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À perdre la raison – Joachim Lafosse – 2012

À perdre la raison - Joachim Lafosse - 2012 dans Joachim Lafosse 4091346162110

Massacre domestique.   

   3.3   C’est Le septième continent à la sauce Audiard – Arestrup et Rahim, on prend les mêmes et on recommence ! La déliquescence d’une femme jusqu’à l’impensable et les rapports de dominations qui engendrent la tragédie. Partir d’une situation de bonheur ultime (la rencontre amoureuse) pour en arriver à son extrême opposé (le meurtre). C’est déjà binaire. Ici, on part d’un fait divers qui a secoué la Belgique il y a quelques années, un quadruple infanticide. Le film abat ses cartes d’emblée puisque les premières images montrent quatre petits cercueils prenant l’avion en partance pour le Maroc, après que la maman, sur un lit d’hopital, ait demandé qu’on les y enterre. Un accident ? Pas vraiment étant donné ce que suggère le titre du film et la séquence suivante, cassure elliptique évidente (pas de « dix ans plus tôt » ni de générique transitoire) pour dire qu’au sein du couple, avant la tragédie dont on ne perçoit que pleurs et cercueils, il y a eu le bonheur.

Le sujet est fort et vaste autant qu’il est casse-gueule puisqu’on comprend rapidement que l’objectif de Joachim Lafosse est moins de se concentrer sur le drame ultime ni de créer l’angoisse jusqu’au terrassement final (façon La cérémonie) que de comprendre comment un couple si souriant (ce sont les premières images récurrentes que l’on voit d’eux) peut en arriver jusque là. Exercice périlleux. Ce pourrait être tranchant, déchirant que si le film acceptait de jouer sur le terrain de la banalité, que s’il refusait cet aspect best of d’une descente aux enfers. Pour cela, il y a le récit, mais essentiellement la mise en scène. Akerman l’avait bien compris. Les quelques bonnes idées de A perdre la raison relèvent du scénario : une djellaba que l’on ne lâche plus, la question de l’avortement pour le quatrième enfant, l’évasion éventuelle de l’autre côté de la méditerranée. Dès qu’il s’agit de mise en scène ça se gâte, comme c’est le cas dans cette séquence de pure performance, en plan fixe latéral insupportable, où Emilie Dequenne chante Femmes je vous aime, au volant de son véhicule en pleurant toutes les larmes de son corps. C’est d’ailleurs curieux car cela semble être une scène pivot, dans la mesure où le comportement de la jeune femme paraît viré vraiment au noir à cet instant là, à croire que Julien Clerc y est pour quelque chose.

On sent parfois que Lafosse tente d’aller débusquer des banalités, se faire naturaliste mais son schéma initial est bien trop programmatique (une scène de demande en mariage, une scène de mariage, un voyage de noces, une scène d’accouchement, une autre grossesse etc…) pour que l’on soit happé par un dispositif plus immédiat, spontané. Tant est si bien que lorsqu’une séquence d’apparence anodine s’étire un peu on s’attend à un mini-désastre – démonstration quand la plus grande des filles tombe dans les escaliers. Rien ne fonctionne. Toutes les séquences restent alors des étapes importantes d’une vie, de celles que l’on note six mois plus tôt sur un calendrier. Autrement dit que tout ce qui est montré doit être utile, utile pour comprendre la chute. Il me semble que le film aurait gagné à davantage resserré sa mise en scène sur des détails plutôt que ce dispositif ô combien mécanique. La dernière demi-heure est tout de même meilleure par ailleurs, puisque Lafosse se permet des choses, il se permet de ne mettre qu’au centre son personnage féminin, il se permet de faire sortir provisoirement puis intégralement le mari du cadre pour ne garder que la présence du mal, le beau-père, tout en gentillesse et misogynie incarnées, aussi prévoyant que menaçant. Mais ça ne grimpe jamais non plus, la faute aussi à ce parti pris de départ consistant à limiter le poids du drame en le libérant de son effet de surprise. Problème est qu’on y pense durant tout le film et que l’anxiété grimpe davantage au moment de la quatrième grossesse. Sans compter que l’on force les sourires et les moments de gaîtés au début, pour montrer qu’ils appartiennent à un temps de paix, puis on gonfle les grimaces et les pleurs à mesure que le mal s’immisce. Au début, c’est comme si le rire était déjà triste. Les scènes à l’école – la femme est enseignante – en sont la plus fidèle illustration binaire et appuyée tant les sourires forcés (avec une classe de collège parfaitement sympathique et perspicace) cèdent donc la place aux mines déconfites et à des enfants terribles.

Lafosse fait du travail de bon élève. D’élève libre, comme clamait son précédent film. L’auteur en vogue. On ne déborde jamais, on ne surprend jamais. Tout est tellement maîtrisé d’un bout à l’autre, pas d’incarnation. Le film est vide alors qu’il a tout pour être plein. Ça pourrait grimper comme du Chabrol mais ça s’effondre comme du Ursula Meier. La déception est à la hauteur de ce que j’attendais d’un cinéaste dont j’avais adoré le premier film, Nue propriété, autrement plus subtil (dans les rapports fraternels notamment) que cette charge à Césars.

Nue propriété – Joachim Lafosse – 2007

174%2Fcinemovies%2Fdf8%2F9b9%2F8a1dcd902e99fd1ea2d76daa0a%2F-movies-110545-7Nous ne vieillirons pas ensemble.  

     7.8   Voilà un film entièrement pour moi. Qui parle un peu de moi quelque part, et surtout avec une mise en scène que j’affectionne : durée des plans, climat explosif, cadre clinique. C’était l’histoire d’une famille, c’est l’histoire d’une famille disloquée. Seuls les liens fraternels ont survécu à cet éclatement familial. Après le divorce, le père est parti habiter ailleurs, avec une autre femme, la mère occupe le foyer de leur enfance, entretenant une relation avec le voisin, se cachant, évitant comme elle peut les conflits, atténuant par la même sa propre liberté. Juridiquement, la nue propriété constitue ce qui nous appartient mais ce dont on ne peut jouir. Pascale voudrait vendre sa grande maison, ouvrir une ferme auberge ailleurs tout en suivant son ami Jan. En se heurtant pour la première fois à ses fils, capricieux, quelque chose se casse, le climat s’alourdit et s’apprête à imploser. L’ambiance bon-enfant qui régnait jusqu’ici se transforme en jeu méchant, provocation insupportable. L’état fusionnel entre les deux frères (faux jumeaux) devient oppressant, dans leurs désaccords vis à vis des volontés de leur mère, violent, les blagues ne font plus rire, les complicités disparaissent. La réussite est telle que l’on croit éminemment à ce changement invisible. Le climat n’est pas invivable non plus, tout fonctionne en saynètes. D’un repas où le ton monte furieusement, Lafosse y succède une partie de ping-pong. Comme à la bonne époque ! Cet état fraternel très fort, qui sait passer au-dessus des événements inéluctables actuels me rappelle celui que j’ai vécu, il y a quelques années. Mais nous avions vécu cela plus jeune, différemment, nous avions su rebondir très vite, ne pas se laisser emprisonner de nostalgie, d’habitudes tenaces nuisibles au climat familial, passer à autre chose intelligemment. Dans le film, ils sont beaucoup plus âgés, encore maternés, alors qu’ils sont en âge de travailler, d’avoir des enfants même. Trop attachés à cette maison d’enfance, dans laquelle ils ont leurs souvenirs, dans laquelle ils répètent incessamment tous leurs jeux – tour de moto-cross, ping-pong, console vidéo – et leurs habitudes d’enfants – le bain commun en est l’exemple parfait. Puis dans une accélération des choses, où la mère s’en va provisoirement après une altercation déstabilisante avec son fils, provoquant une sorte d’avant goût d’un futur désormais inéluctable et proche, une scène violente survient, partie de rien, un accident. Tous sont alors réunis à la fin du film, comme un dernier instant cruel. Les derniers mots du père envers son fils sont bouleversants « nous quatre ça n’a pas marché, c’est tout » et ce cadre si étouffant depuis le début du film, sans cesse occupé, sans cesse dans une angoisse progressive, s’en va de lui-même, à la manière de Maurice Pialat dans La gueule ouverte. Nous nous éloignions de cette maison, sillonnons les routes entre forêts et champs et le film s’achève. Tout est à reconstruire. Chacun de son côté.


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