Archives pour la catégorie Jean Renoir

Sur un air de charleston – Jean Renoir – 1927

31. Sur un air de charleston - Jean Renoir - 1927Voyez comme on danse.

   6.0   Renoir aussi avait fait son film de science-fiction. Si le film sort en 1927, le récit lui se déroule en 2028, tandis que « la prochaine guerre » (comme le mentionne un carton) semble avoir décimé une grande partie de l’humanité. Un explorateur noir quitte l’Afrique à bord d’un aéronef et s’échoue en terre inconnue (mais on reconnait nos contrées sur la carte et une Tour Eiffel en ruine) où il fera la rencontre d’une sauvagesse blanche qui va lui enseigner le charleston. L’idée c’est évidemment de détourner les clichés et peut-être de s’ériger contre des films très douteux type Naissance d’une nation ou The Navigator : Faire du Noir un explorateur en costumes, raffiné et cultivé et de la Blanche une autochtone déshabillée vivant dans une colonne Morris avec un singe, dans un Paris revenu à l’état sauvage. Après avoir déjà joué pour Renoir dans Nana, Catherine Hessling va se donner pour l’explorateur jusqu’à l’engourdissement. Quant à Johnny Hudgins (alors célèbre danseur de claquettes) il sera séduit par la découverte de « La danse de nos ancêtres » (dira t-il) et proposera à la jeune femme de l’accompagner dans son prochain voyage. Le film se termine par ces mots : « C’est ainsi que partit vers l’Afrique une mode nouvelle : La culture des blancs aborigènes ». Si le ton est volontiers burlesque, il faut noter de très beaux décors post apocalyptique, une érotisation savoureuse de l’actrice et une ambiance assez hypnotique – quand bien même il faille imaginer un accompagnement jazz, puisque le film est entièrement muet – dans l’observation de ces corps se trémoussant au rythme d’une drôle de rencontre, qui aurait comme traverser par uchronie savoureuse le temps et les cultures.

La grande illusion – Jean Renoir – 1937

03. La grande illusion - Jean Renoir - 1937La ronde des hommes.

   8.5   Comme beaucoup j’imagine, c’est par ce film-là que j’ai jadis fait connaissance avec le cinéma de Renoir. Ce fut donc un moment très émouvant de le revoir.

     Si La grande illusion marque plusieurs tournants, hante la filmographie de Gabin – il y aura un avant et un après – autant que celle de Renoir (qui vient d’avoir quarante ans) – qui  reviendra au genre vingt-cinq ans plus tard avec Le caporal épinglé, quasi son auto-remake, versant seconde guerre – il existe aussi comme l’un des derniers témoignages de la grande guerre juste avant la suivante.

     De cette guerre nous ne verrons pourtant pas grand-chose, Renoir lui préférant l’ambiguïté des relations humaines, ces camps de prisonniers avec ses affrontements de classes et de patries. C’est un film sur les frontières et les possibilités de les abolir. Aussi bien au sein d’un camp où se côtoient toutes classes sociales ce qui n’empêche guère d’entonner La marseillaise tous ensemble ; que dans cette étrange relation entre capitaines, allemand et français. Le film est par ailleurs plutôt dans la nuance, il ne montre pas de gentils soldats français et de méchants tortionnaires allemands. Chaque personnage est scrupuleusement dessiné, défini. A l’image du capitaine Rauffenstein, homme tout aussi redoutable qu’il s’avère ambigu.

     Et ce trouble habite tout le film, tant l’utopie guette son réalisme. Dans Le caporal épinglé, il me semble que cette dimension utopique aura complètement disparu. Le film sera aussi parcouru de légèretés mais sera aussi davantage gagné par la cruauté. Dans La grande illusion, le titre annonce déjà le programme. Cette illusion s’illustre dans cette longue première partie, c’est d’abord celle de ses personnages, qui creusent un trou dans leur cellule, et croient en leur avenir grâce à ce tunnel, mais qu’on va déplacer de campement – un transfert dans une forteresse médiévale réputée infranchissable – la veille de leur tentative d’évasion.

     Cette illusion c’est celle que va incarner ce capitaine allemand (joué par Erich von Stroheim) qui traite ses prisonniers avec beaucoup de respect, de loyauté, à l’image d’un dialogue très marquant avec son homologue français. Avant qu’il n’ait à le tuer lors de son évasion ou plutôt de sa parade en guise de piège pour que ses copains puissent s’évader. L’illusion d’une abolition des frontières de classes est soudain plus forte que celle de frontière nationaliste. Et l’illusion c’était aussi de montrer qu’au préalable deux aristocrates de nationalité différente pouvaient se lier, quand bien même leur pays respectif soit en guerre, plus facilement qu’un capitaine d’état-major et un lieutenant d’aviation, Boïeldieu (Pierre Fresnay) et Maréchal (Jean Gabin) restant assez distant durant le film, finalement, à l’image de leur discussion commune autour du vouvoiement.

     La grande illusion fascine aussi de par sa construction, quasi musicale, c’est d’abord un récit de prison, avec de nombreux personnages, ces officiers prisonniers plein de vie et de folie, un quotidien parfaitement documenté, la préparation délicate d’une évasion. Puis le récit va se resserrer sur quelques-uns d’entre eux, qu’on enferme dans un lieu aux dimensions infiniment plus romanesques, comme si Renoir nous conviait à la Tragédie. Avant de nous emmener dans une toute petite ferme, dans un récit plus intime, à trois personnages. Le film foisonne de possibles dans sa première heure avant de se fermer plus tard, sur l’avancée lointaine de deux silhouettes dans la neige.

     C’est un grand film humaniste, qui prône la diversité et la quête de l’harmonie par la diversité. Aussi bien du point de vue des classes (la prison) que des nationalités (les capitaines des deux camps) et des langues (la ferme). C’est ce qui semble naître dans cet endroit isolé où Maréchal et Rosenthal échouent, chez une jeune veuve de guerre allemande. L’illusion de l’évasion se nimbe d’utopie pure quand elle reçoit nos évadés comme n’importe quel invité épuisé à sauver – Le dernier film de Sam Mendes, 1917, va le citer ouvertement lors de son escale à Escout, ville détruite.

     Et pourtant là encore cet embryon de bonheur – Une idylle naît – est rattrapé par l’illusion : Pour sauver sa peau il faut à tout prix qu’ils franchissent la frontière suisse. Cette illusion c’est aussi de façon plus abstraite, cruelle et prémonitoire l’ombre imminente de la seconde guerre mondiale.

La fille de l’eau – Jean Renoir – 1925

33. La fille de l'eau - Jean Renoir - 1925Gudule sauvée de l’oncle.

   6.0   Bien qu’il ait été semble-t-il fait pour son actrice et compagne Catherine Hessling, La fille de l’eau n’en demeure pas moins un bel essai pour Renoir : Prélude/inspiration à L’Atalante, de Jean Vigo, notamment durant les premières minutes se déroulant sur une péniche. On pense aussi beaucoup à Epstein, pour cette séquence principalement qui tend à mélanger le rêve éveillé et le cauchemar, le drame et le burlesque. La fille de l’eau s’ouvre sur un plan d’eau, une rivière, qui pourrait être un plan de la fin de Partie de campagne ou de celle de Boudu sauvé des eaux. On peut donc dire que le premier plan du cinéma de Renoir – En mettant de côté son tout premier film, coréalisé, qu’il est impossible de voir – est un plan d’eau. Il annonce quasi toute son œuvre. La fille de l’eau, certes maladroit dans sa globalité (jusqu’au jeu de Catherine Hessling et son côté sauvage dévoré par ses incessantes grimaces) est un film passionnant sur plein d’aspects dans la mesure où l’on sent Renoir en rodage, s’essayer au burlesque, au mélodrame, à la narration ample et aux rencontres (Gudule et son père, Gudule et son oncle, Gudule et le braconnier, Gudule et le garçon de bonne famille) mais surtout au réalisme poétique d’un Chaplin : Gudule, si elle évoque d’autres personnages Renoirien à venir (notamment ceux joués par Michel Simon) rappelle surtout les Charlot vagabond et consorts. A noter que la copie à ma disposition étant totalement dépourvue de bande sonore, j’ai choisi d’accompagner le film avec un disque de ma collection, ici le Passagenweg de Pierre Yves Macé, choix surprenant dans la mesure où c’est plutôt un disque urbain quand La fille de l’eau est un film rural. Et pourtant c’était très bien, complémentaire, ça accentuait la dimension onirique, offrant des transitions magiques et de belles correspondances hasardeuses.

La chienne – Jean Renoir – 1931

04. La chienne - Jean Renoir - 1931La grande désillusion.

   5.0   C’est bien, évidemment, mais c’est l’un des seuls Renoir pour lesquels je n’ai aucune affection. Je voulais le revoir, croyant le redécouvrir mais j’y ai revu ce qui m’avait jadis tenu à distance : Michel Simon y est sans doute un peu pour quelque chose mais je pense plutôt que le film peine à trouver un équilibre entre ses ellipses et ses ruptures de tons. Je le trouve assez pénible dans son dispositif, comme s’il se complaisait dans son austérité. Il y a d’autres films (souvent adulés) appartenant à d’autres réalisateurs (que j’aime infiniment) qui me laissent ce désagréable sentiment : Sous le soleil de Satan, de Pialat ; Le journal d’un curé de campagne, de Bresson ; L’année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais. J’ai beau les revoir, je passe systématiquement à côté. Je range La chienne, de Renoir dans ce panier embarrassant de films objectivement bons, mais que je n’aime pas.

Boudu sauvé des eaux – Jean Renoir – 1932

16. Boudu sauvé des eaux - Jean Renoir - 1932L’homme de la rue.

   6.5   Si le cinéma de Renoir me parait plus pertinent dès l’instant qu’il s’affranchit d’une interprétation centrale unique trop imposante, à l’image de Gabin dans French cancan ou La grande illusion, il faut reconnaître en ce choix de Michel Simon, son parlé, sa carrure, ses grimaces, son déhanché bien à lui (pour ne pas dire improbable) une présence qui va au-delà du simple « rôle qui fait exister le film » et du même coup devrait casser son équilibre. Evidemment, le film n’aurait pas vu le jour sans Michel Simon puisque c’est lui, alors qu’il joue Boudu au théâtre, qui va chercher Renoir pour lui proposer l’adaptation. Tout est construit autour de Michel Simon. Et c’est sans doute là-dessus que Renoir est fort : Oui, Boudu est de chaque plan ou presque ; et pourtant, c’est comme s’il ne faisait que passer dans cette bulle bourgeoise. Le temps de tout mettre sens dessus dessous, certes, mais sans que le film ne se déroule de son point de vue pour autant. Boudu restera ce personnage insolite et insoumis, imperturbable et impénétrable, aussi bien pour le spectateur que pour cette maisonnée. Outre sa manière d’exister dans le plan, de prendre possession de ce lieu clos comme il occupait la rue dans les premières scènes du film – Ici il entrera sans frapper, là il improvisera le poirier le loin d’un mur, mais il peut tout aussi cirer ses pompes sur un dessus-de-lit, cracher dans un livre de Balzac ou recaler un client qui recherche Les fleurs du mal « Vous n’êtes pas chez un fleuriste » – c’est autour de lui que tout converge, d’abord lorsque Mr Lestingois, ce libraire, le repère dans sa longue vue (au préalable destinée à observer les jambes des passantes) à l’instant où il se jette du Pont des Arts dans la Seine ; ensuite en parvenant à séduire Mme Lestingois ainsi que la bonne, cette dernière étant pourtant déjà la maitresse du libraire. Une fois civilisé comme l’a souhaité son sauveur, Boudu est finalement promis à Anne-Marie, la bonne. Lorsque la barque des mariés se renverse sur la Marne, Boudu s’échappe au fil de l’eau du fleuve. Il s’échoue plus loin pour renaître : Quitte son costume de marié pour s’emparer des frusques d’un épouvantail et reprendre sa route, sa liberté. La pièce de théâtre s’arrêtait parait-il au mariage. Ça n’avait donc pas du tout le sens que Renoir donne. Il y a dans Boudu sauvé des eaux déjà beaucoup de cette subversion qu’on retrouvera puissance mille dans La règle du jeu, le chef d’œuvre de Jean Renoir. Il y a aussi, déjà, la forte symbolique de l’eau, élément libre qui parcourt quasi toute son œuvre, de Partie de campagne au Déjeuner sur l’herbe, en passant par Le fleuve, évidemment.

Le Déjeuner sur l’herbe – Jean Renoir – 1959

32. Le Déjeuner sur l'herbe - Jean Renoir - 1959Le biologiste épinglé.

   7.0   Il faut dire d’emblée que c’est un choc esthétique. Sans doute le plus beau film en couleurs réalisé par Renoir, qui utilise l’héritage impressionniste à son paroxysme. Impossible de ne pas songer aux toiles de son père ou à celles de Manet ou Monet (puisque après tout le titre reprend celui d’un de leurs tableaux) dans sa peinture sensuelle des corps et de la nature ainsi que ses parenthèses bucoliques. Impossible aussi de ne pas songer à Partie de campagne, autre morceau naturaliste qu’il réalise vingt ans plus tôt mais qui s’ouvrait à mesure sur la tragédie. Ce n’est plus le même Renoir, dans Le déjeuner sur l’herbe, il est plus doux, plus récréatif et c’est d’autant plus troublant que le film est réalisé entre deux autres (French Cancan et Le caporal épinglé) qui seront eux plus graves, retrouvant ici la verve mélodramatique et là, son aval résistant. On joue clairement sur le terrain de la fantaisie, avec ce biologiste défenseur de la fécondation artificielle qui fera la rencontre de la belle Nénette (paysanne un poil exhibitionniste qui souhaite faire un enfant pour elle) après avoir été perturbé dans ses convictions lorsqu’un ermite accompagné de son bouc et sa flûte de pan envoie valser en tempête le petit pique-nique bourgeois (et du même coup le joli tableau impressionniste) auquel il s’adonnait et chamboule les sens de chacun des convives qui replongent dans ses élans les plus primitifs. Paul Meurisse est parfait dans le rôle de ce scientifique d’abord accaparé par la science puis vite happé par ce vent de folie champêtre.

French Cancan – Jean Renoir – 1955

20. French Cancan - Jean Renoir - 1955L’artiste, le prince ou l’amant.

   6.5   Fort de ses premières expériences couleurs sur Le fleuve (film américain tourné en Inde) et Le carrosse d’or (son retour en Europe, par l’Italie) Renoir semble tourner French Cancan (Son retour en France depuis son exil américain en 1940) pour toutes les vertus que lui offre le Technicolor. C’est en effet un véritable ballet de couleurs vives qui rythme chaque séquence, dansée ou non, avec comme objectif de faire de son Montmartre de studio un petit théâtre plein de vie, fait de liesses et de bagarres, de petits drames et de grands moments de joie. Une ode à la petite vie parisienne, en somme. Pas évident d’entrer dans son tempo mais c’est typiquement le genre de film qui monte en puissance au fil des minutes, d’une part car on accepte ce qui au départ peut nous gêner, d’autre part car son dernier acte (et sa façon de glisser vers ce dernier acte) soit celui de la représentation dont on parle très rapidement dans le film, est un hallucinant portrait de la scène, des coulisses et de la salle des convives dans une spirale mise en scénique d’une beauté folle. Auparavant, le film est rythmé par l’histoire de Nini, atteint du syndrome du Fear of missing out, dont le cœur est ballotté entre trois hommes, et notamment cette idée géniale du prince charmant trop charmant pour qu’on le garde. Bref, si le film tombe par instants dans une hystérie franchement embarrassante, le tourbillon final dansant efface les réticences quant à ce qu’on vient de voir d’un film un peu trop vieille France dans le texte et la réalisation. Et puis Gabin ne vampirise pas trop le projet et s’avère être l’alter ego de Renoir tout au long du métrage (Il veut créer avant tout) qui plus est lors de cette ultime séquence où il choisit de vivre son show des coulisses, à l’oreille, en espérant qu’il ne s’arrêtera jamais. C’est très beau. Comme souvent dès qu’on suit davantage les coulisses que la représentation (Citons pas du tout au hasard : Opening night, le chef d’oeuvre de Cassavetes) ça me touche infiniment.

Le Caporal Épinglé – Jean Renoir – 1962

24. Le Caporal Épinglé - Jean Renoir - 1962D’illusions en désillusions.

   7.5   Bien que le souvenir du visionnage de La Grande Illusion se soit évaporé dans les tréfonds de ma mémoire, se confronter à l’un des derniers films de Renoir relatant les désirs d’évasion de soldats français prisonniers des allemands à la fin de la drôle de guerre, ravive sinon le souvenir précis du film, certaines images et une respiration singulière. Ils ont ça en commun, je trouve. Une affaire de mise en scène puisque l’Histoire a laissé des traces (ne pas oublier que La Grande Illusion c’est 1937) et l’époque a changé, le jeu des acteurs avec. Gabin, Fresnay ou Von Stroheim c’est vraiment pas la même génération que Jean-Pierre Cassel, Claude Rich et Claude Brasseur. Toujours est-il que sans pour autant égaler son illustre modèle, Le caporal épinglé retrouve cette verve chère à Renoir qu’on avait vu naître dans La vie est à nous (1936) et qu’il poursuivit dans son chef d’œuvre suscité. Il faut résister, avant tout. Le groupe prend de la place, le groupe dans le groupe prend toute la place, tant il s’agit de solidarité aveugle, de petits sacrifices pour grandes réussites, d’amitiés désordonnées mais fortes. « Où j’irais sans toi ? » (sic) lâche un moment donné Papa à Caporal, qui venait de lui dire que s’il n’avait pas confiance en ses plans d’évasion il pouvait tracer sa route. Il me semble que le film, dans son ton comme dans sa construction, ses interactions et sa dramaturgie, est plus anecdotique, plus humble que La Grande Illusion. Et paradoxalement, il trouve son tempo et une plus grande absurdité puisque si les personnages se séparent constamment, ils se retrouvent presque aussitôt. Le caporal épinglé trouve aussi une émotion tenace via ses personnages bouleversants pétris d’humanité qui ne renoncent (presque) pas aux belles surprises (dont cette rencontre avec une fille de dentiste) que la vie peut encore leur offrir. Il n’empêche qu’on n’est pas prêt d’oublier l’évasion suicidaire de Ballochet précédée de ces mots : « J’ai un plan, le meilleur de tous. Celui qui consiste à ne pas en avoir ». L’instant qui suit où le groupe compte les secondes de son évasion afin de s’assurer qu’il a franchit les sentinelles est aussi angoissant que déchirant.

Le fleuve (The river) – Jean Renoir – 1951

Le fleuve (The river) - Jean Renoir - 1951 dans Jean Renoir film-le-fleuve12 L’échappée belle.

   7.0   Je voulais revoir ce Renoir pour parachever ma petite rétrospective. J’aime bien le revoir celui-là, je m’y sens bien, je le trouve somptueux, grand et unique en son genre. C’est un très beau récit d’apprentissage amoureux et artistique. Après ça m’émeut aussi très peu. A chaque fois j’espère qu’il ira débloquer un petit plus émotionnel mais non. C’est bizarre. Du coup je me demande si la raison pour laquelle j’aime le revoir souvent n’est pas liée au fait que je l’oublie aussi très vite, car le film est aussi très dense, indomptable.

La règle du jeu – Jean Renoir – 1939

1. La Rêgle du jeu – Jean Renoir - 1939Mensonges et trahisons et plus si affinités.

   10.0   Renoir l’annonce d’emblée : La règle du jeu est une comédie fantaisiste, en marge de l’actualité. On est à l’aube de la seconde guerre mais le récit semble à la fois se situer en dehors du monde autant qu’il symbolise métaphoriquement et prophétiquement les évènements à venir.

     La construction formelle est étonnante. C’est une première partie faite de nombreuses ellipses, qui installe la dramaturgie jusqu’à la désagrégation des couples. Puis vient la seconde et sa spirale tragique, optant cette fois pour une temporalité plus resserrée (aucune coupe pour ainsi dire) le temps d’une soirée costumée, au château de la Colinière, dans un rythme endiablé, au synchronisme hallucinant.

     Il y a trois personnages sur un siège éjectable (Jurieu, Marceau, Octave) qui sont dirigés malgré eux par les lois imposées par le maître de cérémonie, un marquis accompagné de ses fidèles apôtres (tous sans relief, s’annulant les uns les autres). Trois personnages de passage dans un monde codé, qui disparaissent comme ils sont apparus, meurent ou réintègrent leur monde, tandis que les autres ne sont que des ombres, fantômes célébrant leurs propres funérailles – Le dernier plan est prodigieux.

     La règle du jeu mélange tous les genres. Le faux reportage se substitue au documentaire de chasse puis au film de fantômes, avant de se transformer en satire bourgeoise, comédie à la Charlot et vaudeville sentimental. C’est en effet une somme d’histoires d’amour perturbées, chevauchées les unes dans les autres à tel point qu’il est presque délicat d’en saisir chaque interaction. les aristos ayant leur reflet populaire, selon un schéma sensiblement identique : Amants et prétendants. Les hypocrites qui masquent tout d’un côté et les instinctifs qui se font violence de l’autre.

     Tout est complexité : Les deux femmes pourraient être partagées entre deux hommes mais on monte ici plutôt à trois voire quatre. Octave étant le personnage relais entre les deux histoires. Deux mondes qui se collisionnent dans le meurtre, où le pauvre tue en faveur du riche, qui triomphe donc sans se salir les mains et peut préserver les apparences et la distance de classe.

     A la fin, André Jurieu, seul vrai romantique issu d’un autre temps qui risquait sa vie pour Christine en traversant l’Atlantique, est tiré comme un lapin en écho à cette atroce partie de chasse centrale mais personne n’est véritablement scandalisé. Il a roulé comme une pomme, fera remarquer Marceau en s’adressant au marquis de La Chesnaye. Il est abattu sur un faux hasard (Le marquis conclut pour tous à un banal et cruel accident) et sa mémoire oubliée à jamais dans le mensonge.

     Panoramiques sidérants, entrées et sorties de champ vertigineuses, profondeur de champ virtuose, plans serrés systématiquement fondus dans des plans larges. Chaque idée formelle tient d’un minutie de génie mais toujours acceptée dans une continuité. L’utilisation du son, à ce titre, tient une place essentielle. Autant dans les intérieurs que les extérieurs, en champ ou hors champ, de le sentir fuser ainsi d’une pièce à une autre accentue le tourbillon infernal.

     Toute la mise en scène autour de Renoir jouant Octave est passionnante et révèle un dispositif aussi ludique que rhétorique : Lorsque celui-ci, pris dans la tourmente du jeu, ne contrôle plus rien (fameuse séquence du spectacle amateur) le film s’embrase, le piano joue seul, le marquis règne entièrement sur ses automates, ne reste plus qu’au tragique de faire son travail et Renoir de dire, pour finir, toujours par l’intermédiaire de son personnage, qu’il va quitter la société pourrie, retrouver de la normalité. Il annonce La règle du jeu comme étant sa création la plus folle, en somme.

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