Archives pour la catégorie Fellipe Barbosa

Casa grande – Fellipe Barbosa – 2015

16. Casa grande - Fellipe Barbosa - 2015.jpgLe danger indiscret de la bourgeoisie.

   8.0   Après avoir fait l’étourdissante découverte du cinéma de Fellipe Barbosa l’an dernier, grâce au merveilleux Gabriel et la montagne, je rêvais de voir son premier long métrage, passé lui aussi de façon tout aussi confidentielle par chez nous mais globalement encensé dans les festivals qu’il a traversés. Et c’est un film impressionnant. Complètement différent de ce à quoi je m’attendais dans la mesure où il s’avère nettement plus géostationnaire (Tout se déroule à Rio de Janeiro, entre un grand pavillon bourgeois, un lycée privé, une plage et la favela) que le jeune Gabriel sillonnant le monde, plus autobiographique aussi, quand le précédent était le récit du voyage d’un ami de l’auteur.

     Si la matière documentaire transpire dans Gabriel et la montagne au gré de chaque déplacement, escale du personnage, on ressent ici toute la dimension autobiographique à travers chaque scène de ce portrait, détaillé, complexe, chaque interaction avec son entourage. Et ça va plus loin qu’une simple inspiration, on est parfois dans la transposition pure puisque Barbosa tourne (la majeure partie du décor du film) dans la maison de son enfance, située dans la Barra da Tijuca à Rio ainsi que dans le lycée Saint-Benoit dans lequel il passa son adolescence. Plus fort encore, certains acteurs non-professionnels campent leur propre rôle.

     Jean c’est le garçon prodigue de la famille, qu’on voudrait voir entreprendre les plus grandes études, qu’on dit chaque jour qu’il est meilleur que ses camarades. Il y a dans ce prénom, qu’il faut prononcer Jean à la française, comme dans une plantation du XIXe siècle, quelque chose d’écrasant, qui éloigne des gouvernantes qui ne parviennent pas le prononcer, aussi pour se dépareiller des coutumes brésiliennes que de la caste bourgeoise. Après le licenciement du chauffeur de la famille, Jean se retrouve à prendre le bus pour la première fois et c’est ainsi qu’il fera la rencontre de Luiza, scolarisée dans un établissement public, qui n’habite pas dans la favela comme le croit d’abord Jean, mais qui descend à l’arrêt de la favela. Son éducation sentimentale passe par son ouverture sur le monde.

     Si cette immense maison, sa piscine, son jacuzzi (Ce premier plan, déjà merveilleux), ses quatre voitures noires et ses mille quatre-cent mètres carré habitables rendent ses hôtes apparemment invulnérables, le récit capte l’instant où l’univers se fissure, quand le père est en faillite suite à un mauvais placement. Les enfants sont protégés mais le personnel (un chauffeur, deux femmes de ménage) est bientôt poussé vers la sortie. On dira aux enfants que Severino a préféré rejoindre sa famille dans le nord du pays ; On saisira l’occasion de se débarrasser de Rita, pour ses mœurs légères ; On acceptera la volonté de démission de Noémia, accablée sous les responsabilités de deux femmes de ménage et par trois mois sans versement de salaire.

     Là où le film s’avère le plus puissant, complexe et surprenant c’est dans les multiples relations qu’il rend compte entre les maitres et les domestiques. Et surtout ce que noue Jean avec chacun d’eux, plus qu’avec ses parents, sa sœur ou ses amis. Il se confie à Severino et trouve réconfort lors de ces insomnies auprès de Rita, qui si elle refuse ses avances continue de le guider dans ses découvertes sexuelles. A ce titre, alors que Jean s’est éloigné de Luiza et qu’il s’est auto-éliminé à son examen, la fin dans la favela, aux côtés de Severino, Noémia et Rita est un moment hyper émouvant, inattendu, sorti de nulle part. Il faut le retour de superbes personnages secondaires (les domestiques) dans le récit pour faire de Jean un homme, débarrassé du joug familial.

     Il y a des compositions qui marquent durablement, à l’image du premier plan saisissant l’immensité muette et nocturne de la demeure, à l’image du dernier plan dans un appartement des favelas, forcément (repris pour l’affiche du film), mais aussi de celui dans le bureau du père tentant de sauver ce qu’il peut encore sauver, de celui au bord de la piscine quand l’ami de Jean y plonge pendant que la petite sœur bronze sur son transat et le père cueille des cerises sur son échelle, de celui voyant Jean quitter l’établissement de son examen, glissant dans les couloirs extérieurs comme une bille dans un circuit. On savait la mise en scène de Barbosa pleine de liberté, de trous d’air, de rupture, d’idées renouvelées dans Gabriel et la montagne et elle s’avère tout aussi hallucinante ici dans un espace beaucoup plus cadenassé.

     Si le film est en partie autobiographique, son propos est d’aujourd’hui, puisque toute la dimension politique s’incarne autour d’une loi promulguée en 2012 (quelques temps avant le tournage du film, en somme) obligeant les universités à respecter des quotas de façon à briser les inégalités. La plupart des discussions et des interactions sont régies par le racisme et les inégalités sociales. On retrouve aussi bien le Buñuel du Journal d’une femme de chambre que le Renoir de La règle du jeu, car si le film pourrait emprunter un chemin tracé, il déborde sans cesse, insère de l’incongru à l’image de ces appels anonymes irrésolus.

     C’est un film important, pour Barbosa qui à la fois règle ses comptes avec l’univers bourgeois dont il est issu, autant qu’il raconte le pourquoi du comment il s’en est extirpé, mais c’est un film important pour le cinéma aussi, tant il est une superbe confidence, intime, bouleversante sur l’éveil amoureux et politique d’un garçon de dix-sept ans au cœur d’un Brésil en pleine crise. Son éveil amoureux et politique, donc. Dans un Brésil qu’on n’a jamais senti si palpable, si ce n’est dans Aquarius ou Les bruits de Recife. Quand je vois les films de Kleber Mendonça Filho et ceux de Fellipe Barbosa, je me dis que le cinéma brésilien est en grande forme.

Gabriel et la montagne (Gabriel e a Montanha) – Fellipe Barbosa – 2017

24. Gabriel et la montagne - Gabriel e a Montanha - Fellipe Barbosa - 2017Mzungu fou.

   8.5   Gabriel et la montagne a cette particularité qu’il est un film brésilien entièrement tourné au Kenya, en Tanzanie, en Zambie et au Malawi. Quatre pays pour quatre chapitres qui rythment et délimitent les déplacements géographiques de Gabriel Buchman, ce garçon mystérieusement disparu en Afrique en 2009. En vérité, ces délimitations ne sont pas très utiles si ce n’est pour effectuer chaque fois un rapprochement vers la propre mort du personnage dont on sait depuis l’ouverture qu’elle intervient sur le mont Mulanje.

     Felipe Barbosa m’était inconnu avant Gabriel, j’y allais donc avant tout pour le voyage promis et aussi parce que ce titre, quelque part, m’évoquait cette splendeur d’Herzog qu’est Gasherbrum, la montagne lumineuse. D’Herzog, il y a peu, bien que l’ouverture rappelle beaucoup celle d’Aguirre : Le plan, la musique, la grandeur, l’hypnose. Des agriculteurs fauchent les herbes hautes sur les chemins escarpés d’une immense vallée. Sous un rocher, l’un d’eux fait la découverte d’un corps.

     Le film s’ouvre sur la mort et pourtant il sera incroyablement vivant. Il est sans cesse en mouvement, comme son personnage, il s’étire ici puis se disloque là, insère par instants des photographies du vrai Gabriel, utilise en voix off le témoignage (après sa mort) de ceux qui ont croisé son chemin. Sorte de journal filmé mais toujours dans un tempo de fiction, puisque le réel que Barbosa entreprend de conter au moyen d’éléments-indices (Témoignages, photographies, journal) ne se déploie jamais au détriment de la matière fictionnelle.

     Le réel, finalement, on l’oublie. C’est un film aussi mystérieux que le continent sur lequel il s’aventure : On croit le comprendre mais il nous trouble l’instant suivant ; On arpente les bidonvilles ou villages, avant qu’il nous embarque dans des randonnées montagneuses ou sur la plage. On avance aux crochets de Gabriel, au gré des rencontres qui nourrissent son voyage. Les vraies rencontres que le vrai Gabriel a faites lors de son périple. C’est toute l’originalité du dispositif.

     Pourtant, l’idée la plus originale à mes yeux c’est le traitement du personnage. Puisque c’était un ami proche du cinéaste, ce dernier aurait pu lisser son caractère, stéréotyper ses enjeux afin de préserver son intimité. Au contraire, Barbosa en fait un vrai personnage de cinéma, ambigu, désordonné, contradictoire, adorable puis détestable l’instant suivant. Sans doute pour tenter de percer son idéalisme, comprendre sa dimension suicidaire, ses désirs tentaculaires, sans doute aussi pour fusionner son voyage avec le sien.

     On raconte que l’équipe technique s’est aventurée sur les terres de l’odyssée de Gabriel, rejouant les mêmes rencontres, traversant les mêmes endroits, jusqu’à gravir le Kilimandjaro. Meta-film mis à part, c’est aussi cette incompréhension que raconte le film : Ou comment un garçon issu de la classe brésilienne dominante, promis à un avenir brillant, intellectuel, choisit à ce point de s’oublier aux quatre coins de la terre, loin des circuits touristiques – et gravir le Kilimandjaro sandales en pneu aux pieds – jusqu’à littéralement s’évaporer ? Il y a du Fitzcarraldo dans ce personnage, du Klaus Kinski dans cet acteur, c’est à s’y méprendre.

     C’est d’abord l’histoire d’un caprice, celui d’un garçon qui n’a pas supporté qu’on le mette sur liste d’attente à Harvard. Son périple (Faire le tour du monde en un an) c’est sa revanche contre ceux qui lui mettent des bâtons dans les roues. Quand on fait le tour du monde, il faut de l’argent et Gabriel qui n’a que 20 ans n’en manque pas. Pourtant, il ne supporte pas l’idée occidentale qui consiste à se dépayser sur une terre pauvre. Lorsque sa petite amie passe le voir quelques jours en Tanzanie, c’est un sujet sensible, tant elle ne cesse de lui tendre un miroir qui lui rappelle son appartenance sociale.

     Ne pas oublier qu’à cet instant du voyage (Le premier chapitre, après nous avoir présenté sa mort en introduction, s’ouvre sur ces mots « 70 jours plus tôt ») Gabriel n’est plus très loin de repartir au Brésil, il a sillonné le globe pendant dix mois, il trimballe donc forcément une bonne dose d’orgueil et d’arrogance. Il ne cesse d’ailleurs de répéter qu’il n’est ni un Mzungu (homme blanc) ni un touriste, comme pour s’élever à la fois contre l’Occident et en dominateur (Puisque tout en lui évoque une mentalité bourgeoise) sur l’Afrique. C’est presque le Brésil tout entier, celui d’aujourd’hui, que Gabriel incarne, dans ce grand rêve brisé par la mégalomanie – Sacrée révélation, par ailleurs, que ce João Pedro Zappa, sorte de fusion improbable entre Gael Garcia Bernal et Zlatan Ibrahimovic.

     Gabriel et la montagne se ferme sur un procédé qu’on connait bien, consistant à balancer quelques photos pour accompagner le générique final. C’est très beau car on y remonte les derniers clichés pris par Gabriel, sa dernière rencontre avec cette femme dans un refuge, son arrivée au sommet, mais surtout la toute dernière photo prise sous ce rocher où il rendra son dernier souffle. C’est une photo floue, cadrée à l’arrache, une photo fantôme prise par un fantôme. C’est très émouvant en plus d’être un vibrant hommage.


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