Archives pour la catégorie Dominik Moll

Harry, un ami qui vous veut du bien – Dominik Moll – 2000

03. Harry, un ami qui vous veut du bien - Dominik Moll - 2000« Je crois qu’on perd tous un peu les pédales, là… »

   8.5   Je me souviens très exactement du moment où j’ai découvert ce film, du lieu, de l’atmosphère, de ceux avec qui j’étais. Il était très tard, tout le monde avait fini par s’endormir, moi pas, seul devant ce film si bizarre, parfois drôle, souvent angoissant. J’avais seize ans.

     Je n’oublierai jamais les lieux du film, cette maison de campagne, sa chambre au grenier, sa salle de bain rose, encore moins ses alentours, ce puisard, la route des crêtes, ces trois voitures. Ni cette ouverture sur la route, la chaleur qui en émane, les cris des enfants. Je n’oublierai pas non plus « Le grand poignard en peau de nuit » cet étrange poème récité de mémoire. Séquence ô combien anxiogène : Je me suis toujours demandé ce que ça me ferait si un vieux camarade d’école que j’ai oublié me récitait mon poème que j’ai oublié aussi. Je n’oublierai pas non plus « Les singes volants » et le cauchemar cheap, qui plus tard, en découle. 

     Je pense qu’on peut facilement être terrifié par Harry, un ami qui vous veut du bien. En faire des terreurs nocturnes tenaces, tant Harry Balestero, le personnage incarné par Sergi Lopez, concentre toutes nos angoisses, entre intrusion impossible mais douce, admiration absurde mais bienveillante, liberté louche mais contagieuse. Il est évidemment ce personnage qui nous veut du bien mais qui nous fera beaucoup de mal.

     La première scène du film est fondamentale. Le couple est dans sa voiture, sans clim, avec les gamines qui s’égosillent à l’arrière. Le visage qui s’impose durant cette imposante première séquence est celui de Michel. Son calme d’apparence trahit une sensation de ras-le-bol, dans sa voix, sa sudation, son impuissance. S’il rencontre dans la foulée cet « ami » d’enfance, c’est aussi par enjeu théorique qui se joue : Harry sera son double fantasmé, son opposé. Il ne râle pas sur ses gosses, il n’en a pas. Il ne croule pas sous la pression quotidienne, il semble vivre au jour le jour. Il ne crève pas de chaud dans sa vieille Renault, il a une Mercedes climatisée. S’il est fan de lui, de ka version de lui qu’il a oublié, ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas un ami qui lui veut du bien, c’est son démon intérieur, son ange de la mort, son Méphistophélès.

     Si le film est si réussi, si beau, c’est en partie grâce à son interprétation globale : Bien sûr, Sergi Lopez livre sa prestation la plus malaisante, à l’image de cette légendaire réplique : « Il pense que t’es une connasse, avec un pois chiche dans la tête » ; mais Laurent Lucas est absolument parfait, dans ce rôle de père de famille dépassé, qui retrouve un camarade qui lui fait renouer avec le plaisir d’écrire mais qui est persuadé que pour retrouver l’inspiration il se doit de détruire ce qui l’empêche d’y accéder. Pourquoi ne le voit-on pas assez, cet acteur ? Récemment des (très) seconds rôles dans Le bureau des Légendes, Vernon Subutex, Grave ou Une intime conviction. Dommage de ne plus le voir au premier plan. Il y a aussi Mathilde Seigner, impeccable, seule fois où elle ne m’agace pas, d’ailleurs.

     Je l’ai revu maintes fois ensuite, ce film, avec toujours le même malaise, la même fascination. Cette fois ci n’y a pas échappé : Je l’adore, vraiment. En le revoyant (ça faisait facile dix ans) j’ai réalisé qu’une expression que j’emploie parfois se trouve là-dedans : « raisonnablement casse-couilles ». J’adore ce film.

La nuit du 12 – Dominik Moll – 2022

22. La nuit du 12 - Dominik Moll - 2022L’enquête inachevée.

   7.5  Il y avait, dans Seules les bêtes, le précédent film de Dominik Moll, un sens de la virtuosité assez marqué, dans la mesure où il s’agissait de relier un quartier d’Abidjan avec les Causses françaises, et une audace narrative tout aussi imposante, puisqu’on suivait cinq personnages en lien avec la disparition d’une femme. C’était un beau film choral qui manquait autant de clarté que de vraisemblance.

     Et c’est sans doute les principaux atouts de La nuit du 12, récit linéaire, concentré sur un lieu (Grenoble et alentours, rarement mis en avant au cinéma), un meurtre et sur l’enquête de la PJ autour de ce meurtre : Une jeune femme à qui on a mis le feu, la nuit, tandis qu’elle rentrait de soirée. Du déjà vu ? Pas vraiment car le film s’ouvre sur un carton étonnant, annonçant en gros que 20% des enquêtes criminelles ne sont pas élucidées et que La nuit du 12 sera le récit de l’une d’entre elles. Autrement dit, on sait comment ça se termine.

     Idée aussi casse gueule qu’audacieuse, qui m’aura permis de réaliser que, régulièrement, je trouve les films d’enquêtes un peu décevants (ou déceptifs) sitôt qu’ils s’achèvent, soit parce qu’ils en donnent trop ou pas assez, soit parce que j’en attends trop ou pas assez. Le voyage (l’enquête) est in fine toujours plus beau que sa résolution. Là au contraire, la connaissance de cette impasse m’a permis de me sortir de cette attente, ce sont vraiment les personnages qui m’ont séduit et leurs interactions, dans leur quotidien, à la manière du L627, de Bertrand Tavernier ou du Petit lieutenant, de Xavier Beauvois. Parmi ces personnages, on retient Bastien Bouillon & Bouli Lanners en priorité, géniaux tous les deux, d’autant qu’ils sont souvent en duo.

     Et le récit reste très dense, malgré l’impasse de ses investigations, la peinture très réaliste : On appuie beaucoup sur le manque de moyens, notamment et sur une scission entre deux mondes, deux générations : la liberté mystérieuse d’une jeunesse incomprise des aînés, un peu comme dans La fille au bracelet, de Stéphane Demoustier. Mais les deux mondes dépeints ce sont aussi ceux des hommes et des femmes et le film ne s’en tiendra pas qu’au récit de ce féminicide pour l’établir : Il appuiera son discours féministe, par petites touches disséminées alors qu’il pouvait largement s’en passer.

     Qu’importe, c’est un film puissant, dont la mise en scène, aussi lumineuse et rigoureuse, semble totalement calée sur Yohan, le sublime personnage de capitaine incarné par Bastien Bouillon, qu’on adorait déjà chez Betbeder, dans Deux automnes trois hivers, ou Debout sur la montagne. J’en aurais bien pris une heure de plus, de mon côté.

Seules les bêtes – Dominik Moll – 2019

20. Seules les bêtes - Dominik Moll - 2019Le hasard, un ami qui ne vous fera pas que du bien.

   5.5   Je n’ai pas lu le livre dont le film est l’adaptation éponyme (fidèle ?) mais il y a dans cette volonté de relier un quartier d’Abidjan et les Causses de la campagne française, un appétit virtuose. Si le film s’ouvre sur une mystérieuse scène en Cote d’Ivoire, il prendra en revanche tout son temps pour y revenir et l’intégrer dans son récit. Peut-être pas ce qu’il fait de mieux, mais le virage est osé. En nous plongeant alors aux côtés du personnage incarné par Denis Menochet mais en nous offrant aussi le contre-champ que lui n’a pas, le film trouve une nouvelle inspiration, un curieux souffle méta, tant le personnage devient le miroir de notre égarement préalable. Car alors pour nous tout s’éclaire, quand pour lui tout devient flou. Mais au début c’est le grand flou pour nous. Une femme disparaît et le récit nous demande de suivre cinq personnages qui lui sont liés, mais chacun son tour, dans la même temporalité, ce qui occasionne de voir des scènes plusieurs fois selon différents points de vue. Il y a de l’audace. Rien d’extraordinaire la faute en partie à des tournants scénaristiques qui ne tiennent pas debout mais que le film ne va cesser d’expliciter par cette formule selon laquelle le hasard est plus grand que nous. Dispositif à la Babel ou L’effet papillon un brin grossier, mais le film est courageux, habité, beau, malgré une forme (construction par personnages) archi rebattue, on pense à la première saison des Revenants notamment. Le film se perd aussi un peu. Et il n’est jamais aussi bizarre et malaisant qu’Harry un ami qui vous veut du bien, que Moll a pondu y a maintenant vingt ans.


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