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L’homme qui voulait savoir (Spoorloos) – George Sluizer – 1989

16252519_10154366781057106_8500153548153978809_o« L’incertitude c’est ce qu’il y a de pire ! »

   8.9   Si le film est complètement barré, vraiment, j’y viens, le pitch est on ne peut plus simple : Sur la route des vacances en France, un couple de hollandais s’arrête sur une aire d’autoroute. Elle s’en va acheter un soda en boutique, il reste à côté de la voiture. Le temps passe, il ne la voit pas revenir. Il part à sa recherche mais ne la retrouve pas. Après trois années d’une quête infructueuse, il reçoit, une fois de plus, une étrange carte postale, dont l’auteur prétend connaître la vérité sur la disparition.

     Si ces événements prennent une certaine place dans le film, ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg. C’est un grand film sur le combat contre l’incertitude. Ça ne parle que de ça. Rex est persuadé que Saskia s’est fait enlever pourtant rien ne lui permet de le certifier, rien ne dit qu’elle n’a pas disparu de son plein gré, rien en tout cas qui justifie les années d’obsession à la chercher, pas même cette photo polaroid, la sienne, prise à l’instant t mais ne dévoilant rien – L’espace d’un instant on imagine que le film pourrait s’aventurer sur le terrain de Blow Up. Ni ces lettres qu’il reçoit – d’un inconnu lui certifiant qu’il sait la vérité – et pourraient être l’œuvre d’un simple pervers.

     Si le film est aussi singulier et dérangeant c’est parce qu’il y a une dualité très étrange entre la photographie du film, absolument merveilleuse, autant de jour que de nuit, sur une aire d’autoroute, une propriété de campagne, une place nîmoise, et l’accablement qui en émane en permanence, comme au début, déjà, au moment de la panne d’essence dans le tunnel ou à la fin dans cet irrespirable trajet voiture. D’ailleurs, au début, lors du retour de Rex, avec son bidon d’essence, Saskia a disparu, pas longtemps certes mais c’est comme si déjà le film jouait avec nos attentes, savait manipuler nos incertitudes.

     Cette angoisse de l’incertitude va contaminer tout le film. C’est là où le film est aussi affreux que miraculeux puisqu’il va nous ronger, nous aussi, spectateurs, dans l’absolue nécessité que l’on va ressentir au même titre que Rex, à savoir ce qui a bien pu se passer ce jour-là. Cette volonté de savoir (Le titre français appuie largement là-dessus puisque l’homme c’est autant Rex que Lemorne que Nous) écrase autant la douleur que la rancœur envers ce monstre, serein, stoïque, parfois même nonchalant (Donnadieu et son « tralala pom pom ») et maladroit (Il se rate beaucoup) qui s’en va nous raconter sa vie afin de comprendre les motivations de son crime.

     Tout est-il écrit ou peut-on changer les choses en l’espace d’un choix impulsif ? C’est l’expérience que fera Lemorne pendant son adolescence, en se jetant par la fenêtre puis plus tard en famille en prenant l’initiative de sauver une enfant de la noyade – Discrets flash-back à l’appui. Cette incertitude du destin il en fera le moteur de sa vie au point d’y noter ses pulsations cardiaques dans un carnet. Tout maîtriser. Jusque dans la durée d’agissement du somnifère qu’il va administrer à sa future proie, en chronométrant son propre sommeil. George Sluizer aurait pu en faire un monstre stéréotypé, replié dans sa folie et sa solitude, pourtant Lemorne est père de famille et professeur de physique chimie, souriant, poli. Bref, Monsieur tout le monde ou presque. Qui d’autre que Bernard-Pierre Donnadieu pouvait aussi bien camper ce personnage ? Une figure du Mal aussi terrible, pervers et machiavélique que certains méchants hitchcockiens.

     « L’incertitude c’est ce qu’il y a de pire ! » s’écrie Lemorne sur cette aire de repos, évidemment celle de la disparition (Plus proche du titre original, qu’on pourrait traduire par « Sans laisser de traces ») quand Rex refuse de boire le café qui devrait vraisemblablement (Lemorne lui certifie qu’il saura) lui faire découvrir ce que Saskia a vécu, en vivant exactement ce qu’elle a vécu. Mais si elle est morte, vais-je mourir aussi, se demande t-il. Lemorne lui répondant à multiples reprises qu’il n’y a qu’une seule façon de le savoir. Ce même choix qu’il fit lors de son adolescence.

     Il faudra alors ce plan incroyable, nocturne, illuminé par les phares de la voiture, où Rex court autour de l’arbre (Celui où Saskia avait enterré les pièces qui scellaient leur dispute) comme s’il était englouti par une tornade. La fin du film (Trajet voiture / Aire de repos / Twist) est l’un des trucs les plus ahurissants, terrifiants, effroyables que j’ai pu voir tant c’est à la fois très doux (La mise en scène reste ce qu’elle était, n’illustre absolument rien et Lemorne reste le méchant le plus calme du monde) et tout à fait insoutenable. Ce géant paradoxe qui habite le film d’un bout à l’autre.

     Et cette violence, qui n’est jamais une violence frontale, ce qui ne l’empêche guère d’être insoutenable, bien au contraire, se répercute dans des procédés tout simple. Une ellipse, déjà, qui apparaît quand on l’attend le moins : Un hors champ de trois ans, l’horreur, c’est comme si le film qu’on croyait voir (la quête envers et contre tout) n’existe plus. Et un glissement de points de vue pour le moins déstabilisent, d’une part parce qu’il nous fait entrer dans la démarche du monstre après avoir adopté celui de la victime, d’autre part car ces glissements se multiplient, sont parfois longs, parfois brefs. Avec deux croisements insensés : le contre-champ de la photo sur l’aire de repos et le plan panoramique sur la place aux cafés dévoilant dans le fond Lemorne, immobile, à la fenêtre d’un immeuble. Deux séquences absolument glaçantes.

     Outre celui des routes du Sud et des vacances, le décor est celui du Tour de France. Tout le début se joue le 16 juillet 1984, jour de la 17e étape se fermant à L’alpe d’Huez. Les journaux évoquent le combat entre Hinault et Fignon. Les radios s’époumonent sur le triomphe du second, parti sur les traces du grimpeur, Herrera. Ce n’est pas grand-chose mais ça permet au film d’ancrer son intrigue dans le présent, dans le réel et du coup, de reproduire son glissement, plus tard, dans cette même temporalité.

     Un moment donné, Rex confie à sa nouvelle amie (L’ellipse est toute récente) qu’il imagine parfois que Saskia est en vie, quelque part, heureuse. Ainsi il doit faire un choix : La laisser vivre sans jamais savoir ou la laisser mourir en sachant ce qui a bien pu se passer. Comme Lemorne en son temps, il choisit de ne pas se laisser gagner par l’incertitude. Donc de la laisser mourir. Tout le film est là.

     J’aimerais beaucoup voir le remake qu’en a fait Sluizer lui-même sur le sol américain cinq années plus tard, avec Kiefer Sutherland et Jeff Bridges. Même si quelque part, on l’a déjà un peu notre remake ricain, réussi comme un idéal produit du dimanche soir : C’est Breakdown, de Jonathan Mostow. Mais quoiqu’il en soit, Spoorloos, c’est une autre catégorie. Là, à chaud, je ne vois pas trop à quand remonte un pareil traumatisme en ce qui me concerne.

     Le film est l’adaptation d’un bouquin, L’œuf d’or, que je ne suis du coup pas certain d’avoir envie de lire ; Imaginer des lignes et des lignes de la subjectivité de Lemorne me file déjà le cafard. L’œuf d’or c’est le cauchemar de Saskia, c’est l’image onirique et insoluble qu’elle a laissée à Rex. J’aime l’idée de ne pas en savoir davantage que ce que le film m’a offert et torturé. Parfois, mieux vaut pas savoir.


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silencio


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