Folie à deux.
6.0 Il faut rappeler à quel point ce fut un film évènement à l’époque de sa sortie. Alors je n’y étais pas, je n’avais pas un mois. Mais j’ai su en m’intéressant plus tard au film et à son histoire à quel point c’était une sorte de phénomène mystérieux. D’autant plus que Beineix sortait d’un tonitruant échec avec La lune dans le caniveau.
J’ai toujours considéré que 37°2 était à Beineix ce que Le grand bleu était à Besson : des films à part dans leur médiocre filmographie (l’un fut cela dit nettement moins prolifique que l’autre) animés par une passion, une personnalité naïve qui leur appartient. Des films dans lesquels ils mettent tout ce qu’ils ont sur le cœur. En cela, 37°2 m’intéresse encore aujourd’hui tant je continue d’y voir le film d’une vie, qu’importe si Beineix m’intéresse peu.
Aussi, j’ai toujours privilégié la version longue, cette fois-ci encore, puisque c’est celle-ci que j’adorais adolescent. Elle invite d’abord mieux à saisir le glissement progressif de Betty vers la folie. Elle permet au film de ne pas faire trop scénario filmé, d’avoir des instants inutiles qui tentent d’inscrire la relation de Betty et Zorg dans le réel. Entre l’adolescence et aujourd’hui, j’ai découvert le cinéma de Jacques Rozier, notamment, celui de John Cassavetes, aussi. Et les limites de Beineix sont évidentes au jeu des comparaisons, tant il ne parvient jamais à faire durer une scène, un plan. Ou si c’est le cas, il faut toujours que ce soit dans la grandiloquence, avec des travellings, zooms, plans grue et autres mouvements d’appareil virtuose. Par ailleurs, les seuls moments où quelque chose traverse une séquence sur la durée, il faut qu’elle soit incarnée à l’excès, surjouée. Beineix ne fait pas confiance au temps. Et encore moins au réel. Quand un personnage secondaire ou figurant entre dans le cadre, il faut qu’il ait une scène à jouer, une réplique à dire, une grimace à défendre. Il veut filmer des trognes qui disent des trucs alors que filmer des gens qui font des choses c’est tellement plus beau, mais Beineix n’est pas Pialat non plus. On me dira que les films des années 80 sont empreint d’un cachet publicitaire, excentrique, mais je ne vois pas cela chez Garrel, moi. Pour ne citer que lui.
Reste que le film repose sur deux acteurs en état de grâce. Béatrice Dalle et Jean Hugues Anglade y sont merveilleux, comme ils ne le seront plus nulle part ailleurs ensuite.
Aujourd’hui (car je n’avais pas revu le film depuis quinze ans), je trouve néanmoins que c’est un film réalisé par un homme, pour les hommes – le livre de Dijan aussi, peut-être, je ne sais pas. Que le vrai personnage c’est Zorg, cet écrivain maudit. Que Betty n’est qu’un personnage de révélateur de son talent. Qu’elle et sa folie sont seulement de passage dans sa vie pour lui remettre la plume dans la main. Que Betty n’était peut-être finalement qu’un personnage de livre, un chat blanc personnifié pour les besoins de la fiction – l’ultime scène est éloquente.
Le récit me semble absolument réducteur envers le personnage de Betty, en somme. De simple catalyseur elle devient obstacle. De nana hyper sexualisée elle devient juste folle parce que son seul vrai désir – après avoir redonner envie à son mec d’écrire – est d’enfanter mais qu’elle fait une fausse couche. Ne pourrait-elle pas exister ailleurs qu’à travers son admiration pour lui et son besoin de procréer ? Ne pouvait-elle pas être accréditée d’une autre ambition ?Et lui en plus il n’a rien demandé, il voulait juste faire le plombier et repeindre des façades. On le déresponsabilise bien vite, me semble-t-il.
Mais le film est aussi traversé par de supers moments comme les peintures des bungalows. Tout le début, en fait. Autant qu’il est traversé par des instants gênants, à l’image des deux pauvres scènes avec le policier joué par un jeune Lindon, qu’on croit sortis d’un film de Colline Serreau. Le morceau récurent de Gabriel Yared n’est pas fou non plus. Enfin y a beaucoup de facilités.
Typiquement le genre de film auquel je mettrais quatre, aujourd’hui, pour ses relents misogynes et sa balourdise globale. Mais par attachement et nostalgie pour cette passion dévorante, il hérite d’un six. Et parce qu’il est rare de voir deux interprètes irradier (de beauté) un film à ce point.