Archives pour la catégorie Claire Denis

Avec amour et acharnement – Claire Denis – 2022

14. Avec amour et acharnement - Claire Denis - 2022Low life.

   2.0   C’est Vincent Lindon qui déclarait récemment – parmi le nombre de bêtises qu’il peut dire – qu’il y avait trop de films français aujourd’hui, qu’il en sortait trop. Je suis d’accord, il faudrait qu’il en sorte moins avec Vincent Lindon, déjà. Je propose un tous les cinq ans et non cinq par an. Et dans la foulée, si Binoche pouvait faire la même chose. Et Claire Denis, aussi, afin qu’elle choisisse de faire que des bons films et non des merdes comme celui-ci ou comme Un beau soleil intérieur. Et qu’on interdise d’adapter Angot, tiens, aussi. Franchement j’ai trouvé ça insupportable du début à la fin, filmé n’importe comment, écrit n’importe comment, joué n’importe comment. Et les maigres petites choses qui m’ont moins déplus sont des miettes d’effluves des réussites de Claire Denis, comme si elle savait encore faire mais n’en avait plus rien à carrer. Désolé, je suis un peu énervé, mais vraiment j’ai trouvé ça atroce.

Vendredi soir – Claire Denis – 2002

01. Vendredi soir - Claire Denis - 2002Asphalte flottant.

   5.0   Après Beau travail et Trouble every day, Claire Denis plonge Valérie Lemercier & Vincent Lindon dans un road-movie parisien nocturne et statique : En effet, le second, auto-stoppeur monte dans la voiture de la première, coincée dans des bouchons phénoménaux provoqués par une grève des transports.

     C’est un film flottant, suspendu en permanence, dépouillé, comme souvent chez Claire Denis, alternant des plans de cet embouteillage (avec un concert de klaxons, des bruits de moteurs, des fumées de cigarettes s’échappant des vitres des voitures) et des scènes entre Laure, la conductrice et Jean, son passager entre lesquels une passion (tout en regards insistants et discrets dialogues) naît progressivement. On ne saura rien d’elle, encore moins de lui.

     La voiture d’abord, la chambre d’hôtel ensuite. Et c’est tout. C’est un dispositif très ténu, très doux aussi : à l’image de cet embouteillage où la tension extérieure y est permanente, pourtant Vendredi soir se met au diapason de cette rencontre sous forme de parenthèse enchantée. Le film manque singulièrement de chaleur et de chair il me semble. C’est paradoxalement l’un de ses films les moins sensuels. Ou bien ça ne fonctionne pas très bien.

High Life – Claire Denis – 2018

3. High life, Claire DenisUn condamné à mort s’est envolé.

   8.5   Ce soir-là je n’étais pas si loin de sortir de la salle, en voyant l’immonde bande annonce du sans aucun doute non moins immonde dernier bousin de Paolo Sorrentino, Silvio et les autres. Mais je suis resté. Heureusement, je suis resté. Car je me suis réconcilié avec Claire Denis – qui m’avait tellement déçu avec Un beau soleil intérieur – devant ce très beau film, qui rivalise peut-être avec ses meilleurs. Avant de pouvoir le revoir – Ses films sont meilleurs à la revoyure – je n’ai qu’une certitude : C’est le plus beau film de Claire Denis depuis 35 rhums. Mais j’ai préféré attendre quelques semaines pour en parler.

     Il me semble que les films comme High life sont rares, donc précieux, ceux dont le sens nous échappe quasi complètement, je veux dire, ceux pour qui l’existence (et notre fascination à son égard) naît essentiellement d’un désir d’images. High life me rappelle combien j’aime le cinéma pour sa dose de mystère et d’impondérable. Il me rappelle combien j’aime recevoir des ondes de chocs, de pures éclats de sidération, à quel point j’aime être convié à de si imposants voyages parallèles – Sortir de la salle fut un moment très bizarre, flottant, anormalement doux, comme si le film, aussi implicite fusse t-il en apparence, révélait quelque chose d’inexplicable mais d’extra-lucide sur notre existence et notre condition : Je n’avais pas ressenti cela depuis Under the skin, je crois. Sans pour autant qu’il ne demande à ce qu’on le conseille, à ce que l’on le partage – Difficile de savoir qui acceptera l’expérience, qui y restera à quai. Sans pour autant qu’il faille à tout prix le disséquer afin qu’on puisse le laisser s’échapper. Souvent, quand un film me marque de la sorte, j’ai besoin d’aussitôt en parler afin de passer à autre chose. Pas avec High life, que je garderais bien pour moi. Si j’en parle seulement maintenant, avec un peu de recul, c’est aussi pour tenter de percer ce mystère.

     A l’instar des garçons sauvages, de Bertrand Mandico, le film impressionne puis disparaît vite, donc ; Son sens s’évapore mais ses images, elles, restent, s’installent durablement. Il est clair que les images, chez Claire Denis, sont souvent plus fortes que le récit qu’elles illustrent ou accompagnent. Dans High life, il y a nombreuses de ces images que je n’oublierais pas de sitôt. Il y a cette cette ouverture incroyable, où dans un silence spatial absolu, Monte, un détenu/spationaute, effectue en extérieur et en apesanteur, une opération de maintenance sur un élément du vaisseau tout en entendant, dans son casque, son bébé pleurer à l’intérieur, alors qu’il est en train de regarder des images venues de la Terre – In the land of the head hunters (1914) un film d’Edward S.Curtis, semble t-il. On sait déjà qu’on va voir un film qui ne ressemble à aucun autre. Et bien plus loin il y a cette approche de trou noir, une plongée vertigineuse d’une violence sèche, effrayante : Un visage qui se déforme puis explose, net, dans son scaphandre. Il y a aussi ces corps que Monte envoient dans le vide sidéral : On les verra même flotter quelques instants dans ce silence éternel. Bref, c’est avant tout une magnifique expérience sensorielle, que vient renforcer le travail plastique d’Olafur Eliassion et la musique de Stuart Staples, des Tindersticks, habitué du cinéma de Claire Denis. J’avais besoin cette année d’une expérience comme celle offerte par High life. De sortir du système solaire.

     High life suit un groupe de condamnés à mort qu’on a envoyés dans l’espace, recyclés aux abords d’un trou noir, pour servir de cobayes à des fins scientifiques, essentiellement concentrées sur des sources d’énergie alternative et de nouveaux moyens de reproduction. Difficile d’en dire davantage : Autant je serais bien incapable de dire ce que le film raconte en profondeur, si toutefois on me le demandait, autant je pourrais aisément dire que ce sont les images les plus stimulantes vues sur un écran de cinéma cette année. Et ce n’est pas une question d’effets spéciaux. Au contraire, de ce point de vue, le film est très rudimentaire : Un vaisseau qui ressemble à une boite d’allumettes, mais surtout on en sort quasi jamais, ce n’est que du huis clos. Et pourtant Claire Denis a fait appel à un spécialiste des trous noirs. En fait c’est surtout une question de visages. Ce qu’ils renvoient, ce qu’on y projette. Leur tristesse, leur peur, leur solitude. Aussi bien celui de Mia Goth, celui de Juliette Binoche, que ceux de Robert Pattison, Lars Eidinger, André Benjamin. Des visages, des voix, deux mots « shall we ? », un seul « tabou » comme aspirés dans les gouffres de la mélancolie.

     La tension sexuelle s’invite dans le film comme rarement elle s’était invitée dans le cinéma de Claire Denis jusqu’alors. En s’ouvrant sur le mot « tabou » qu’un père fredonne à son bébé, High life annonce un peu de son programme. Si son sens reste d’abord assez flou, le mot résonne de façon autrement plus incestueuse dès l’instant que la fille a grandi et qu’elle dérive avec son père dans le vide sidéral. Afin de pallier aux pulsions du désir, une mystérieuse pièce permettait à chacun d’aller chercher sa jouissance, quand il s’agissait encore d’une dérive groupée. S’il semble être le souvenir de Monte, le film s’intéresse aussi beaucoup à Dibs, aux expériences de cette sorcière récupératrice de fluide, qui projette de créer le bébé astral. Claire Denis lui permet d’exister, dans sa douleur, son passif : Si elle veut tant faire naître un bébé c’est aussi probablement parce que c’est le sujet de sa condamnation sur Terre. Si Monte s’y refuse, lui, à ce désir, c’est peut-être inconsciemment pour se préparer à ce nouvel univers carcéral qui l’attend, seul avec sa fille, dont il fera la femme parfaite, en somme.

     Mais c’est dans son étrange structure temporelle qu’High life sème un trouble insistant, plus insoluble encore. Se déployant sur trois arcs, trois temporalités bien distinctes (le groupe, le père et le bébé, le père et sa fille adolescente) le film choisit de tout enchevêtrer, à renfort d’ellipses brutales, de transitions en tout genre (une image, un plan ou la voix off) et de rares flashbacks nous renvoyant de brefs instant sur Terre. Claire Denis préfère la suspension d’une mission-suicide à la banalité d’une conquête spatiale. Une suite de trouées plutôt qu’une odyssée toute tracée. Ici c’est la longue chevelure noire de Binoche prenant l’air aux abords d’une canalisation qui trouble, là plutôt cette disparition dans un fondu du corps d’un détenu dans le jardin du vaisseau tombeau. Ici ce sont les premiers pas d’un enfant dans le corridor d’un vaisseau qui foudroient, là ce morceau « Willow » chanté par Robert Pattinson, composé par Stuart Staples, accompagnant le générique final. Et pourquoi Monte se retrouve t-il confronté à une meute de chiens errants lorsqu’il accoste un vaisseau abandonné ? Une vision indélébile et énigmatique parmi d’autres.

     Il y a aussi de belles correspondances, notamment à l’intérieur même du cinéma de Claire Denis, puisque Willow adolescente, joué par Jessie Ross rappelle forcément Lola Creton dans Les salauds, dans son regard et cette manière si singulière de s’ériger en statut de la nuit – Le travail de Yorick Le Saux, en tant que chef opérateur y est sans doute pour beaucoup, puisque déjà il avait remplacé Agnès Godard sur le tournage des Salauds. Quant au personnage de Robert Pattinson il évoque beaucoup celui de Grégoire Colin, dans Beau travail, autour duquel tourne Juliette Binoche qui pourrait, elle, être l’alter ego de Denis Lavant – Sa danse à elle, ce sont ses marches nocturnes, transportant entre ses mains la semence providentielle. Légionnaires et prisonniers traversent le même combat, dans la cinéma de Claire Denis. Pour le reste, difficile de ne pas penser au cinéma de Sharunas Bartas, quand le film dévoile des souvenirs de Monte sur Terre – Images qu’on jurerait échappées d’un Few of us ou d’un Trys dienos.

     Il y a presque vingt ans, Claire Denis avait électrisé le cinéma français en nous crachant un film-monstre, romantico-gore, sur le cannibalisme. Cette année, elle opte pour le film de prison, en le doublant d’un voyage spatial à la rencontre d’un trou noir. Qui fait ça, aujourd’hui ? Initiative que je salue avant même de voir le résultat, alors quand en plus le film est si puissant. C’est comme lorsque Dominique Rocher s’attaque au film de zombies. Merci ! Le cinéma français se porte très, très bien et dans tous les genres.

     En fin de compte, je me demande aujourd’hui, six semaines après en avoir fait sa découverte, si ce n’est pas le film que j’ai le plus envie de revoir cette année et ce d’autant plus qu’il m’a beaucoup échappé, tant il me parait aussi brillant qu’il est raté, abstrait et radical, hyper maîtrisé ici et complètement malade l’instant suivant. Tant pis je le redis : Quel bonheur de retrouver Claire Denis à un tel niveau d’inspiration, avec un film aussi énigmatique, aussi beau.

Un beau soleil intérieur – Claire Denis – 2017

08. Un beau soleil intérieur - Claire Denis - 2017Des gens qui embarrassent.

   3.0   La grande histoire d’amour entre Claire Denis et moi a du plomb dans l’aile depuis dimanche dernier. A vrai dire je n’y croyais pas trop à ce Beau soleil intérieur, avec Binoche en figure de proue – Déjà, Huppert dévorait un peu trop le beau White material. Puis j’ai cessé de me méfier. Après tout, Claire Denis ne m’a jamais déçue. Certains de ses films m’ont marqué au fer (US go home, Beau travail, 35 rhums) et celui que j’aime le moins (S’en fout la mort) je l’aime déjà beaucoup.

     Que s’est-il donc passé ? L’incompréhension totale. Soit il s’agit du syndrome Dumont Moi-aussi-je-suis-capable-de-changer-radicalement-de-registre-et-je-vous-emmerde soit c’est de la faute de Christine Angot, bouc émissaire idéal ces temps-ci – et donc co-scénariste avec Claire Denis d’Un beau soleil intérieur. Un peu des deux, probablement. Rien ne fonctionne à mes yeux. Le film semble crier de partout qu’il change la donne, en brisant chaque embryon de dialogues par des hésitations et/ou mots incompris, comme évaporés dans le néant, il semble aussi chier sur les classes aisées mais je n’y vois qu’un truc bourgeois, suffisant. Ce moment ridicule à la campagne, j’étais persuadé que Binoche allait leur gueuler dessus, sur ces intellos beaufs. Je le savais. Désolé mais j’avais parfois presque l’impression d’être devant un Danièle Thompson de luxe quoi.

     Si j’aime le cinéma de Claire Denis c’est moins pour sa tendance à choisir un silence qu’un dialogue (Quand bien même, il faut reconnaître que ça fait du bien) que pour le jonglage si élégant, si subtil entre la parole, les regards, les déplacements. Il y a un flux sensuel dans son cinéma que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Un beau soleil intérieur détient aussi une respiration qui lui est propre – Mais comme on pourrait en dire autant de l’insupportable film de Xavier Dolan : Juste la fin du monde – pourtant rien ne respire Claire Denis là-dedans, tout paraît faux, fabriqué, jusque dans son dénouement, lumineux (j’imagine) si on a marché, laborieux si on attend depuis longtemps que ça se termine. Grosse, très grosse déception. J’espère qu’il s’agira seulement d’une parenthèse foirée comme lorsque Mouret a fait Une autre vie.

White material – Claire Denis – 2010

29.-white-material-claire-denis-2010-1024x637Vaincue par la brousse.

   6.5   L’élément qui traverse le cinéma de Claire Denis, qu’il surgisse dans l’ostentatoire ou la pure abstraction, c’est le désir de vaincre, de s’engager, de combattre. Dans la maitrise comme dans l’abandon. Un vrai désir de metteur en scène, en somme. Rarement nous avions eu le sentiment devant l’un de ses films de la voir se superposer, littéralement, à son personnage. Processus volontiers commandité lors de sa mise en relation avec Marie Ndiaye, avec laquelle Claire Denis coécrit White material, s’appuyant sur l’identité de ce compagnon de route, sa propre identité (La cinéaste ayant vécu son enfance au Cameroun) et sur un récit de Doris Lessing.

     Découvert en salle à l’époque où le cinéma de Claire Denis m’était encore quelque peu hermétique – Je me souviens avoir été aussi beaucoup décontenancé l’année précédant la sortie de White material, devant 35 Rhums, auquel je voue depuis un culte) – j’avais néanmoins gardé beaucoup de ce film, entre bribes d’images tout en violence sourde et attirance paradoxale – ce qui anime clairement le personnage de Maria (Isabelle Hupert) – et l’ambivalence d’un récit puissant et déstructuré. Des gestes dans la nuit, de douloureux voyages sur des chemins infinis, des armes, une blessure, un bras d’honneur à des soldats dans un hélicoptère, une abnégation hors du commun. Souvenir sans structure mais souvenir fort.

     Entre l’histoire d’un pays plongé en pleine guerre civile, celle d’une femme patronne d’une plantation de café depuis toujours qui ne veut surtout pas lâcher sa dernière récolte, d’un fils en pleine crise de mollesse qu’il contre en s’incarnant alors au sein d’un soulèvement rebelle, d’un beau-père mystérieux et figure absolu de la racine du mal (Convient très bien à Michel Subor), d’enfants-soldats armes au poing qui finissent de symboliser l’union contre la domination ainsi qu’une certaine trace indélébile de désespoir, le film, perdu dans une spirale, temporelle (absence de linéarité, redondance de l’ellipse) et spatiale (plantation, chemins, forêts, villages restent à l’état d’abstraction) est aussi beau que froid. 

     Ce qui me touche profondément dans le cinéma de Claire Denis c’est la distance avec le récit et la densité, parfois lancinante parfois soudaine, de la présence corporelle. J’ai le sentiment que White material pense l’inverse ce qui brise l’équation habituelle. Il raconte plus la défaite, l’idée d’appartenance, la collision des mondes, la fragilité des rapports qu’il ne les incarne. C’est un film qui me fascine (Avoir eu envie de le revoir est un signe suffisamment parlant) et continuera de me fasciner, parce qu’il embrasse un vertige dont  seul Claire Denis a le secret, tout en ellipses et ruptures stimulantes, ce qui n’empêche pas qu’il restera à ce jour son film qui me séduit le moins.

S’en fout la mort – Claire Denis – 1990

20. S'en fout la mort - Claire Denis - 1990Les intrus.

   6.0   La caméra de Claire Denis s’installe dans un gourbi des Halles de Rungis ainsi que dans un bistrot dans lequel se déroule clandestinement et quotidiennement, ou presque, des combats de coqs dans une arrière salle. Au moyen d’une économie de plans descriptifs, le film impose sa respiration (qui sera celle de l’auteure en devenir), ses lumières, ses résonnances, le danger qui y nait, y loge, y stagne dans le moindre de ses recoins. Le cinéma de Claire Denis livre d’emblée son état de transe, à la fois sculptural et sensuel, où le récit lui-même se fait dévorer par la grâce des mouvements et la matière indomptable des images. Dah (Isaach de Bankole) et Jocelyn (Alex Descas) y croisent la route d’un restaurateur mafieux (Jean-Claude Brialy) dans le seul but de survivre, persuadés d’avoir dégoté la bonne affaire, accompagnés de leurs coqs combattants qu’ils préparent au spectacle. L’un vient du Bénin, l’autre des Antilles. Un aiguillage parmi tant à l’image de White material vingt ans plus tard, partageant l’idée commune d’une enfance africaine hors champ. Un cinéma alors encore en pleine gestation, qui ne s’abandonne pas tout à fait mais qui est déjà traversé de signes forts, d’élans aériens, abstraits dont seul Claire Denis détient les clés. Cinéma tout en vibrations, pulsations, parcouru d’une énergie trouble et vénéneuse. J’aime infiniment Claire Denis mais ce film-là me laisse un peu sur la touche malgré ses fulgurances. Et puis bon, les combats de coqs ce n’est pas non plus ma came. J’aime quand la cinéaste investit un cadre dont elle ne s’extirpe pas mais celui-ci m’étouffe beaucoup trop pour que je m’y abandonne entièrement.

Les salauds – Claire Denis – 2013

21007804_20130523112205063Night time woods.

    7.5   On est loin des plus belles heures du cinéma de Claire Denis, néanmoins, outre cette relative déception, j’aime ce nouveau film pour plusieurs raisons. Sinon en mutation, je crois que c’est une cinéaste en plein doute créatif. White material, déjà en dessous, était un fort récit qui ne se démarquait pas de par sa forme. Hormis sa fin, je n’ai rien de précis qui me revient. Cet abandon-là, cher au cinéma de l’auteur, m’avait manqué. Ces envolées insoupçonnées où l’on a l’impression que le film lui-même s’émancipe de son récit, crée une entrée parallèle, qui terrasse tout, étaient absentes. A l’opposé, Les salauds est un sujet fort – quasi intraitable – hyper survolé afin d’en faire un objet avant tout formel. Essai formel et voyage identificateur. Le problème ici c’est que Claire Denis ne s’abandonne pas corps et âme dans son obsession, elle montre autant qu’elle bâcle (le film a été parait-il conçu à la va-vite ce qui ne m’étonne pas) ne crée par cette transcendance parallèle suffisante parce que son sujet ne convient pas vraiment à son cinéma. Ça me parait beaucoup trop sordide comme toile de fond pour ne s’en servir qu’en toile de fond. Ou alors il aurait fallu être plus mystérieux, plus mystique, faire de cette bulle un espace mental, organique et indéchiffrable. Ce qu’il a de malsain le rend finalement moins malsain que grossier, par instant. C’est ce qui l’éloigne d’un Lost Highway auquel on peut parfois songer, au détour de quelques plans, de contrastes étonnants, de couleurs saturées, d’envolées baroques. Mais la première demi-heure, excepté ce beau prologue, est loin d’évoquer Lynch malheureusement. Pourtant le film sait rebondir. Il y a des choses très belles, très fortes, à l’image de cette marche nocturne qui revient souvent comme la seule image que l’on aurait gardé d’un cauchemar, de ces cigarettes cachées dans une chemise blanche, ce fantasme de l’enfant mort, l’animalité qui ressort de la première scène de sexe, une ruelle de prostituées junkies, ou encore cette voiture zigzaguant sur l’asphalte. C’est un film très perturbant, très marquant, un voyage en eaux troubles sans aucun jugement moral puisque sans cesse aux crochets de Marco, cet homme qui va se retrouver face à l’impensable, perdu entre le désir et le sordide. Un impensable d’autant plus inconcevable qu’il triture les liens familiaux. Il faut que le film soulève cet embarras, afin de nous caler sur celui de Marco. Accepter autant que lui que ce qui semble à priori monstrueux ne l’est pas dans cette souche hors du monde et du temps (Il y a beaucoup d’amour et de consentement dans cette obscénité familiale). Une espèce de déconstruction plutôt fascinante s’opère, nous plongeant dans un trip cauchemardesque duquel on ne sortira que sur une image trop puissante pour que celui-ci se prolonge, fameuse saturation pré réveil, qui associe ici les Tindersticks (qui nous offrent une très belle partition tout au long du film, boisée, enfumée, vaporeuse) avec une infâme séquence d’épi de maïs. Finir là-dessus n’est pas anodin mais c’est osé. C’est une image sauvage, terrifiante, qu’on n’attend plus à cet instant et boucle le récit, dans le style de ces immondes petits vieux dans Mulholland drive ou cette petite vieille clôturant Don’t look now. C’est la fin d’une obsession, d’un cauchemar. Il m’aura fallu le digérer mais je crois bien que j’ai adoré. Je pense que c’est un grand film paradoxal et comme tout grand film paradoxal je ne pense pas qu’il faille ou non comprendre quelque chose mais qu’il y ait à sentir et ressentir, être immergé ou tétanisé, peut-être avoir besoin de deux visionnages pour se laisser happer. Comme souvent chez Claire Denis, la deuxième fois est nettement meilleure. Probablement parce qu’il n’est question chez elle que de mise en scène.

35 rhums – Claire Denis – 2009

19039993I guess I’m floating.

   9.0   Le cinéma de Claire Denis abrite beaucoup plus qu’il ne montre. D’un iceberg, elle masque la partie immergée. Elle a cette faculté à faire que l’on débarque dans une histoire, le tournant d’une histoire, pas non plus édifiante mais qui a le mérite d’exacerber émotions et sensations. Et ceci, c’est le cinéma de Claire Denis. Probablement celui qui se rapproche le plus de Us go home, son meilleur film. Des adolescents grandissent le temps d’une soirée, un père et sa fille vivent leurs derniers instants vraiment ensemble sous le même toit avant que la seconde ne prenne son envol d’indépendance. Une page se tourne. La forme est un poil différente ici : la réduction en une journée semble avoir glissée vers une retranscription plus elliptique selon une temporalité moins aisément situable. C’est le quotidien d’un père et de sa fille. Un pot en honneur d’un collègue retraité. Une soirée concert qui prend une autre tournure. Un voyage en Allemagne sur la tombe d’une mère défunte. Les préparatifs d’un mariage. Et bien d’autres moments encore. Sinon celui de la fatalité, ce cinéma là recherche l’instant définitif. Aux trois regards fuyants dans des directions opposés dans le dernier plan de Us go home qui semblent vouloir dire qu’une simple nuit comme une vie vient de passer, 35 rhums apparaît plus chargé, l’idée apparaissant sous différentes formes, au moyen de plusieurs destins. La retraite apaise un homme autant qu’elle masque une inquiétude, un manque, elle devient errance et solitude, s’engouffrant dans un vide existentiel suicidaire. Un jeune homme peine à quitter le foyer probablement familial, tout du moins un appartement hérité, où les souvenirs s’entassent autant que les bibelots et la poussière. Grégoire Colin dans le rôle du garçon c’est tout le cinéma de Claire Denis qui ressurgit, fait apparaître les fêlures par la simple présence d’un visage que l’on a tant pu croiser. Une fille en fac qui vit seule avec son père est elle aussi sur le point de partir. Et une femme attend éternellement. Les édifices du scénario n’ont rien de foncièrement sensationnel c’est ce qui me plait dans ce cinéma. Un cadavre sur une voie ferrée, la visite à une femme/mère au cimetière, l’imminence d’un mariage, tout cela pourrait être lourd ailleurs mais ce n’est jamais appuyé ici, à peine esquissé qu’il peut planer quelques doutes, mais ça n’a pas d’importance, ce sont les interactions qui sont importantes. Ce n’est pas le but du voyage en Allemagne qui devient central (nous ne verrons qu’un plan unique de quelques secondes d’une gerbe déposée) mais le voyage lui-même, la rencontre, la présence d’une tante, d’une cousine, le dialogue en allemand et la promiscuité chaque jour plus forte entre un père et sa fille. Tout est affaire d’instant, où la sensation naît de la durée de cet instant. La plus belle séquence du film c’est le concert manqué. On peut même se dire, avec un peu de recul (car une fois encore rien ne sera textuellement explicite) que cette soirée est peut-être celle qui voit Joséphine choisir Noé, le voisin amoureux plutôt que Ruben, l’ami de la fac. Une voiture qui fait un caprice et un concert annulé, la soirée se termine dans un bar fermé qui va rouvrir. Les corps sont guidés par la singularité du moment, un mouvement nouveau, un peu de musique les entraîne et une chorégraphie, comme seule Claire Denis sait le faire, se met en place. Une danse puis une autre, dans la durée, où les regards et les gestes ont la charge d’une ivresse chaleureuse, d’une tendresse généreuse. Le film s’ouvrait sur le plan à l’avant d’un train, en mouvement, à l’orée du crépuscule. Ce n’est pourtant pas un film crépusculaire mais celui d’une attente liée à une inquiétude des lendemains. Les rails prennent la moitié du plan et sont déjà des personnages, ils suivent une ligne droite, se chevauchent, tournent, se dédoublent, prennent une autre direction. Ils sont déjà ce mystère. Le mystère c’est la réussite de ce 35 rhums. Film simple et limpide qui masque tout mais ne cache rien. C’était ma deuxième fois. La deuxième rencontre avec un film de Claire Denis est au moins aussi importante que la première, elle permet une autre lecture, plus axée sur l’histoire que sur son ambiance, donc d’y voir un autre film. C’est magnifique. Je m’y sens comme chez moi.

Nénette et Boni – Claire Denis – 1997

Nénette et Boni - Claire Denis - 1997 dans Claire Denis nenette_webUn poison violent.    

   7.0   Boniface vit seul dans un appartement de Marseille (lequel est parfois squatté par certains de ses amis dont on n’apprendra pas grand-chose), il a quitté le foyer familial à la mort de sa mère, il est pizzaïolo, il fantasme sur la boulangère. Antoinette vit chez son père mais quitte son collège et part rejoindre son frère lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte.

     Nenette et Boni pourrait être une suite directe à US go home. Le temps aurait passé. Frères et sœurs seraient donc séparés. Et le jour où elle apprendrait sa grossesse elle quitterait le cocon familial – en l’occurrence le père a remplacé la mère – pour trouver une aide auprès de son frère qui lui manquait sans doute. Mais comme dans US go home, leur relation, à fleur de peau, est très violente, parce qu’ils se ressemblent. Du coup il est très vite question d’avortement en ce qui la concerne tandis que lui ne le souhaite pas. Elle souhaite d’abord mettre fin à cette souffrance puis accouche sous X. Lui la sauve in extremis de ses tentations suicidaires et s’en va prendre le bébé à l’hôpital, arme à la main.

     C’est un film très noir, plus encore que dans tous les autres films de Claire Denis. Pourtant c’est ci et là qu’elle insère des moments de grâce, suspendus, musicaux. Ainsi, la figure tant fantasmée est incarnée par ce couple de boulangers, récemment parents qui vivent des moments magiques. Lorsque l’on découvre Tedeshi et Gallo s’enlacer en dansant sur un morceau des Beach Boys on sait qu’on est chez Claire Denis, et ces mouvements corporels, cet amour vrai car muet.

     Ce n’est pas celui de ses films qui me touche le plus, la faute à une narration plus décousue, un montage plus abrupt. Néanmoins ça reste beau, passionnant, aérien – accompagné par le musique des Tindersticks – et comme toujours incroyablement bien joué.

US go home – Claire Denis – 1994

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Wild things.    

   9.5   Au début on se croirait chez Godard. Le son se désynchronise de l’image lorsqu’une jeune femme se met à parler, un peu comme ça, comme on écrirait au fil de la plume, évoquant les grands ensembles de la banlieue parisienne. Elle présente Paris dans cette cuvette brumeuse, puis son frère et une amie. Elle dit étudier le Russe. On distingue  en off deux filles parlant russe pendant que l’on voit un passage à niveau et un train le franchir. Son frère, un livre à la main, quelques pochettes de quarante-cinq tours accrochés au mur derrière lui, récite un texte comparatif sur le plaisir et le déshonneur de la sexualité incontrôlée. La jeune fille termine son bref monologue en évoquant la base militaire américaine voisine. On est dans les années 60. A première vue on dirait un remake de Passion ou de Deux trois choses que je sais d’elle, surtout ce dernier d’ailleurs, on sent venir un film de ville, un film qui laisserait vivre les constructions tout en filmant ses habitants. Et puis il y a vraiment cette consommation accrue de l’information, le pouvoir de l’image, ça avance déjà tambour battant, mais le montage n’est heureusement pas frénétique. Quelques instant plus tard le film s’ouvre littéralement à quelque chose d’incroyable qu’il ne fera que tenir jusqu’à la fin du film, se détachant un peu par la même occasion des expérimentations Godardiennes. Il s’ouvre à la musique, au mouvement du corps qui l’accompagne, on est déjà plus du côté de One plus one. Pire, c’est la musique qui donne clairement un tempo au film. Il ne s’agit pas de filmer un groupe dans une pièce qui tente de produire quelque chose qui toucherait à une sorte de perfection – le fameux morceau Sympathy for the devil que l’on entend à de nombreuses reprises jamais en entier – mais de filmer à tâtons des gens dans une pièce, comme si la caméra était curieuse, de voir si l’on peut vivre et danser ensemble. Avant cela, Alain (Grégoire Colin), le frangin, se met à danser dans sa chambre sur un morceau des Yardbirds, son corps embrase l’écran, rarement vu une séquence solitaire dansée aussi belle, aussi sensuelle, où le corps s’abandonne littéralement. Claire Denis filme cela en un seul plan, toute la durée du morceau. Au plan suivant nous découvrirons que nous étions les yeux de la petite sœur, qui observait son frère sans lui dire, lequel lui fera remarquer. Tout est alors placé sous le signe du pouvoir du corps, de l’abus que l’on peut en faire, à l’image de cette tirade du grand frère en tout début de film. Tout est placé sous le signe du sexe. Martine voudrait aller à une soirée, sa mère lui interdit sauf si elle y va accompagnée de son frère. Martine n’a qu’une idée en tête : faire l’amour, à première vue on pourrait même dire baiser. On surprendra une conversation avec Hélène, son amie, qui l’aide à se coiffer tout en chantant (séquence sublime une fois encore), lui disant de surtout bien se retirer au moment où l’homme s’apprête à jouir en elle. Très vite le film prendra la direction de cette soirée, où tout semble devoir s’y jouer. Ce genre de soirée qui commence avec les parents, puis qui devient entièrement jeune, collé-serré, où l’on danse un peu avec tout le monde, où l’on fait des rencontres. Martine tente des approches, maladroitement, elle se surprend elle-même. Elle verra son frère danser aux bras d’une fille, son amie au cou d’un autre garçon. La petite sœur ne semble pas prête, et l’ambiance aussi étrange soit-elle poursuit son chemin dans cette soirée très tactile. Une fois de plus la musique ne s’arrête jamais. C’est un vrai balai de corps dansants, tout est très sombre, il y a du monde. Qui mieux que Claire Denis pouvait reproduire cette sensation de chaleur corporelle, de peaux qui se frôlent, de balancement des corps ? Claire Denis ou le cinéma du corps en mouvement. Rarement ces séquences auront été si intenses, si puissantes. Après un fiasco total où Martine se rend compte que ce n’est pas ce qu’elle cherche, elle surprendra Hélène et Alain nus dans une pièce, après l’amour on se doute. Plus tard lorsqu’il faudra rentrer, nos deux frangins rencontreront un GI de la base américaine et la jeune femme en tombera amoureuse, rien qu’en l’écoutant, en le regardant. Quand son frère prendra l’initiative de renter à pied – tant qu’il peut fuir de l’amerloque – sa sœur restera avec cet homme, mystérieux, désenchanté, magnifiquement campé par Vincent Gallo. Ils écouteront de la musique. Ils fumeront une cigarette dans sa voiture. La cigarette dans le cinéma de Claire Denis a une importance capitale : les volutes de fumées épousent eux aussi à merveille les mouvements humains. Ils s’embrasseront, dans la pénombre le long d’une route forestière, puis sans doute davantage, la cinéaste les montrant en train de disparaître dans le hors-champ. Puis il ramènera la fille chez elle, avant de disparaître. Us go home, c’est le graffiti que nous verrons à la fin du film, sur un mur, comme pour rappeler qu’il est toujours question de monde, de préjugés sur les différences, ce qui n’empêche pas la jeune femme d’avoir vécu quelque chose d’encore plus miraculeux que ce qu’elle pensait vivre ce soir là. Elle s’est ouverte au monde. Et elle s’est ouverte au sexe, mais sûrement pas comme elle l’imaginait. Tous auront fait l’amour (peut-être même auront-ils tous perdus leur virginité, rien n’est à exclure) dans cette soirée si singulière dont on se doute qu’elle laissera des traces. Magnifique ultime plan.

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