Archives pour la catégorie Eugène Green

Le fils de Joseph – Eugène Green – 2016

10. Le fils de Joseph - Eugène Green - 2016La question rhétorique du père.

   8.0   J’en avais déjà parlé au moment où sortait La Sapienza : Ça demande d’y mettre du sien, un film d’Eugène Green. On n’entre pas dedans si facilement. Mais sitôt qu’on y est happé, c’est un voyage qu’on ne veut voir s’arrêter. A l’instar des grands cinéastes, Green a son univers et ses propres codes, que l’on doit apprendre à apprivoiser plus que déchiffrer.

     Dans La Sapienza c’était la cassure géographique, le mouvement vers l’Italie (Rome, Stresa, Turin) qui élevait subitement le film, brisait la gêne, libérait la beauté pure qui jusqu’alors couvait. Dans Le fils de Joseph aussi il faudra une rupture nette pour que le film prenne son envol. C’est Fabrizio Rongione qui l’apportera. 

     C’est la première fois que ça me travaille à ce point : En fait, Green, c’est Rohmer qui fait son Bresson. Le moralisme du premier s’acclimate avec le mouvement du second. La farce avec la spiritualité. Le profane et le sacré. Le jeu et le mythe. A l’image de cette séquence aussi cocasse que terrible où Vincent se retrouve dans une bien étrange posture dans le cabinet de son père. A l’image surtout de la séquence finale, qui pourrait être une sorte de croisement insolite entre Pauline à la plage et Au hasard Balthazar.

     L’histoire prend une envergure folle à mesure que s’ouvrent les étages du récit, parce que si les mots sont une fois de plus la matière première du cinéma d’Eugène Green, c’est dans sa relecture biblique que le film séduit puisqu’il parvient à ne jamais le dénaturer tout en nous faisant oublier qu’il adapte à sa façon quelques pages du Nouveau Testament.

     Vincent, adolescent paumé dans ses convictions et incapable de différencier le bien du mal, va rencontrer son père biologique tandis qu’il a toujours cru ne pas en avoir. Déçu du résultat (Je craignais la présence d’Amalric mais non, il est parfait dans ce personnage infect et ridicule : « Satan, toi qui règne sur le monde, délivre-moi des emmerdeurs ! ») il trouve du réconfort imprévu auprès du frère d’icelui, qui va, sans forcer, lui enseigner les vertus et richesses de l’humanité. Devenir son père spirituel, en somme.

     Le précédent Eugène Green s’intéressait à la sapience. Le fils de Joseph vise la bonté. Le film s’en tiendrait à ce glissement, cette rencontre antre Vincent (Jésus) et Joseph, qu’il gagnait. Mais il va aller plus loin. L’apparition de Joseph, bon, érudit, convoque forcément celle de Marie, la mère de Vincent, qu’on sait du côté du bien, depuis le début du film. C’est cette nouvelle rencontre qui propulse littéralement le film vers le sublime. Quand Marie et Joseph filent au cinéma pour y voir Le désert rouge, on y est. C’est comme lorsque Vincent est étendu sur son lit devant une représentation du Sacrifice d’Abraham.

     La dernière partie, absolument géniale, achève d’en faire un grand film sur le rapport au père et la quête spirituelle. Un grand film, tout simplement. Insolite, exigeant, unique, magnifique.

La sapienza – Eugène Green – 2015

maxresdefaultLumière silencieuse.

   7.5   C’est toujours un peu délicat d’entrer dans un film d’Eugène Green, d’autant plus pour moi qui suis habituellement pas le plus sensible à son cinéma. Le pont des arts (2004) et La religieuse portugaise (2009) sont des films que j’admire mais pour lesquels je ne parviens pas à m’investir autant que je le voudrais, la faute à des postulats mise en scénique qui m’extraient de cette pesanteur dont Green, cinéaste de la lumière, de la beauté en est le parangon moderne. La sapienza ne déroge pas à la règle. C’est un film très beau mais qui me laisse régulièrement en retrait, de part cette construction méthodique des plans, notamment ces champ/contrechamp chers à Green, où l’on a le sentiment gênant que les personnages tentent de briser la toile en s’adressant à nous, les yeux dans les yeux. Déroutant au possible. Au moins le premier quart d’heure puis on s’y fait, on accepte, on se plie aux volontés de Green, même s’il faut accepter d’être déstabilisé, à l’image de cette distance un peu trop appuyée qui règne au début au sein du couple. Evidemment, le récit viendra magnifiquement justifier cela mais en attendant une aide narrative je trouve les intonations de la langue ainsi que les postures figées bien trop appuyées pour laisser respirer le couple, aussi fragile soit-il. Le film me plait davantage dès l’instant qu’il brise le couple géographiquement, en redistribuant ses cartes, proposant deux relations, les hommes d’un côté en route pour Rome, les femmes de l’autre rivées à Stresa. Cette idée de dédoublement intergénérationnel est la grande idée du film, qui n’est qu’obsession du temps, des fantômes, de la lumière. On n’avait peut-être pas vu ça depuis L’étrange affaire Angelica, du regretté Oliveira. Et surtout, Eugène Green parvient à filmer l’espace qu’il met en lumière. Il y en a peu qui traversent vraiment le film mais il les filme, dans leur densité, leur profondeur, leur mystère : Le lac-majeur, le Saint-Suaire de Turin, une boite de nuit. Décors sublimés. Et lorsqu’il resserre sur les visages, il les filme alors avec la même tendresse que lorsqu’il scrute les parois architecturales. Le corps d’Alexandre (Fabrizio Rongionne) est d’abord extrêmement figé jusqu’aux lèvres à peine entrouvertes lorsqu’il parle, avant de se détendre progressivement, s’ouvrir et sourire. Ce qui est moins le cas de Lavinia (je suis ravi de retrouver la jeune Arianna Nastro, qui jouait dans La solitude des nombres premiers : il y a en elle et dans son jeu une légèreté mystique assez fascinante) atteinte d’une curieuse maladie de langueur, qui reste fidèle d’un bout à l’autre à son rôle protectrice, garante de la lumière, au moins pour son frère qui l’inquiétait. Cette lumière c’est la transmission, le savoir, la sagesse, une certaine idée de la sapience, terme dont on connait le sens mais avons perdu l’usage, pour citer les mots d’Alexandre. Je trouve le film très beau sur ce qu’il raconte du couple qui survit aux ténèbres, un ami suicidé, un enfant décédé. Et cette manière qu’il a de rejouer la rivalité (Borromini/Bernin, Jeunesse/Sagesse, Harmonie/Chaos, Baroque/Hiératisme, Lac Majeur/Périph de Paris, Passé/Présent) sur une somme considérable de niveaux de lecture est hyper stimulante. Bref, je pense que c’est à ce jour le film d’Eugène Green qui me touche le plus. Surtout que plastiquement, architecture italienne aidant, c’est absolument somptueux. 


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