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Sicario – Denis Villeneuve – 2015

29La bête sans la belle.

   3.7   Enemy m’avait semblé plus ennuyant qu’insupportable mais à la réflexion, je me demande si ce n’est pas sa vacuité suffisante qui m’exaspère. Sicario ne joue pas dans la même cour mais c’est typiquement le genre de truc devant lequel je reste en retrait. Trop bourrin, sans doute, mais surtout beaucoup trop certain de son absolue maîtrise sous testostérone. Il y avait déjà ça dans Prisoners mais le film était fort malgré tout, glauque mais rondement mené, dense sans être long. J’attendais de Sicario quelque chose dans la lignée de l’excellent Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, sur les terres de Breaking Bad, d’autant que Premier contact m’avait complètement réconcilié avec l’auteur d’Incendies qui m’avait chaviré – malgré ses rebondissements aux forceps – il y a sept ans. Mais tout est ici bien trop froid et programmatique pour éveiller un semblant d’empathie qui plus est avec cette fadeur lourde qui nourrit chacun des personnages. J’ai l’impression que tout a été surtout pensé pour que chaque coup de feu fasse sursauter, que chaque plan soit virtuose, que chaque pics de tension veuille en mettre plein à la vue – N’est pas Mann qui veut. Et que toujours le récit s’engloutisse davantage dans une ambiance plus sombre et pesante encore, accompagnée des stridences de Jóhann Jóhannsson et ses orgues/percussions bien graves. Alors ok c’est un produit bien fait, qui ne cherche aucunement à te prendre par la main, mais qui veut montrer sans cesse qu’il a des couilles. Et franchement moi, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.

Premier contact (Arrival) – Denis Villeneuve – 2016

15732643_10154280436602106_2911565007132654032_oFirst encounter.

   9.4   Le film s’ouvre sur un souvenir en forme de confession. Dans un préambule malickien, dans les formes, une femme évoque son bonheur d’être mère, voix off à l’appui et composition élastique tout en bribes de réminiscences. L’évocation du bonheur est aussitôt relayée et brisée par le calvaire de la maladie, la douleur du deuil. Une enfant jouait dans une prairie, une adolescente est terrassée par le cancer. C’est notre premier contact avec le film, une fragmentation du temps, accélérée, qui raconte un destin ample et tragique sur plusieurs années, façon Là-haut. Une manière d’appréhender le présent à venir aux côtés du personnage avec l’empathie et l’intensité que l’on trouvait déjà dans Incendies, du même Denis Villeneuve. Rester collé à son héroïne coûte que coûte, tout en découvrant en même temps qu’elle le découvrira, son histoire. C’est On the Nature of Daylight, de Max Richter, qui guide ce bref et multiple souvenir, à la fois doux et effrayant – On se croirait autant revenu dans le Shutter Island, de Scorsese que du côté de cette merveille de série HBO The Leftovers. Premier contact n’allait plus me lâcher.

     D’étranges flash-back, qui reviendront à de nombreuses reprises et qui seront in fine tout à fait autre chose, entrent ici et là, au détour d’une pensée ou d’un rêve, on ne sait pas toujours ce qui les motive ni leur fonctionnalité dans la progression de l’intrigue, mais l’on sait qu’ils ébranlent son hôte au moins autant que le deuil insurmontable torturait le quotidien de Ryan Stone (Sandra Bullock) dans Gravity. Ces souvenirs réapparaissent de plus en plus sous forme de flashs, le temps semble distordu, à l’image de l’âge de l’enfant qui change d’un souvenir à l’autre. Ici un dialogue éveille un doute, une fissure qui fait entrer le souvenir dans une autre dimension, là c’est une manière de camper le choc – Et Amy Adams le joue avec une retenue remarquable et bouleversante – dans un permanent regard trouble. Aussi trouble que l’écran qui s’érige partout. Puisque l’autre constante de Premier contact, c’est la communication, la problématique du langage, les écrans qu’il doit traverser.

     Au début du film, après l’introduction, dans l’amphithéâtre universitaire au sein duquel Louise s’apprête à faire cours, les téléphones des élèves se mettent en branle, les écrans tétanisent l’assemblée. On demande à Louise de mettre une chaîne d’informations ; Un autre écran se déploie alors mais ce sont les visages et celui de Louise en premier lieu, que Villeneuve nous convie à voir, des visages effarés. On comprendra vite qu’une invasion extraterrestre est en marche : 12 vaisseaux en forme d’ovoïde sont apparus à divers endroits du globe. C’est celui du Montana qui va nous intéresser. Celui vers lequel le gouvernement américain envoie Louise pour ses capacités de linguiste hors pair. On ne verra aucun des autres vaisseaux, le film ayant choisi l’angle intime, celui de cette femme, pour se plonger dans le genre archi rebattu du film de science-fiction tendance rencontre entre l’Homme et les extraterrestres.

     Il va falloir dialoguer avec les extraterrestres, décoder pour comprendre leur langage afin de leur poser la grande question : « Quelle est le but de votre présence sur Terre ? ». Et tout le film consiste à construire ce terrain de langage commun. Entre l’Homme et l’extraterrestre ; Entre Louise et l’histoire de sa vie ; Entre le film et son spectateur. Trouver le bon créneau, le bon signe, le bon tempo, pour s’y lover dans un premier temps, apprendre à cohabiter. Et Villeneuve prend le temps qu’il faut, à l’image de la scène du premier contact, brillante, fascinante, angoissante, dévoilant d’étranges céphalopodes géants cachés derrière un écran de fumée qu’on approche après avoir traversé un immense corridor à gravité zéro. Cohabiter puis accepter son ambivalence (qualités/défauts, points communs/différences mêlés) pour enfin le recevoir pleine gueule, dans une harmonie d’autant plus bouleversante qu’elle s’avère aussi douce que conciliante.

     La panique générale, chère à nombreux films du genre, est évacuée du récit, simplement répertoriée sur les visages militaires et scientifiques qui se côtoient sous des tentes de fortune ou d’un ordinateur (continent) à l’autre. La douceur fait partie intégrante du film. Il fallait être pudique dans l’évocation du deuil, calme dans l’approche entre les deux communautés, limpide dans sa forme pour ne pas tomber dans un rance spectacle ni s’embourber dans sa géographie. Il y a très peu de lieux dans Premier contact. Et sitôt que le plan capte une certaine immensité (La plaine du Midwest, la hauteur du vaisseau/monolithe, Louise aux côtés de l’heptapode) c’est pour raconter quelque chose de précis, ce n’est jamais gratuit. La sophistication vassal, immobile, imposante s’oppose d’emblée à une désorganisation humaine, dispersée et minuscule : Magnifique plan, aérien, élégant, quasi panoramique, dévoilant deux entités, l’une stable et l’autre grouillante. Il faudrait saluer le travail musical de Jóhann Jóhannsson (doux drone brumeux aux stridences infimes et résonnance de cornes) tant il semble au moins autant en adéquation avec l’image que celui de Mica Levi dans Under the skin. Tout est tellement à sa place que la séquence à priori déplacée du tunnel explicatif, n’entache en rien sa dynamique et convient d’un étrange changement d’axe, ouvrant droit sur l’imaginaire plutôt que d’en dévoiler toutes ses textures.

     Premier contact choisit de reprendre là où Rencontres du troisième type s’arrêtait, juste avant une possibilité de conversation. Il m’aura en outre permis de comprendre ce qui m’a toujours manqué dans le film de Spielberg, ce que le film convoque sans cesse mais brise d’une lame de générique : Terriens et extra-terriens peuvent communiquer, à condition de leur laisser le temps de trouver un moyen de le faire. Le temps c’est ce que demande Louise Banks, en permanence. Du temps pour relier les deux langages. Du temps pour déchiffrer l’autre langue et ses logogrammes aux motifs complexes, crachés à l’encre. Idée sidérante de beauté, par ailleurs, qui l’est davantage dès l’instant qu’on apprend que la signification de chaque glyphe inscrit dans un cercle dépend des glyphes qui l’accompagnent. Langue d’autant plus étrangère aux humains qu’elle appréhende le temps comme un tout ; Ou le privilège d’avoir accès à toutes les époques et non comme nous, au simple temps qui s’écoule.

     Cette nécessité de comprendre la langue extraterrestre n’aurait pu servir que de gimmick scénaristique (Après tout, eux qui semblent plus évolués, pourquoi n’apprennent-ils pas l’anglais ?) mais trouve un écho passionnant dans la mesure où la communauté heptapode tente d’établir ce qui pourrait devenir notre langue terrienne commune, défier l’histoire de la Tour de Babel, afin de créer cette passerelle de communication qui leur servira de sauvetage dans 3000 ans : nous offrir cet outil pour qu’on leur offre notre aide, beaucoup plus tard. C’est le dessein de leur présence. Ils ne sont là ni par hasard ni pour sauver l’humanité mais pour établir un premier contact à travers le cosmos de façon à en initier un autre, en leur faveur. C’est un élan de solidarité, une ouverture fraternelle. Ou comment parvenir à collisionner deux modes de pensée distincts en établissant un processus linguistique qui servirait de tremplin à ce que le cerveau humain n’est à priori doué d’assimiler. Il faut pour le mettre en place créer une boucle toute simple, qui défierait la quatrième dimension façon La jetée, de Chris Marker. Et cette boucle c’est la mort. La conscience de la mort. D’un enfant. De la femme d’un dirigeant chinois.

     Si au niveau géopolitique le film semble plus schématique c’est aussi parce qu’il ne donne à voir qu’un lieu sur les douze, à appréhender la décision de l’autre avec l’œil d’un seul. Une difficulté de coopération qui trouve son miroir minuscule au sein du seul groupe américain que l’on suit, entre ceux qui veulent agir quand les autres veulent penser, ceux affaiblis par la peur qui répondent par l’attaque quand les la croyance des autres invite à prendre le temps pour établir un contact. En ce sens, si l’américain semble dominer (être le cerveau capable d’instaurer une passerelle de communication) puisque ce sont Chinois et russes qui décident les premiers d’entrer en guerre, il ne faut pas oublier d’une part que le film évoque les avancées pakistanaise (brièvement, certes, mais logiquement puisqu’on ne sort pas du Montana) et que les désaccords sont au moins aussi marqués sur le sol américain, ne serait-ce qu’entre Louise/Ian et les autres.

     La réussite d’une telle entreprise ne va pas sans une certaine naïveté que l’on pouvait déjà trouver dans le cinéma de Mike Cahill, aussi bien dans Another earth (Qui était un peu raté mais qui tentait de débusquer cette idée de miroir déformant, via cette planète similaire et le fantasme d’une réalité alternative) que dans le sublime I Origins, qui reliait le destin de l’humanité jusqu’à la réincarnation, à une aventure plus intimiste. Si Premier contact est l’adaptation de L’histoire de ta vie, une nouvelle de Ted Chiang, ce n’est pas pour rien tant on a l’impression que tout reste à raconter, que les creux regorgent de montagnes, que les grands bouleversements de l’existence ouvrent sur un ressort émotionnel individuel, qu’une pensée débarrassée de ses attributs linéaires fusionne avec la vision d’un deuil à venir et le besoin de le traverser même en douleur. Si le film cite Sapir-Whorf et son hypothèse selon laquelle notre vision du monde dépend de notre langage, c’est pour faire entrer minutieusement cette manière d’aborder le temps comme une donnée non linéaire. Comprendre le langage heptapode c’est avoir accès à son existence toute entière.

     Le film de SF existentiel s’est toujours employé à lier l’immense (l’échelle du monde) et l’intime (la famille), l’universel et la confidence, il suffit d’évoquer Spielberg (Notamment E.T. et Rencontres du troisième type) et ses rejetons (Super 8 d’Abrams) voire Cameron avec Abyss, mais rarement il avait à ce point manipulé les possibilités de la quatrième dimension en tant que valeur ajoutée, à moins de revenir sur 2001 ou Interstellar, évidemment. La grande idée du film de Villeneuve c’est que la Terre ne se meurt pas au sens où l’entendait le film de Nolan à savoir dans une pluie de poussière, elle se meurt dans l’espace de communication qu’elle s’est imposé et le film ne va faire qu’accentuer cet état de chaos en gestation : Prendre les décisions à douze, comme autant d’emplacements des vaisseaux. Douze chefs d’Etat, chacun dans sa langue, quand Abbott et Costello, surnom donnés par Louise et Ian aux heptapodes, eux, parlent d’un seul nom et d’un idiome unique ne ressemblant à aucun de nos langages terriens.

     C’est à mes yeux la plus stimulante proposition de cinéma de l’année avec Kaili blues, dans la mesure où tous deux redéfinissent un champ de croyance nouveau, temporel et existentiel et sont les parfaits représentants d’un art toujours en mouvement, mais dont il nous arrive de douter de sa reconversion. Deux merveilles faisant fi des us et des genres, appréhendant le monde autrement que par des voies linéaires et planifiées, sans pour autant faire objet performeur et hermétique. Deux grands films intimes et monde.

Prisonners – Denis Villeneuve – 2013

1479506_10151828690437106_1140750527_n Dark shadow.

   6.4   Avant la purge Enemy, j’avais vu Prisonners et avais écrit ceci : Comme pour Incendies il y a deux ans, le précédent film de Denis Villeneuve, j’en suis sorti sur les rotules. Ce n’est définitivement pas un cinéaste de la subtilité ni des mystères (tout finit par être élucidé) mais il y a vraiment quelque chose de passionné dans son cinéma, pour les histoires dingues qu’il magnifie paradoxalement par une mise en scène plutôt transparente et le film dure plus de deux heures et demi et bien entendu on ne les voit pas passer. C’est old school sans doute mais c’est un futur classique qui évoque de loin un certain Zodiac, de Fincher.

Enemy – Denis Villeneuve – 2014

10369873_10152517175797106_5822348956423412112_nAfter The Lights Go Out.

   2.6   Délire cauchemardesque entre Kafka et Cronenberg, un peu trop certain de son style et doté d’une image couleur jaune pisse particulièrement désagréable. Parfois j’y ai cru, Villeneuve n’est pas non plus un manche, mais j’ai très souvent attendu que ça se termine. Déjà oublié. Pourtant j’étais confiant, j’aime assez Prisonners et beaucoup Incendies.

Incendies – Denis Villeneuve – 2011

Incendies - Denis Villeneuve - 2011 dans Denis Villeneuve incendies-1-31962

Twins story.    

   7.3   Il y a mille choses que je n’aime pas dans ce film, mais reçu dans son ensemble, et sa spirale émotionnelle infernale, Incendies m’a bouleversé. Si le matériau de base est une pièce, Denis Villeneuve a su largement se débarrasser des dangers de l’adaptation, du changement de format. Hormis quelques défauts, de dialogues notamment, que l’on peine à croire, sans doute trop écrits ou les plans en intérieurs parfois maladroits, la mise en scène est à la fois très lumineuse, elle saisit l’espace, varie les distances autour de ses personnages. Un poil trop démonstrative par moment elle sait aussi se faire oublier, se laisser gagner par l’émotion pure. Il n’y a vraiment que les instants musicaux, accompagnés par Radiohead, que je trouve horripilants, carrément obscènes. C’est la première séquence, une horreur. Et une autre un peu plus loin. Heureusement, le tourbillon reprend aussitôt, j’arrive à m’en débarrasser, à oublier. Et même si j’aime beaucoup le film en l’état, je me suis aussi imaginé le recevoir sur une seule unité de temps, à savoir la simple recherche du passé de la mère, sans aucune image la concernant. Le film aurait gagné en fluidité, en mystère. Car, dans sa construction actuelle, réelle, il est par moments confus, un peu ‘trop fait pour impressionner’, ça a tendance à me gêner. Je pourrais tout aussi bien citer plein d’autres choses qui m’ont dérangé, principalement au niveau de l’histoire, dans ses coïncidences quelque peu invraisemblables, mais comme il y a une volonté démesurée d’envoyer la totale façon tragédie grecque ça ne me gêne plus du tout. C’était le cas l’an dernier pour Tétro de Coppola, auquel le film m’a fait penser, dans ce contexte familial si mélodramatique. Vraiment, j’ai pris cher. C’est le souffle du film qui m’impressionne en fin de compte. Ça commence avec rien, puis on a envie d’y croire, de jouer le jeu. Il s’agit quand même d’une mère qui vient de mourir, et dans son testament demande à ses deux enfants, frère et sœur jumeaux, à l’une de rechercher son père toujours en vie, à l’autre son frère dont il ignore l’existence, en échange d’une sépulture décente. On se sent dans un premier temps proche de la réaction de Simon, qui ne voit là qu’un énième caprice d’une mère devenue dingue. Alors que Jeanne se fascine d’emblée pour cette mission, qui est sans doute, pense t-elle, la seule issue qui lui permettrait d’éclaircir l’histoire de sa mère – et par la même occasion sa propre histoire – toujours restée mystérieuse quant aux origines familiales. C’est un récit douloureux, qui progresse sur deux niveaux. La recherche au présent des uns, le chemin de croix dans un Liban en guerre de l’autre. C’est éprouvant, chaque seconde. Certaines séquences sont hors norme, qu’il s’agisse d’angoisse pure en quasi-temps réel, comme c’est le cas dans une attaque de bus, ou d’une rencontre à l’ambiance si pesante de la fille dans l’ancien village de sa mère. Et je ne parle même pas des dernières minutes du film, qui, s’il a tendance à appuyer, vouloir trop en dire, ne gâche pourtant rien de sa puissance. J’en suis sorti épave. Il m’a vraiment, vraiment fait mal. Double réussite donc, puisque si le film semble avant tout chercher la claque scénaristique abracadabrante, c’est dans le tourbillon rythmique et son intense mouvement géographique qu’il se révèle mémorable.


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silencio


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