Archives pour la catégorie Hirokazu Kore-Eda

Une affaire de famille (Manbiki kazoku) – Hirokazu Kore-eda – 2018

38. Une affaire de famille - Manbiki kazoku - Hirokazu Kore-eda - 2018Choisir sa famille.

   8.0   Kore-Eda étoffe à nouveau sa grande thématique de la famille recomposée par la force des évènements, en faisant ici une sorte de croisement assez improbable entre le cinéma d’Ozu et celui d’Ettore Scola. L’auteur ne martèle rien avant son cruel épilogue, le récit se déploie avec une grâce, une douceur assez bouleversante. On pense d’abord que les membres de cette famille sont reliés par des liens génétiques, dans leur apparente complicité. Mais on comprend bientôt qu’en fait, non, c’est la vie, la malice et la cruauté de la vie qui les a rapprochés. Que chez eux : On choisit sa famille. On le comprend par l’intermédiaire de Yuri, cette petit fille à l’abandon, que les Shibata vont recueillir. Le film pourrait s’en tenir à son simple, mais déjà passionnant récit d’apprentissage, pourtant il va s’élargir au quotidien de tous les membres qui composent cette petite cabane du bonheur, dans laquelle Kore-Eda filmera avec beaucoup d’amour sa poésie quotidienne, son chaos, ses rires, ses repas.

     Osamu et Shota pratiquent le vol à l’étalage, c’est là-dessus que le film s’ouvre, dans un supermarché, de façon aussi douce et ludique, qu’elle est brillante d’un point de vue mise en scénique (une séquence sans parole) sans pour autant qu’on en oublie l’amertume liée à cette précarité. L’étrange complicité qu’ils affichent, notamment dans leurs déambulations qui marquent le retour au foyer après la réussite de leur vol, ne laisse de place aux doutes : Ils sont père et fils. Leurs menus larcins seront bientôt accompagnés d’une nouvelle recrue, la petite Yuri, qui prend vite le pli. Et ça ne fait vite aucun doute : C’est la fille d’Osamu et la sœur de Shota. Pour nous, en tout cas. Pour eux c’est plus compliqué et c’est un sujet aussi récurrent qu’épineux, c’est la grande idée du film à mes yeux que de confronter Shota, qui grandit, à la fois face à un questionnement sur son identité et face à cette jalousie nouvelle, comme celle d’un frère qui voit marcher une petite sœur sur ses plates-bandes.

     Le film s’intéressera aussi à Aki, une adolescente, qui outre d’adorer les massages de la grand-mère, travaille dans un peep show. Le film est parfois plus sombre qu’il ne le laisse paraître. Et pourtant, de ce lieu glauque, il n’en fait pas un portrait dégueulasse pour autant, en laissant même surgir, l’espace d’une scène magnifique de tendresse, un embryon de relation avec un garçon venu pour ses charmes, qui en acceptant cette fois le canapé plutôt que de rester derrière la vitre, révèle un besoin d’affection et une tristesse absolue qui déchire le cœur de façon totalement inattendue. Et rappelle que la famille  Shibata se construit aussi contre la violence et la méchanceté du monde. Quand Nabuyo et Osamu se demandent pourquoi, avec tout ce qu’elle a vécu, Yuri est si « bonne » tandis qu’eux sont si « mauvais » c’est tout un paradoxe qu’elle soulève, au cœur du récit tout entier : Oui Nabuyo et Osamu sont largement condamnables, surtout au regard de l’éclairage criminel final, mais on a surtout envie de retenir le doux portrait que Kore-Eda a dressé d’eux avant et l’harmonieux tableau familial dont ils étaient les dignes représentants.

     Il y a aussi Hatsue, cette vieille dame, chez qui tout ce petit monde s’est installé. Ce petit appartement provient semble t’il d’un héritage, mais les services sociaux tentent de lui récupérer. Et il y a donc Nabuyo qui travaille dans une blanchisserie. Pendant une grande partie du film, elle est pour nous la femme d’Osamu et la mère d’Aki, ainsi que celle de Shota. Ça ne fait aucun doute non plus. Si l’on apprend que Shota fut plus ou moins trouvé comme fut trouvé Yuri, la relation entre Nabuyo et Osamu existe bel et bien : Et dans une séquence assez inédite dans le cinéma de Kore-Eda, ils vont faire l’amour, seuls dans la maison alors qu’il pleut averse dehors. Et c’est magnifique. Aussi bien de voir cette circulation du désir, la gêne d’Osamu, l’excitation de Nabuyo et toute la légèreté qui se dégage de ce moment, guetté lui aussi, pourtant, par la mélancolie avant le retour inopiné des enfants. Je me demande si ce n’est pas ce que j’ai vu de plus beau dans tout le cinéma de Kore-Eda, c’est dire.

     Si j’ai un léger bémol à soumettre, il concernerait la fin du film, les vingt dernières minutes qui me paraissent un poil explicatives, mécaniques et beaucoup trop chargées du point de vue des rebondissements (même si hyper audacieuses, en y repensant, c’est paradoxal) au regard de ce qui précède, donc pour coller dans la continuité du récit et de l’ambiance mystérieuse du film. Il me semble que le film détruit de façon un peu lourde ce qu’il avait su construire de façon si méticuleuse : à l’image de ces deux séquences (le feu d’artifice et la plage) où le plan réunit volontairement cette drôle de famille, pour en faire un tableau un peu plus marginal et spontané que celui, plus stéréotypé, arboré sur l’affiche, constituent le point d’orgue déchirant du « vivre ensemble » déployé par le film mais aussi le point de convergence de la grande problématique du cinéma de Kore-Eda tout entier.

     Et c’est d’autant plus touchant que cette famille bricolée entre en écho avec le portrait bricolé qu’en dresse Kore-Eda, qui ne cesse, film après film, de construire une galerie de personnages complexes et véritables remparts contre l’hypocrisie du monde. Bref c’est un film magnifique. Que je pourrais vite revoir, en fait. Qui fait son chemin dans mon esprit comme rarement ce fut le cas à ce point avec les films de Kore-Eda. Une affaire de famille constitue, avec Nobody knows, ce que j’ai vu de plus fort et abouti, lumineux et cruel  de sa part à ce jour. Et le petit plus, c’est qu’il fait une superbe palme d’or, la plus belle depuis Kechiche, je pense.

Notre petite sœur (Umimachi Diary) – Hirokazu Kore-Eda – 2015

30It’s a wonderful life.

   6.5   Dans la foulée du très beau Tel père, tel fils Kore-Eda adapte Kamakura diary, manga de Yoshida dans lequel trois sœurs, en allant à l’enterrement de leur père qui les avait abandonné quinze ans plus tôt, font la connaissance de Suzu, le fruit de sa deuxième vie, faisant d’elle leur demi-sœur. Elles l’invitent à les rejoindre dans leur grande maison à Kamakura où elle s’adaptera bientôt à leurs petites habitudes. Kore-Eda excelle dans cet art de la cohabitation triviale, quotidienne, filmant surtout les repas et préparations de ces repas, promenades à la plage ou au cimetière, discussions timides où éclos parfois un souvenir fort, une douleur. Le film est sans doute trop monocorde pour vraiment émouvoir mais il contient de voluptueux instants de grâce flottante, incarnés par quatre actrices magnifiques, qui sont comme des enfants orphelins dans cette vaste maison cernée de verdure, rappelant forcément beaucoup Nobody Knows. Une jolie petite musique, non sans une certaine amertume, aussi lumineuse qu’est son délitement à mesure que le film s’installe, avec une élégance de jeu, de ton et de composition des couleurs absolument charmante.

Tel père tel fils (Soshite chichi ni naru) – Hirokazu Kore-Eda – 2013

35.2L’échange.

   7.0   Il me semble que le film est souvent prisonnier de son lourd sujet, cette affaire d’enfants échangées à la maternité qui ressurgit six ans plus tard. La forme est beaucoup trop corsetée et fonctionnelle pour véritablement faire éclater cette double émotion père/fils que le film aurait dû creuser en priorité. On aurait davantage aimé plonger dans cette seconde famille plutôt que dans ce procès de l’infirmière, relativement superflu. On avait pourtant tout pour se recentrer entièrement sur l’issue tragique que cela provoque sur les deux familles. Néanmoins, ça m’a sacrément secoué. Si Rohmer était le cinéaste des femmes, Kore-Eda semble être celui des enfants. De Nobody knows à I wish il est évident d’y voir dans l’enfance (et plus largement dans le dysfonctionnement familial) son champ d’investigation primordial. L’intérêt de ce nouveau cru est de questionner la génétique. Et si le film fait le pari de suivre en premier lieu la famille de Keita c’est essentiellement pour faire le portrait d’un père, obsédé par la réussite professionnelle, la sienne autant que celle future de son fils, qu’il va peu à peu remettre en question au contact forcé de cette famille à la vie nettement plus modeste, qui renferme son fils de sang et dégage un bonheur familial plus concret. Qu’en est-il de la transmission ? Qu’en est-il du lien affectif dans l’étirement de la temporalité ? Qu’en est-il de la notion si complexe d’éducation ? Le film suggère tout un tas de réflexion ; Et s’il tient beaucoup du montage alterné, souvent accompagné d’une petite musique au piano un peu trop séductrice, entre l’appartement clinique de Ryota d’un côté et celui beaucoup plus ouvert de Yudai de l’autre, c’est dans la relation sourde des deux pères que Tel père, tel fils trouve ses meilleurs instants. Qui plus est lors de ce final, très ambigu (et quasi utopique dans l’évolution intime de son personnage) qui semble vouloir réunir tout le monde.


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