Archives pour la catégorie Jean Eustache

Le dernier des hommes, postface – Jean Eustache – 1969

19. Le dernier des hommes, postface - Jean Eustache - 1969Les derniers des critiques ?

    5.0   Ici Jean Eustache capte une simple conversation à trois cinéphiles à propos du Dernier des hommes, de Murnau. Labarthe, le réalisateur Marc’O et l’insupportable Jean Domarchi (qui monopolise tout) abordent le film sur plusieurs angles : l’expressionnisme, le capitalisme, les mouvements de caméra, les trouvailles visuelles, l’interprétation de Jannings et la représentation d’une époque allemande pré national-socialisme. Eustache passe de l’un à l’autre (en un plan ?) tout en intercalant ce doux balayage d’extraits du film de Murnau. C’est assez intéressant mais moins pour ce qui se dit du film (que par ailleurs j’ai découvert y a un an, quelle merveille) que pour ce qu’on voit de ces trois énergumènes qui débâtent autour d’un film et qui clopent, leur façon de parler, de se tenir ou de (re)faire l’histoire, comme s’il ne restait plus qu’eux, qu’ils étaient les derniers à parler de Murnau. C’est un beau document de son époque, dans la lignée de La Rosière de Pessac, en somme.

Offre d’emploi – Jean Eustache – 1982

10. Offre d'emploi - Jean Eustache - 1982La « comédie » du travail.

   6.0   Pas étonnant chez Eustache : le film est découpé en deux parties – moins identifiables que dans Une sale histoire, mais tout de même : d’abord on y suit un homme, chômeur ayant perdu son travail suite à un licenciement économique, qui recherche un emploi puis passe un entretien d’embauche, évoque son expérience professionnelle, ses compétences diverses, avant qu’on lui demande d’écrire une lettre manuscrite.

     Ensuite nous suivons le protocole de la société pour trier les CV et lettres de motivation en fonction de leur écriture, tournures, utilisation de l’espace sur la feuille, l’élégance formelle, la simplicité etc. Nous ne reverrons plus ce personnage… dilapidé dans un décor d’anonymes proto-robots du recrutement incarnés par la terrifiante froideur d’une graphologue conseillère à l’embauche bientôt effacée par une sorte d’expert en phonologie. Le patron lui-même, pourtant décisionnaire définitif, semble représenter le sommet d’une lâcheté déshumanisée, préférant demander à son assistante en ressources humaines laquelle des deux dernières lettres retenues elle choisirait.

     C’est un film assez terrible sur ce qu’il raconte du monde du travail, des stratégies d’embauche, d’une quête du profit, de la déshumanisation globale. Difficile de ne pas y voir un geste contre l’industrie du cinéma et le système de production tant on sait combien Eustache était critique à son sujet pour ne pas dire désespéré.

     Le film est une commande s’inscrivant dans le cadre du film à sketches « Contes modernes : à propos du travail » diffusé sur Antenne 2 mais qui respire encore Eustache un peu comme La comédie du travail fera encore Moullet dans le geste. Ce sera malheureusement son dernier film, qui sort à la télé bien après son suicide.

Les Photos d’Alix – Jean Eustache – 1981

35. Les Photos d'Alix - Jean Eustache - 1981Le vrai du faux.

   5.0   Alix Cleìo-Roubaud, photographe et amie de Jean Eustache, discute avec Boris Eustache le fils du cinéaste. Elle lui montre des photos de son portfolio en les commentant. Ici elle explique les effets, le travail sur le négatif, là ses intentions. Elle évoque aussi leur contexte, décrit les personnages. Descriptions qui dessinent une intimité, traversant des souvenirs d’enfance ou des instants plus sentimentaux, parfois de façon très impudique à l’image de cette photo prise pendant l’amour, devant laquelle dit-elle « une photo peut être personnellement pornographique et publiquement décente ». Parfois nous les voyons tous deux en pleine conversation autour d’une table. Parfois les photos apparaissent en plein cadre. À mesure que le film avance, que les photos se succèdent, le commentaire s’éloigne des images que l’on voit puis ne correspond plus du tout, comme si l’image commentée n’était plus la bonne. Ici elle évoque un personnage sur une nature morte, une couleur sur du noir et blanc, un déjeuner sur une paire de bottes. Comme si le soleil truqué d’une des premières photos avait réussi à déplacer les curseurs du vrai et du faux, avait créé un décrochage, un dédoublement : après tout, Alix a renommé « Vertigo » l’un de ses clichés, mais moins de façon théorique que pour le contexte : elle aurait découvert le film d’Hitchcock juste après avoir pris cette photo. Le montage s’est fait la malle, il a créé une rupture de la synchronicité. On se questionne. Commentent-ils d’autres photos ? Sont-ils de mèche avec le montage ? Le commentaire correspondrait-il à la photo précédente ou à la prochaine ? Tout, alors, laisse volontiers perplexe. C’est un film très troublant. Un peu agaçant aussi.

Le cochon – Jean-Michel Barjol & Jean Eustache – 1970

22. Le cochon - Jean-Michel Barjol & Jean Eustache - 1970La vie et la mort.

   6.0   Au même titre que La rosière de Pessac, Eustache filme un lieu, ici une ferme dans un village des Cévennes et un événement, ici l’abattage, le dépeçage, le découpage, la préparation puis la dégustation conviviale d’un porc. Le cochon ouvre le film mais très vite des paysans vont le maintenir, l’immobiliser et l’attacher. L’animal hurle, se débat puis se vide de son sang après avoir été (mal) égorgé. Il se convulse de spasmes. Il agonise. Il est mort en cinq minutes de film. Il en reste quarante-cinq. On l’échaude, on le gratte. On lui coupe bientôt la tête, les pattes, on l’éventre, on sépare les entrailles. L’animal devient vite charcuterie, dispatché en jambon, boudin, terrine. Les paysans sont très organisés. Chacun sa tâche. Entre deux verres de gnôle. Entre deux discussions – difficile de capter ne serait-ce qu’un mot, tant l’accent et le verbe sont incompréhensibles. L’idée pour Eustache n’est évidemment pas de donner son avis ni d’envoyer un quelconque message. C’est de capturer un rituel, un quotidien, le travail de l’abattoir, aussi barbare soit-il, une chaîne de production d’un point A (le cochon) vers un point B (la charcuterie). C’est évidemment plus difficile à regarder que le couronnement de la Rosière mais le regard, le procédé, est le même. Il ne s’agit pas de condamner ni de s’identifier, mais de filmer, de voir, de laisser une trace du réel, de filmer aussi la vie et la mort dans un même élan.

La Rosière de Pessac 79 – Jean Eustache – 1979

03. La Rosière de Pessac 79 - Jean Eustache - 1979« Il faut que tout change pour que rien ne change »

   7.0   Jean Eustache retourne à Pessac onze ans plus tard afin de filmer la traditionnelle élection de la Rosière. Tout y est identique et pourtant l’époque a changé. En premier lieu, ce qui change ostensiblement, ce qui frappe d’emblée, d’un point de vue formel, c’est le choix de la couleur. Peut-être ce choix rend t-il plus désuet encore cet étrange rituel de village. Mais il y a autre chose. Là où le premier film semblait rendre compte des étapes de cette coutume, de façon très neutre et méticuleuse, celui-ci fait presque office de reconstitution programmé. Et pourtant, Eustache filme exactement la même chose. De la même manière. C’est comme si les sujets avaient cette fois conscience du résultat à venir. Comme s’ils avaient vu le film de 1968. Le maire n’est plus le même et celui-ci semble surjouer. Les élections sont un vrai bazar, comme si on cherchait à les orner de rebondissements scénaristiques. La jeune Rosière elle-même semble surjouer le trouble et la gêne de se retrouver embarquer dans cette cérémonie absurde et archaïque, à enchaîner les bises aux notables. D’ailleurs, un élément est génial : elle est élue Rosière mais n’y habite plus. Il faut aller la chercher je ne sais où. Dans la dernière partie Eustache capte les festivités. Là encore son regard est neutre, sans surplomb, il saisit l’instant, le lieu, l’époque. Mais il y a deux très nets pas de côté. Le premier c’est une mise en abyme. Le temps d’un instant, quelques secondes, il filme l’équipe en train de filmer les déambulations de la Rosière. Mais très vite on revient au documentaire pur. C’est très troublant et cela ajoute à l’aspect de miroir déformé opéré par ce deuxième film. Le second concerne sa sortie. Un travelling nous éloigne lentement des festivités, figeant définitivement ce rituel dans le passé. C’est un vertigineux film théorique, un film passionnant en échos ou quasi réversible avec le précédent, un peu comme les deux parties d’Une sale histoire.

La rosière de Pessac – Jean Eustache – 1968

05. La rosière de Pessac - Jean Eustache - 1968Une affaire de morale.

   7.0   Eustache couvre une cérémonie se déroulant à Pessac, son village natal. C’est l’élection de la Rosière, une jeune femme élue non pas sur le physique mais pour ses vertus morales. Cérémonie qui existe depuis 1896. Comme le cinéma. Eustache filme à l’os, le plus possible en temps réel, d’abord au sein du bureau de votes puis lors du défilé, du discours et des festivités. Il n’y aura aucun commentaire, aucun point de vue direct même si en captant soigneusement le réel on perçoit vite la désuétude de cette tradition embarrassante où les hommes s’envoient des fleurs et se gargarisent des richesses de leurs traditions locales, tout en enfilant les bises. Quand à contrario, on entendra jamais le son de voix de la Nouvelle Rosière pessacaise. Mais le film est surtout magnifique dans sa façon de capter un village, une époque, une foule, des visages. Par ailleurs Eustache disait qu’il n’avait rien pour ou contre cet événement. C’était cinématographiquement que ça l’intéressait. C’est très beau.

La soirée – Jean Eustache – 1963

13. La soirée - Jean Eustache - 1963L’appartement.

   4.0   Eustache s’inspire d’une nouvelle de Maupassant. La soirée est un projet inachevé, sans bande son : les bobines ont été retrouvé à la fin des années 90 par le fils de Jean Eustache. Un homme (Interprété par Paul Vecchiali) invite des amis pour leur lire un texte sur le cinéma qui vient d’être publié et écrit par ses soins. Puis s’ensuivent, on imagine, des discussions, dans cet appartement, autour de cette lecture ou non. On y reconnaît aussi André S. Labarthe. En parallèle, un couple tente d’avoir un peu d’intimité, mais l’étroitesse du duplex les en empêche. Cette ébauche de film se clôt sur un magnifique éclat de rire.

Le père Noël a les yeux bleus – Jean Eustache – 1967

12. Le père Noël a les yeux bleus - Jean Eustache - 1967Masculin, Léaud.

   6.0   Ma limite avec ce film d’Eustache aujourd’hui – ça ne m’avait pas frappé à l’époque, je n’avais pas encore vu celui de Godard – c’est cette impression, assez embarrassante, d’être devant une suite de chutes de Masculin, féminin – qui pourrait d’ailleurs être mon Godard préféré, mais il me faudrait tout revoir pour en être certain. Sensation d’autant plus étrange que l’un se déroule à Paris, l’autre à Narbonne (qu’Eustache connait bien). L’effet Léaud, sans doute. De chaque plan, ici – et même narrateur en voix off – pour ne pas dire davantage : il passe un moment devant un cinéma sur lequel trône une affiche des Quatre cents coups. Mais ce n’est pas qu’une impression : Faute de moyens, Eustache aurait cherché à acheter des chutes de pellicules et Godard lui aurait offert celles de Masculin, féminin. Il aurait ensuite vu son film et l’aurait aidé à étancher ses dettes.

     Daniel est un personnage qui vit dans des conditions précaires, de petit boulot en petit boulot et qui rêve, outre de dissimuler ses frusques bon marché, de s’offrir un duffle-coat pour Noël. Cultivant les menus larcins, de bouquins à la bibliothèque ou de triche groupé lors des Loto, Daniel se voit bientôt offrir un job de père noël, durant lequel il profite pour draguer un peu les filles. Sur le modèle du cinéma-vérité, avec beaucoup d’improvisation, une prise de son direct (en opposition à la post synchro de son précédent moyen métrage) Eustache convoque des personnages et situations qu’il a connus ou vécus. C’est un travail proche de celui de Sophie Letourneur, aujourd’hui, en somme. Beau film, mais peut-être un peu « court ». Quand je vois Le père noël a les yeux bleus, j’ai instantanément besoin de revoir Masculin, Féminin.

Du côté de Robinson – Jean Eustache – 1964

06. Du côté de Robinson - Jean Eustache - 1964Le journal du voleur.

   6.0   J’entame une rétro intégrale Eustache, grâce à ce si beau coffret édité par Carlotta. Celui-ci je le connaissais déjà.

     Deux petits dragueurs désargentés, mufles et misogynes, en quête de « souris » (c’est ainsi qu’ils nomment la gente féminine) errent d’un bar à un dancing, d’une avenue à un cinéma. C’est aussi un film d’arpenteur, entre Pigalle et Montmartre. C’est par ailleurs le seul souvenir que j’en avais gardé, lorsque j’avais fait sa découverte en salle (sous le format « Les mauvaises fréquentations » combinant celui-ci et « Le père noël a les yeux bleus ») il y a une quinzaine d’années : Sa façon de filmer Paris. Le film est en ce sens très proche (pas de voix off dans le Eustache, cependant mais plutôt une post-synchro qui rappelle les premiers Rozier) de La carrière de Suzanne ou La boulangère de Monceau, de Rohmer. C’est un beau film-croquis de la Nouvelle Vague. Une version un peu cancre. On raconte d’ailleurs que le film d’Eustache a été tourné avec une somme dérobée dans les caisses des Cahiers du cinéma.

Mes petites amoureuses – Jean Eustache – 1974

38. Mes petites amoureuses - Jean Eustache - 1974L’adolescence nue.

   10.0   Beaucoup d’émotion lors de mes retrouvailles avec Mes petites amoureuses, de Jean Eustache – Découvert lors de sa ressortie (?) en salle il y a pile dix ans. Retrouvailles d’un acabit similaire à celles vécues il y a quelques mois devant L’argent de poche, de François Truffaut : Deux films qui partagent peu, de prime abord, sinon leur fascination pour la beauté cruelle de l’enfance, mais aussi pour les lieux de France. Pessac puis Narbonne, ici, sont captée avec une passion sans égal, une proximité singulière que seul un originaire ou habitant passager (Et Eustache vécu son enfance entre ces deux villes) peut traduire de cette manière. Difficile de l’expliquer, ça se ressent pleinement, c’est tout.

     C’est probablement ce qui me touche en priorité ici, plus encore que les visages de ces adolescents, leurs gestes et déplacements – Eustache y porte une attention étonnante. Jamais je n’ai vu des lieux filmés de cette façon. Ou bien c’est plus récemment, chez Guiraudie et c’est donc un autre temps. A ce titre, il ne faut pas oublier de saluer la photo du plus grand chef opérateur du monde, Nelson Almendros, qui fait des merveilles ici – C’est d’une beauté hallucinante de chaque plan, vraiment – peut-être plus encore que dans La collectionneuse, Les deux anglaises et le continent, La vallée ou Le genou de Claire, c’est dire.

     Mes petites amoureuses c’est aussi cette étrange juxtaposition d’évènements sans enchainement véritable ou systématique, que viennent encadrer ces doux fondus au noir. Il n’y a pas de mouvement dramatique comme c’est souvent le cas dans ce genre de récit d’initiation adolescente. Rien à voir avec Les quatre cents coups, par exemple. La démarche formelle se situerait plutôt à la croisée de Rouch et Bresson. Il y a le portrait ethnographique de l’un et la gestuelle méticuleuse et universelle de l’autre. Un film situé entre Chronique d’un été et Le diable probablement, en somme.

     Le récit de Daniel est aussi celui d’une dissolution progressive, continue. Si le ton de sa voix semble si détaché, en in comme en off, c’est pour mieux souligner son état d’esprit. Vers la fin du film, il lui faudra traverser un canal. Un peu comme le font les enfants dans l’ouverture de L’ile au trésor, de Guillaume Brac. Il lui faut entrer dans l’autre monde. Et il ne s’agit que de ça dans le film d’Eustache, de glissements, de variations, infimes ou non, vers un autre monde pour l’adolescent. Rien d’étonnant à ce que le film s’ouvre sur une étrange scène de communion. Là, alors que la caméra d’Eustache capte le rite et le temps alloué à ce rite, voilà que surgit en off, la voix de Daniel, qui excité par la demoiselle qui le devance, nous confie vouloir lui montrer, en s’appuyant franchement contre elle, qu’il est en érection.

     C’était donc il y a dix années tout juste. J’aurais eu cette chance de découvrir Mes petites amoureuses, de Jean Eustache, dans une salle de cinéma. D’Eustache, alors, je ne connaissais qu’Une sale histoire. Il me semble que le film m’avait beaucoup surpris, décontenancé, probablement en attendais-je tout autre chose, il est bien délicat de me remémorer mon état d’esprit d’époque. Il m’en restait une ambiance forte, insolite, insondable, mais il s’était aussi vite volatilisé dans ma mémoire, terrassé quelques temps plus tard, par ma rencontre, un autre choc, avec La maman et la putain. Je n’avais encore jamais revu ces films d’Eustache. Tous trois si différents et qui pourtant se répondent très largement. Ravi d’avoir revu Mes petites amoureuses, merveille absolue qui à ce jour, concernant Eustache, a ma nette préférence.


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silencio


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