sens propre des proies humaines, aidée par son homme qui passe derrière, cache les corps et la nettoie, qui ne trouve aucun remède, dans une société qui se ferme littéralement à ses angoisses, à ses appels au secours. Il y a d’un autre côté l’histoire d’un homme qui tente de lutter contre ça, qui s’acharne à trouver des solutions pour palier à ses désirs inavouables. Il ira jusqu’à tuer cette sorte de mère spirituelle dans une scène déchirante. Plus tard, peut-être se croyant guéri de ses maux, il s’apprête à séduire une jolie femme de chambre, avec qui les regards se faisaient chaque fois plus intense depuis son arrivée sur Paris, mais lui fait l’amour à sa manière, la tue en lui dévorant le sexe. Scène quasi insoutenable.

     Je raconte l’histoire comme si elle était si simple, si lisible, mais c’est oublier de dire combien la mise en scène de Claire Denis, toujours très aérienne et charnelle, contourne toutes les facilités et nous raconte des tourments intérieurs plus que des violences sexuelles. C’est bien simple, Claire Denis déréalise tellement les attributs dramatiques autour de ses personnages victimes éphémères qu’elle se concentre sur le mal-être de ses bourreaux. Même les deux personnages qui côtoient nos deux malades n’ont pas réellement d’épaisseur, ça peut gêner. Il y a donc Dalle et Gallo. Ils sont magnifiques. Et la cinéaste arrive à trouver des trucs sensationnels en filmant leurs corps, leurs regards. On est constamment sous pression, dans une attente inconnue. Quand on pense que la jeune femme va surmonter ses pulsions carnassières en séduisant un petit jeune (Nicolas Duvauchelle) de manière très belle, très érotique, très calme, c’est finalement un carnage absolu, à en peindre les murs avec des boyaux. Quand on croit au retour du désir habituel, au sens non cannibale de l’homme, la machine se vrille et casse nos espoirs. Cette maladie si étrange est alors vécue comme une maladie incurable, uniquement battue par le mort elle-même. C’est d’une infinie tristesse.

     L’anthropophagie sexuelle me rappelle les figures habituelles du mythe vampirique. Coré et Shane apparaissent ainsi ou du moins à quelque chose qui ressemblerait à la figure du vampire. Dans leur façon de se déplacer, c’est la caméra de Claire Denis qui guide leur mouvement, on ne sait plus s’ils gravitent dans Paris de façon humaine ou non. Dans la séquence au tout début ou Coré dévore une de ses proies, elle nous apparaît sûr d’elle, invulnérable, complètement animale. Et la séquence se déroule de nuit. L’obscurité sera un motif récurrent puisque à chaque acte sexuel montré où l’un finit par être dévoré, cela se déroule de nuit si l’on est en milieu naturel, ou dans la pénombre si nous sommes en lieu clôt. On peut terminer cette analogie avec la figure du vampire en évoquant la mort de Coré : Shane l’étouffe et la laisse périr dans les flammes dans lesquelles son corps s’embrasera. La scène est déchirante.

     Récemment, un film est sorti sur la comtesse Bathory, un film de Julie Delpy. On y découvrait le désir d’une femme de dévorer le sang de ses servantes qui pensait-elle, devait lui rendre sa fertilité, sa jeunesse. C’est un très beau film sur la peur de la mort. Le sang est une dominante dans les films de genre, on en voit à outrance chez Roméro par exemple, et ces zombies qui se nourrissent du sang des humains. Rarement dans un film nous n’avions cette sensation nouvelle qui traverse le film de Claire Denis, que l’être humain aime la chair, aime le sang, mais que c’est la société et ses mœurs qui l’empêchent d’accomplir certaines envies. Lors d’un rapport sexuel, si l’on se plait à mordiller, fouiner, palper, caresser, embrasser, lécher c’est aussi par pur plaisir charnel au sens moral, parce que l’on s’est toujours arrêté avant la blessure. Coré n’a plus cette limite morale. Durant la séquence la plus éprouvante du film, elle est séduite par un jeune venue la délivrer de sa chambre transformée provisoirement en prison par son mari pour qu’elle ne réitère pas ces pulsions, puis pendant qu’ils font l’amour, elle le dévore dans le cou, puis le visage, elle ne mordille plus mais plante ses crocs. Puis elle jouit de ce plaisir là : lécher les plaies (On pense à Cronenberg), y enfoncer ses doigts, se frotter de tout son corps contre son jouet ou sa proie, tel un vrai prédateur animal.


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silencio


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