Archives pour la catégorie Jean Eustache

Une sale histoire – Jean Eustache – 1977

26. Une sale histoire - Jean Eustache - 1977L’origine du monde.

   8.5   Commençons par une étonnante anecdote. C’était il y a quinze ans, peut-être vingt. Sur le câble (comme on disait à l’époque) je tombe sur Une sale histoire, de Jean Eustache. Je ne connais alors rien d’Eustache, je sais juste qu’il est un auteur important, singulier, avant-gardiste. Le film me fascine et me désarçonne. J’en touche quelques mots sur mon forum préféré et j’apprends alors que je l’ai vu à l’envers. Enfin, le film est présenté en deux parties distinctes mais elles n’ont pas été diffusées dans l’ordre établi par Eustache. Sacrilège ! Évidemment, cela change peu la compréhension de l’œuvre mais lui occulte sa force théorique : si la première partie est celle par laquelle on entre dans le film, ce n’est pas anodin. En effet, la grande particularité d’Une sale histoire est de nous offrir deux fois le même récit, conté par un homme à son auditoire. Dans la première partie, cet homme, ce narrateur, est incarné par Michael Lonsdale, il est filmé en 35mm. C’est la partie fictionnelle. Dans la seconde, cet homme, ce narrateur n’est autre que Jean-Noel Picq (ami d’Eustache), contant sa propre histoire ou peut-être une (sale) histoire qu’il a inventée, entendue, qu’importe. C’est la partie documentaire, puisqu’Eustache filme ce récit conté lors d’une soirée mondaine, filmée en 16mm. Les deux versions ne sont par ailleurs pas tout à fait filmées du même angle. On sent davantage l’élaboration mise en scénique, le cadre, avec Lonsdale. On voit Douchet face à lui, incarnant Eustache lui-même, qu’on aperçoit dans la partie documentaire. On a presque l’impression d’une caméra discrète sur Picq, avec son angle un peu oblique, en légère contre plongée. Et donc c’est un fait important, Eustache choisit de montrer la scène rejouée avant de nous donner l’original, créant une sensation de vrai avec le faux et vice-versa ; offrant un vertigineux essai sur la puissance du cinéma, du jeu entre vérité et fiction, tout simplement. Le plus dingue c’est que Lonsdale restitue le texte de Picq au mot près. L’un joue à raconter quand l’autre raconte. Et cet homme raconte comment, il y a quelques années, il allait dans un café parisien et s’était pris de passion pour regarder les sexes féminins à travers un trou dans la porte des toilettes des femmes. Et combien plus rien ne comptait d’autre que ce rituel, au point de perdre toute notion avec la réalité, jusqu’à se demander si ce trou n’était pas le centre de tout, si on n’avait pas créé ces toilettes, ce café, cette ville autour de ce trou. Devenu simple pervers, aussi pitoyable que celui qu’il aurait moqué avant lui, et n’éprouvant plus aucun plaisir sexuel autre que de regarder les sexes féminins de cette façon-là, l’homme avait décidé d’arrêter du jour au lendemain. De cette histoire obsessionnelle et voyeuriste nous n’aurons pas d’image, Eustache cadrant uniquement sur cet homme, son monologue et parfois son audience – majoritairement féminine – qui écoute, réagit. C’est très fort. Et absolument radical.

Le jardin des délices de Jérôme Bosch – Jean Eustache – 1981

25. Le jardin des délices de Jérôme Bosch - Jean Eustache - 1981Eloge de la jouissance.

   7.0   Superbe complément à Une sale histoire, Le jardin des délices de Jérôme Bosch en reprend les codes – et le verbe de Jean-Noel Picq – en déplaçant un curseur de taille : l’histoire est devenue tableau. Picq ne raconte donc plus un fait mais un tableau. Il ne raconte pas son histoire, il en produit encore moins une analyse : il commente ce qu’il voit du troisième volet du triptyque de Bosch.

     Jean Frapat commande à Jean Eustache pour sa série de l’INA, Les Enthousiastes, le portrait d’un passionné. L’idée pour Eustache est de reconstituer une soirée entre amis ayant eu lieu quelques années auparavant au cours de laquelle Picq, lui-même, s’était livré à un commentaire personnel du Jardin des délices, lesté de toute explication tant il soulève plus d’interrogations qu’il ne délivre d’ordre ni de sens, dit-il, qui échappe à tout symbolisme.

     Eustache filme donc Picq face à Bosch mais aussi face à son auditoire – proche de ce qu’il en faisait dans son film précédent – composé ici de deux femmes et un homme. Un salon, des fauteuils, des verres de blanc moelleux et des cigarettes. À l’image de cet étrange auditoire, qui semble être séduit, amusé et fasciné par le discours du psychanalyste – non sans lui poser quelques questions – Eustache créé un dispositif à l’opposé d’un projet muséal : C’est d’ailleurs un poster géant du tableau que Picq observe.

     Une reproduction d’une reproduction, en somme, un peu comme Eustache reproduit une scène qui déjà faisait sa propre représentation. C’est assez vertigineux et qui n’est pas sans rappeler le travail actuel de Sophie Letourneur, la plus eustachienne des cinéastes contemporains.

     Ainsi nous ne verrons jamais l’œuvre du peintre néerlandais entièrement mais des parcelles, jusqu’aux plus infimes détails grossis par la caméra qui fait ici presque office de microscope, capturant à merveille les créatures du tableau, ses folles imbrications, sa jouissance globale et les sept orifices qu’évoque Picq, qui tout en paradoxe finit par dire que ce chaos révèle une étonnante tranquillité.

Postface à La petite marchande d’allumettes – Jean Eustache – 1969

16. Postface à La petite marchande d'allumettes - Jean Eustache - 1969Le jouet.

   5.5   Jean Eustache filme un entretien de Jean Renoir à propos de La petite marchande d’allumettes, quarante ans après la sortie du film, tourné dans le même décor que cette interview, au théâtre du Vieux-Colombier, parce qu’il n’avait jadis pas les moyens de tourner en studio.

     L’occasion pour le réalisateur de La règle du jeu de revenir sur les conditions de tournage et notamment sur une scène importante, celle de la course à cheval, tournée dans un décor de sable blanc en pleine forêt de Fontainebleau et filtrée de façon à donner la sensation que la séquence se déroule dans les nuages.

     L’occasion aussi pour témoigner toute son admiration et toute sa fascination pour l’œuvre d’Andersen qu’il qualifie de conteur moral et immoral, et dire combien il adorerait adapter de lui La petite sirène ou Le briquet, texte dont il parlera assez longuement.

     Il évoque aussi son actrice, Catherine Hessling, dont il compare le jeu à celui de Chaplin. Il parle de ses diverses influences, Griffith ou Stroheim. Il évoque aussi son rapport au réalisme et notamment cette distinction qu’il fait entre la vérité intérieure (l’incarnation) et la vérité extérieure (costumes et maquillages). C’est évidemment passionnant. On pourrait l’écouter des heures.

Le dernier des hommes, postface – Jean Eustache – 1969

19. Le dernier des hommes, postface - Jean Eustache - 1969Les derniers des critiques ?

    5.0   Ici Jean Eustache capte une simple conversation à trois cinéphiles à propos du Dernier des hommes, de Murnau. Labarthe, le réalisateur Marc’O et l’insupportable Jean Domarchi (qui monopolise tout) abordent le film sur plusieurs angles : l’expressionnisme, le capitalisme, les mouvements de caméra, les trouvailles visuelles, l’interprétation de Jannings et la représentation d’une époque allemande pré national-socialisme. Eustache passe de l’un à l’autre (en un plan ?) tout en intercalant ce doux balayage d’extraits du film de Murnau. C’est assez intéressant mais moins pour ce qui se dit du film (que par ailleurs j’ai découvert y a un an, quelle merveille) que pour ce qu’on voit de ces trois énergumènes qui débâtent autour d’un film et qui clopent, leur façon de parler, de se tenir ou de (re)faire l’histoire, comme s’il ne restait plus qu’eux, qu’ils étaient les derniers à parler de Murnau. C’est un beau document de son époque, dans la lignée de La Rosière de Pessac, en somme.

Offre d’emploi – Jean Eustache – 1982

10. Offre d'emploi - Jean Eustache - 1982La « comédie » du travail.

   6.0   Pas étonnant chez Eustache : le film est découpé en deux parties – moins identifiables que dans Une sale histoire, mais tout de même : d’abord on y suit un homme, chômeur ayant perdu son travail suite à un licenciement économique, qui recherche un emploi puis passe un entretien d’embauche, évoque son expérience professionnelle, ses compétences diverses, avant qu’on lui demande d’écrire une lettre manuscrite.

     Ensuite nous suivons le protocole de la société pour trier les CV et lettres de motivation en fonction de leur écriture, tournures, utilisation de l’espace sur la feuille, l’élégance formelle, la simplicité etc. Nous ne reverrons plus ce personnage… dilapidé dans un décor d’anonymes proto-robots du recrutement incarnés par la terrifiante froideur d’une graphologue conseillère à l’embauche bientôt effacée par une sorte d’expert en phonologie. Le patron lui-même, pourtant décisionnaire définitif, semble représenter le sommet d’une lâcheté déshumanisée, préférant demander à son assistante en ressources humaines laquelle des deux dernières lettres retenues elle choisirait.

     C’est un film assez terrible sur ce qu’il raconte du monde du travail, des stratégies d’embauche, d’une quête du profit, de la déshumanisation globale. Difficile de ne pas y voir un geste contre l’industrie du cinéma et le système de production tant on sait combien Eustache était critique à son sujet pour ne pas dire désespéré.

     Le film est une commande s’inscrivant dans le cadre du film à sketches « Contes modernes : à propos du travail » diffusé sur Antenne 2 mais qui respire encore Eustache un peu comme La comédie du travail fera encore Moullet dans le geste. Ce sera malheureusement son dernier film, qui sort à la télé bien après son suicide.

Les Photos d’Alix – Jean Eustache – 1981

35. Les Photos d'Alix - Jean Eustache - 1981Le vrai du faux.

   5.0   Alix Cleìo-Roubaud, photographe et amie de Jean Eustache, discute avec Boris Eustache le fils du cinéaste. Elle lui montre des photos de son portfolio en les commentant. Ici elle explique les effets, le travail sur le négatif, là ses intentions. Elle évoque aussi leur contexte, décrit les personnages. Descriptions qui dessinent une intimité, traversant des souvenirs d’enfance ou des instants plus sentimentaux, parfois de façon très impudique à l’image de cette photo prise pendant l’amour, devant laquelle dit-elle « une photo peut être personnellement pornographique et publiquement décente ». Parfois nous les voyons tous deux en pleine conversation autour d’une table. Parfois les photos apparaissent en plein cadre. À mesure que le film avance, que les photos se succèdent, le commentaire s’éloigne des images que l’on voit puis ne correspond plus du tout, comme si l’image commentée n’était plus la bonne. Ici elle évoque un personnage sur une nature morte, une couleur sur du noir et blanc, un déjeuner sur une paire de bottes. Comme si le soleil truqué d’une des premières photos avait réussi à déplacer les curseurs du vrai et du faux, avait créé un décrochage, un dédoublement : après tout, Alix a renommé « Vertigo » l’un de ses clichés, mais moins de façon théorique que pour le contexte : elle aurait découvert le film d’Hitchcock juste après avoir pris cette photo. Le montage s’est fait la malle, il a créé une rupture de la synchronicité. On se questionne. Commentent-ils d’autres photos ? Sont-ils de mèche avec le montage ? Le commentaire correspondrait-il à la photo précédente ou à la prochaine ? Tout, alors, laisse volontiers perplexe. C’est un film très troublant. Un peu agaçant aussi.

Le cochon – Jean-Michel Barjol & Jean Eustache – 1970

22. Le cochon - Jean-Michel Barjol & Jean Eustache - 1970La vie et la mort.

   6.0   Au même titre que La rosière de Pessac, Eustache filme un lieu, ici une ferme dans un village des Cévennes et un événement, ici l’abattage, le dépeçage, le découpage, la préparation puis la dégustation conviviale d’un porc. Le cochon ouvre le film mais très vite des paysans vont le maintenir, l’immobiliser et l’attacher. L’animal hurle, se débat puis se vide de son sang après avoir été (mal) égorgé. Il se convulse de spasmes. Il agonise. Il est mort en cinq minutes de film. Il en reste quarante-cinq. On l’échaude, on le gratte. On lui coupe bientôt la tête, les pattes, on l’éventre, on sépare les entrailles. L’animal devient vite charcuterie, dispatché en jambon, boudin, terrine. Les paysans sont très organisés. Chacun sa tâche. Entre deux verres de gnôle. Entre deux discussions – difficile de capter ne serait-ce qu’un mot, tant l’accent et le verbe sont incompréhensibles. L’idée pour Eustache n’est évidemment pas de donner son avis ni d’envoyer un quelconque message. C’est de capturer un rituel, un quotidien, le travail de l’abattoir, aussi barbare soit-il, une chaîne de production d’un point A (le cochon) vers un point B (la charcuterie). C’est évidemment plus difficile à regarder que le couronnement de la Rosière mais le regard, le procédé, est le même. Il ne s’agit pas de condamner ni de s’identifier, mais de filmer, de voir, de laisser une trace du réel, de filmer aussi la vie et la mort dans un même élan.

La Rosière de Pessac 79 – Jean Eustache – 1979

03. La Rosière de Pessac 79 - Jean Eustache - 1979« Il faut que tout change pour que rien ne change »

   7.0   Jean Eustache retourne à Pessac onze ans plus tard afin de filmer la traditionnelle élection de la Rosière. Tout y est identique et pourtant l’époque a changé. En premier lieu, ce qui change ostensiblement, ce qui frappe d’emblée, d’un point de vue formel, c’est le choix de la couleur. Peut-être ce choix rend t-il plus désuet encore cet étrange rituel de village. Mais il y a autre chose. Là où le premier film semblait rendre compte des étapes de cette coutume, de façon très neutre et méticuleuse, celui-ci fait presque office de reconstitution programmé. Et pourtant, Eustache filme exactement la même chose. De la même manière. C’est comme si les sujets avaient cette fois conscience du résultat à venir. Comme s’ils avaient vu le film de 1968. Le maire n’est plus le même et celui-ci semble surjouer. Les élections sont un vrai bazar, comme si on cherchait à les orner de rebondissements scénaristiques. La jeune Rosière elle-même semble surjouer le trouble et la gêne de se retrouver embarquer dans cette cérémonie absurde et archaïque, à enchaîner les bises aux notables. D’ailleurs, un élément est génial : elle est élue Rosière mais n’y habite plus. Il faut aller la chercher je ne sais où. Dans la dernière partie Eustache capte les festivités. Là encore son regard est neutre, sans surplomb, il saisit l’instant, le lieu, l’époque. Mais il y a deux très nets pas de côté. Le premier c’est une mise en abyme. Le temps d’un instant, quelques secondes, il filme l’équipe en train de filmer les déambulations de la Rosière. Mais très vite on revient au documentaire pur. C’est très troublant et cela ajoute à l’aspect de miroir déformé opéré par ce deuxième film. Le second concerne sa sortie. Un travelling nous éloigne lentement des festivités, figeant définitivement ce rituel dans le passé. C’est un vertigineux film théorique, un film passionnant en échos ou quasi réversible avec le précédent, un peu comme les deux parties d’Une sale histoire.

La rosière de Pessac – Jean Eustache – 1968

05. La rosière de Pessac - Jean Eustache - 1968Une affaire de morale.

   7.0   Eustache couvre une cérémonie se déroulant à Pessac, son village natal. C’est l’élection de la Rosière, une jeune femme élue non pas sur le physique mais pour ses vertus morales. Cérémonie qui existe depuis 1896. Comme le cinéma. Eustache filme à l’os, le plus possible en temps réel, d’abord au sein du bureau de votes puis lors du défilé, du discours et des festivités. Il n’y aura aucun commentaire, aucun point de vue direct même si en captant soigneusement le réel on perçoit vite la désuétude de cette tradition embarrassante où les hommes s’envoient des fleurs et se gargarisent des richesses de leurs traditions locales, tout en enfilant les bises. Quand à contrario, on entendra jamais le son de voix de la Nouvelle Rosière pessacaise. Mais le film est surtout magnifique dans sa façon de capter un village, une époque, une foule, des visages. Par ailleurs Eustache disait qu’il n’avait rien pour ou contre cet événement. C’était cinématographiquement que ça l’intéressait. C’est très beau.

La soirée – Jean Eustache – 1963

13. La soirée - Jean Eustache - 1963L’appartement.

   4.0   Eustache s’inspire d’une nouvelle de Maupassant. La soirée est un projet inachevé, sans bande son : les bobines ont été retrouvé à la fin des années 90 par le fils de Jean Eustache. Un homme (Interprété par Paul Vecchiali) invite des amis pour leur lire un texte sur le cinéma qui vient d’être publié et écrit par ses soins. Puis s’ensuivent, on imagine, des discussions, dans cet appartement, autour de cette lecture ou non. On y reconnaît aussi André S. Labarthe. En parallèle, un couple tente d’avoir un peu d’intimité, mais l’étroitesse du duplex les en empêche. Cette ébauche de film se clôt sur un magnifique éclat de rire.

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silencio


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