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Triple frontière (Triple frontier) – J.C. Chandor – 2019

21. Triple frontière - Triple frontier - J.C. Chandor - 2019Le trésor de la Tres Fronteras.

   6.0   Si on le prend comme un film de Chandor c’est un peu raté et c’est donc son moins bon film. En revanche si on le prend comme le film à la production hyper chaotique (Né de Bigelow, puis passé de mains en mains, d’acteurs en acteurs, refusé de partout puis récupéré par Netflix, tout ça en l’espace de dix ans) et bien c’est vraiment pas mal. Disons que chaque partie est bien fichue mais un peu décevante. Surtout si l’on pense à Sorcerer en parallèle dont il est difficile de se défaire.

     Les trente premières minutes soit toute la présentation des cinq personnages, ces anciens frères d’armes, est assez laborieuse. Pas de grande fulgurance, et même si la partie Oscar Isaac est impressionnante et rappelle l’ouverture de Sicario, on peine à s’intéresser à l’un d’entre eux. C’est pas Sorcerer, quoi. Qui parvenait lui à rendre les siens charismatiques en quelques coups de crayon, quelques séquences fortes, brèves ou étirées. Si le film se réveille quand il entre dans la jungle colombienne, il faut attendre la scène du cambriolage, impressionnante, pour enfin retrouver du Bigelow et surtout – car c’est pour ça qu’on est là : Ce gars ayant réussi trois films et crescendo qui plus est – du J.C.Chandor, l’auteur de Margin Call, de All is lost, de A most violent year. Cette villa est chouette. Et même si l’idée du cartel planquant son butin ainsi semble passée de mode, le fric dans chaque centimètre de cloison ça claque !

     Il ne faut d’ailleurs pas voir Triple frontière comme un film réaliste sur les cartels – quand bien même il use d’une mécanique ultra réaliste à l’image de l’assaut initial – c’est un peu comme La mule, Clint Eastwood et J.C.Chandor sont davantage intéressés par leurs personnages et le voyage qui le(s) fera exister. Mais à la différence de l’un qui trouve de la mélancolie par le prisme de la légèreté et d’un humour irrésistible, l’autre préfère débusquer cette mélancolie dans l’âpreté et le désenchantement. En résulte probablement un film trop sérieux, on voudrait parfois qu’il s’inspire de Prédator, on lui demande pas non plus d’être récréatif façon Ocean’s eleven, mais simplement qu’il lâche un peu de lest. C’est dans l’action qui va révéler sa force : La scène du cambriolage, bien entendu, est très réussie, mais aussi celle de l’hélicoptère ou celle de l’attaque dans la montagne rocheuse.

     Dommage que le film ait la fâcheuse tendance à « retomber » après de jolies percées. Je pense que les intentions sont meilleures que le résultat, néanmoins y a un truc qui me plait, sans doute dans l’aspect forêt / neige / roche du survival de la seconde partie. Puis c’est à nouveau décevant à la toute fin. Mais bon je fais la fine bouche, c’est pas mal, surtout c’est un peu tout l’inverse de ce que laisse présager les affiches qui inondent les couloirs du métro, il y a une mélancolie et un désenchantement (que le film ne tient pas entièrement) qui fait par instants super plaisir.

A most violent year – J.C. Chandor – 2014

A most violent year - J.C. Chandor - 2014 dans J.C. ChandorInner city blues.

   8.0   Chandor est un cinéaste qui a émergé tellement vite et de façon si impressionnante qu’on en vient à douter d’un tel panache, qui fait le pari de tenir la dragée haute aux grands films classiques autant qu’il se révèle être un client imparable dans la mise en espace et le choix de partis pris vraiment osés. Redford seul sur son bateau à la dérive dans All is lost ne disait pas un mot. Le film n’était qu’une succession de gestes et s’intéressait à la survie d’un personnage, sans nous offrir montage parallèle, background et flash-back en tout genre. Juste un type sur son voilier.

     Un an plus tôt, Chandor nous avait secoués avec Margin Call, son polar en bourse, pur huis clos vertical, passionnant alors qu’il avait tout pour être le truc le plus insipide et prétentieux de l’année. Et Chandor, l’indomptable revient cette fois avec un lieu, un vrai. On a vu dans ces deux premiers films qu’il aimait filmer un espace en particulier et le mettre en perspective, mais ce n’était que des espaces abstraits, infinité perdus dans l’infinité, grand building de verre ou océan sans horizon. Le voilà qu’il investit New York et situe son récit en l’an 1981. Comment prévoir l’avenir cinématographique de ce type, je me le demande.

     Disons le tout de go : A most violent year est une merveille. A chaud, je l’aime autant sinon davantage qu’All is lost. Le film m’a complètement cueilli en continu par son atmosphère, enneigé et crépusculaire, le monde pétrolier qu’il dépeint avec beaucoup de grâce et de simplicité ainsi que son couple central, incarné par Jessica Chastain et Oscar Isaac, qui prend des devants mélodramatiques en sourdine. Entre cet homme qui souhaite garder son intégrité sans compromis de corruption en tout genre et cette femme, fille d’un éminent ponte de la pègre, qui le suit (pour ne pas tomber dans le schéma familial véreux) mais l’entraine à s’endurcir dès qu’une menace plus grande fait son essor. C’est presque du post Coppola en fait. C’est Le parrain qu’on aurait fusionné avec Sidney Lumet.

     L’action se situe à un carrefour historique pour l’économie de fioul, puisque ce sont ses années les plus folles : L’activité étant en totale expansion, les camions citerne se font détourner et/ou braquer continuellement et en parallèle, certains chefs d’accusations sont retenus par le procureur contre les finances suspectes de la société tenue par le personnage campé par Oscar Isaac, monstrueux. Mauvaise passe qui ne tombe pas au bon moment puisqu’Abel est en plein rachat d’un ancien terminal de livraison (idéal niveau implantation) auprès d’investisseurs juifs, qui pourraient remettre en cause la vente si les banques, fort de sa situation procédurière, ne le suivent plus dans son projet.

     Et le film, anxiogène à souhait, multiplie les confrontations douces (puisqu’il s’agit avant tout, dans un milieu aussi prisé, de garder son sang-froid) avec notamment les autres entrepreneurs, où il est bientôt question de dénicher le traitre (puisque la quantité astronomique de camions détournés va bien quelque part, dans un lieu de stockage et de distribution, inéluctablement) mais aussi entre Abel et ses chauffeurs, de plus en plus terrifiés en grimpant dans leur camion chaque matin. C’est l’American Way of Life triturée dans ce qu’elle a de plus réversible, les brèches malhonnêtes qu’elle distribue, la fatalité capitaliste qu’elle engendre, la violence qu’elle fait naître.

     On pourra se plaindre de l’image (Un combo de celle utilisée par Gray dans The immigrant et de celle plantée par les Coen dans Inside Llewyn Davis) ou de la musique et ses nappes conviant au drama (comme c’est le cas souvent chez Gray, dans The yards ou We own the night) comme on pourra taxer le film de n’être qu’un produit classique, bien emballé, intelligemment saupoudré, voire y déceler une surplus dans la teneur symbolique et éthique couvrant quelques séquences (Le cerf, notamment). Mais le film révèle une telle force tragique toujours sous-jacente et un tel pouvoir de fascination autant dans un dialogue que dans une (sublime) course poursuite (qui évoque forcément celle de French Connection) qu’il m’est impossible d’y voir autre chose qu’un futur classique instantané, parfait dans son genre.

All is lost – J.C. Chandor – 2013

je-ne-pouvais-pas-imaginer-un-autre-acteur-que-robert-redford-dans-ce-role-j-c-chandor-a-propos-de-all-is-lost,M135494Papy fait de la résistance.

     7.5   C’est l’histoire d’un homme seul au milieu de l’océan indien, sur son voilier, combattant la malchance dans un premier temps (il heurte un container perdu, tombé d’un cargo) et la force des éléments ensuite. Le film s’ouvre sur un message en off un peu pompeux, les mots du désespoir, situation que l’on s’attend à recroiser pendant le film puisque cette intro se situe huit jours après l’incident. On le retrouvera vers la fin, inévitablement, mais cet instant finit par justifier l’intro fâcheuse puisqu’il s’acclimate au reste du film : le personnage écrit, comme un moment il mange ou tient la barre. J’ai l’impression que Chandor voulait passer par ce message et ce bocal jeté à la mer mais qu’il voulait aussi qu’on l’entende, ne pas le garder pour lui, du coup, c’est un peu la seule possibilité qu’il a trouvé, nous le faire partager d’emblée afin de laisser la suite du film quasi mutique (si l’on excepte une tentative d’appel de détresse, un Oh god, un Help et un nom d’oiseau).

     A la différence du précédent film de Chandor, Margin call, où tout était fondé sur le dialogue, on a ici un film d’action pur puisque le cinéaste s’attache aux gestes, aux mouvements, les plus banals, autant que les plus improvisés, la survie de son personnage, le voir échafauder des plans, inventer des solutions – le cinéaste prend par exemple le soin d’étirer les séquences où le personnage expérimente le sextant et la carte de navigation. Montrer un homme face à un déchainement qu’il ne maitrise plus, à la manière d’un Open Water en solo, ou plus récemment et dans l’espace, à la manière d’un Gravity. C’est d’ailleurs étonnant de voir les deux à un mois d’intervalle tant ils se rejoignent sur l’absence de romanesque, de psychologie, déroulant leur programme de survie minimaliste, de peur dans l’immensité, en surprenant autrement, chacun à leur manière, l’un via le vertige, l’autre le silence.

     Il y a plusieurs regrets. Tout d’abord le manque d’attention à cette immensité. Il est tout de même dommage de sentir cent fois plus cette masse océanique dans des films plus romanesques comme Calme blanc ou Seul au monde. All is lost n’a pas non plus l’inventivité de mise en scène ni la puissance d’abstraction d’un Gerry, auquel on pense aussi. En fait, on peut même aller jusqu’à dire que ce n’est pas plus un film de mise en scène qu’un film de scénario, mais une glorification de l’acteur, qui, en lui rendant sa transparence de jeu, s’en va saisir ses tics et grimaces, l’inquiétude et l’épuisement uniquement au-travers de ses gestes. Chandor doit être de ceux qui achètent systématiquement dans les fêtes foraines, les photos prises lors des attractions fortes, toujours au moment propice à la meilleure grimace, pour le souvenir d’un visage naturellement déformé. Ce qui l’intéresse ici c’est Redford en somme, rien d’autre. Mais un autre problème se pose alors : Pourquoi dévier de ce parti pris de tout resserrer sur l’action du personnage en élargissant d’une part parfois le cadre (les vues sous-marines inutiles) et d’autre part en ne choisissant pas de faire durer les séquences de gestes liées à sa survie ? Chandor n’a pas confiance en cette épure, c’est un fait et pire il veut trop en mettre, préférant la multiplicité des solutions à la durée de leur opération.

     Au-delà de ces quelques remarques je trouve le film vraiment réussi en tant que survival maritime, parce qu’il va à l’essentiel, ne s’extraie jamais de son cadre marin et qu’il est très vite angoissant tout en prenant le risque de se priver de climax qui font le sel du genre. Chandor préfère l’agonie lente, tout juste augmente-t-il quelque peu la tension lors de l’imminence d’une tempête. Mais globalement c’est un film qui prend beaucoup de risques, c’est plutôt agréable. Le simple fait de nous priver de parole, de voix-off et de flashback relève déjà, outre-Atlantique, du gros tour de force.

      Pour revenir sur la question de la mise en scène, car je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu, tout est fait avec sobriété, même la musique ne semble pas jouer de rôle prépondérant, hormis dans le dernier quart d’heure, je crois. Mais curieusement, c’est justement cette sobriété que je condamnerais presque car si cette épure (limitée) fait un bien fou, elle nous enlève aussi l’éventuel grain de folie, une fulgurance physique et poétique, qui nous intègrerait vraiment au voyage, nous prendrait aux tripes, nous surprendrait, à l’image de la scène du rocher dans Gerry ou de la marche quasi lunaire façon zombies. Je cherche ce genre de séquences qui feraient grimper le film mais je ne les trouve pas. All is lost fait donc très bien les choses mais n’a pas de grandes idées pour se dépareiller et s’illustrer en tant que jalon, comme Gravity avait réussi à le faire. Mais bon, c’est déjà excellent. Surtout que je ne m’y attendais pas le moins du monde.


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