Archives pour la catégorie Joe Dante

Gremlins – Joe Dante – 1984

04. Gremlins - Joe Dante - 1984Panique sur Kingston Falls.

   9.0   Après Piranhas & Hurlements, Joe Dante est convoité par la maison Amblin  qu’il va pervertir gentiment à renfort de petits monstres qui sont le double reflet de l’être humain : d’abord de gentilles boules de poil douces et fragiles, aux grands yeux ronds, qui poussent la chansonnette, font du bruit en clignant des yeux et baragouinent un langage proche du nôtre étouffé sous un oreiller. Avant qu’ils ne deviennent, à la faveur d’une malédiction nocturne, d’horribles bestioles fripées, féroces, dentées, vulgaires qui sèment le chaos. T’as un gentil koala au coucher, un reptile maléfique en te réveillant, en gros.

     D’emblée on est surpris et séduit par la qualité de l’image – L’ouverture de Piranhas, bien que citant outrageusement Citizen Kane, peinait à s’extirper du noir. Dante s’est vu gratifié d’un budget conséquent, ça se ressent. Le premier plan dans les rues de Chinatown est déjà une petite tuerie. Pareil pour la séquence suivante dans le magasin d’antiquités et pour celle qui suit et son matin enneigé dans une bourgade la veille de noël – Ce sont des plans, des scènes, qui ne me quitteront jamais, je connais ce film tellement par cœur. Entendre le Christmas de Darlene Love à ce moment-là me file autant de frissons que lorsqu’on entend, plus tard, Do you hear what I hear, de Johnny Mathis s’échapper (pas vraiment) seul, du tourne-disque.

     Une fois encore c’est un puits de référence, Dante s’en donne à cœur joie. D’autant que les écrans sont partout dans le film. La vie est belle, de Capra passe sur la télé d’une cuisine ; Orphée, de Cocteau sur celle d’un salon ; L’invasion des profanateurs de sépultures, de Siegel sur celle de la chambre de Billy, quand les mogwais s’empiffrent de cuisses de poulet, après minuit ; Blanche neige et les sept nains, dans un cinéma, bien sûr, pour ce qui restera comme la séquence apothéose du film, à la fois dans son émouvante folie (la centaine de bêtes maléfiques qui va buguer devant Disney) et sa dimension apocalyptique – Pour s’en débarrasser il faut faire sauter le cinéma !

     Mais on pourrait très bien s’arrêter sur de simples détails, comme dans toute la filmographie de Joe Dante. Ici, c’est un panneau publicitaire qui renvoie directement à Indiana Jones. Là une peluche E.T. qui convoque la scène des peluches dans le film de Spielberg. Il y a aussi celle où Mme Peltzer est avec son mari au téléphone, alors qu’il participe au salon de l’invention. Le temps d’un plan, on peut apercevoir derrière lui la même machine à explorer le temps que dans le film éponyme de George Pal, avant de découvrir après le contre-champ, que la machine a disparu, comme elle disparaissait dans le film. Plus loin c’est un gremlin déguisé en danseuse qui va imiter Jennifer Beals dans Flashdance. Plus loin encore, c’est le gremlin à la mèche qui attaque Billy à la tronçonneuse, façon Leatherface.

     Si Dante quitte les rivières et lac artificiel du Texas (Piranhas) et les forêts de Hurlements, pour ce petit village de Kingston Falls – entièrement tourné dans les studios Universal, qui n’est autre que le même qu’utilisera Zemeckis l’année suivante pour créer Hill Valley, dans Retour vers le futur – qui respire la période de noël, c’est moins pour s’assagir que pour pervertir noël. Se la jouer sale gosse. Le père-noël du film – celui qui offre Gizmo à Billy donc au spectateur – c’est un vieux brocanteur de Chinatown. Sauf qu’il viendra reprendre le jouet à la toute fin du film avec ces mots qui m’ont toujours fait beaucoup de peine, gamin : « Tu n’es pas encore prêt ». La violence. Un peu comme si on nous offrait la VHS d’un film interdit au moins de douze ans mais qu’on n’a pas encore l’âge pour le voir. C’est évidemment ce que Dante cherche à dire. En même temps c’est un pur film de monstres, c’est pas vraiment pour les gamins.

     D’autant que les monstres du film, les vrais Freaks de cette monstrueuse parade, ce sont surtout des êtres humains. C’est madame Deagle, cette veuve d’escroc qui voudrait liquider les chiens de son voisinage. C’est Mr Peltzer cet inventeur inconscient n’ayant d’intérêt que pour ses cendriers sans fumée et sa salle de bain de poche. C’est ce collègue opportuniste, sosie physique et idéologique d’Emmanuel Macron. C’est ce garçon (qu’on verra ensuite dans Les goonies) qui a une drôle de façon de livrer des sapins de noël. C’est ce duo de flics sinon défoncés complètement décérébrés. Et c’est évidemment Mr Futterman, vieux briscard rescapé de Saigon, persuadé de se faire dévorer au quotidien par des saloperies étrangères mais invisibles, qu’il nomme « Gremlins ».

     Gremlins est marqué par la fin de l’innocence, de manière générale. C’est Gizmo et ce qui découle de Gizmo, pour Billy – les gremlins lui feront vite oublier la douce (Son papa, son pote) et grande bêtise (Deagle, Futterman) de son entourage. Et cette sordide histoire de papa / père-noël tombé dans la cheminée, pour Kate, la petite-amie de Billy. C’est une séquence qui m’a toujours marqué à la fois par sa cruauté et son honnêteté envers son spectateur : On peut faire une comédie de monstres et une comédie de noël, il n’empêche qu’on va y glisser d’une part que le père-noël n’existe pas, d’autres part que pour certains ça peut être le moment le plus sinistre de l’année. Sans parler de la violence brute de certaines « exécutions ». Une scène cruelle résume tout : Deux policiers apeurés refusent d’apporter leur aide à un homme déguisé en père-noël violement attaqués par des monstres. Si j’aime autant le cinéma de Joe Dante, c’est pour ce type d’audace.

Hurlements (The Howling) – Joe Dante – 1981

17. Hurlements - ‎The Howling - Joe Dante - 1981Le loup garou de Dante.

   6.5   Fort de son galop d’essai réussi chez Corman, Dante hérite d’un budget un poil plus confortable pour The howling, son film de loup-garou. Il ne va donc pas lésiner en mutations/transformations et nous en offrir plusieurs explicitement (et c’est toujours aussi bluffant franchement) dans une seconde partie de film, forestière, essentiellement nocturne, où il fait montre de son aisance dans le genre horrifique. Avant cela il ouvre son film dans un cadre urbain, thriller parano qui évoque autant l’univers de palmien que le brulot journalistique d’un Lumet, entre Blow out et Network, en gros. Super film, meilleur que dans mon maigre souvenir, ravi de l’avoir revu. Et ça me conforte dans l’idée que Dante aura fait quelques merveilles (Gremlins, Piranha, Innerspace, Matinee) mais que son deuxième panier, garni de films plus « mineurs » est tout aussi savoureux. Et puis c’est toujours un plaisir de revoir ces gueules, toujours les mêmes, dans les films de Joe Dante : Kevin McCarthy qui apparaissait dans Piranha, Belinda Balaski, Robert Picardo et Dick Miller qui suivront Dante partout. Avec un bonus de choix ici : Dee Wallace, la maman d’Eliott, juste avant qu’elle ne joue dans E.T. Outre quelques caméos (dont Roger Corman) il est à noter que la plupart des personnages sont nommés d’après des noms de réalisateurs de films de loup-garou. On n’est pas chez Dante pour rien.

Piranhas (Piranha) – Joe Dante – 1978

02. Piranhas - Piranha - Joe Dante - 1978« Please sir, they eating the guests… »

   9.0   Difficile pour moi d’être objectif face à Piranhas. Il a tourné en boucle durant mon adolescence, aux côtés de Jaws 2. Tous deux sont d’ailleurs sortis la même année. Pourtant, autant (pour l’avoir revu aussi) la suite de Jeannot Szwarc est un honnête divertissement familial, nettement moins inventif et trash que le film de Spielberg, avec des enfants partout, autant le film de Joe Dante est multiple, à la fois clairement ancré dans la série B, bricolé de toute part, mais aussi à fond dans la satire, chose que mes souvenirs avaient occultés, sans doute parce que je n’y avais jamais prêté attention. Le plus évident c’est le personnage incarné par Dick Miller, qui sera dès lors un habitué du cinéma de Joe Dante (Ce gars je continuerai de l’appeler Monsieur Futterman, je peux pas faire autrement) et qui incarne un investisseur arriviste, propriétaire d’une base de loisirs qu’on s’apprête à inaugurer : Il est le vulgaire miroir (Le mec de Brooklyn venu vendre son produit au Texas en se faisant passer pour un local, arborant l’accent texan quand ça lui chante) du déjà vulgaire maire d’Amity Island, dans Les dents de la mer. Rien qui puisse le faire réagir sinon le carnage. Il est à la partie attendue de la satire. La partie immergée c’est tout le reste : La société de consommation, l’opportunisme scientifique, les secrets gouvernementaux, la bêtise de l’armée. L’Amérique en prend pour son grade.

     Comme d’autres grands avant lui, Dante réalise donc son galop d’essai chez Roger Corman, le plus pingre et prolifique des producteurs. Pingre mais peu scrupuleux. Il laisse libre Joe Dante dès l’instant qu’il y met du sien à savoir offrir du sang, des nichons, du sang sur des nichons. Dès le premier plan, avec ce panneau d’avertissement « No Trespassing » sur un grillage, filmé au moyen d’un travelling vertical, le film est déjà dans l’hommage. Pas à Spielberg ni à Hitchcock ni à Bava mais à Citizen Kane, d’Orson Welles, bien sûr. Dante le dit lui-même : « Quitte à s’inspirer du premier plan d’un film pour son propre premier plan, autant choisir le premier plan du meilleur film ». Dans le laboratoire, au tout début du film, parmi les bocaux en tout genre, une créature bizarre, sorte de bébé godzilla / iguanodon, déambule en stop motion. Je n’avais aucun souvenir de son apparition, ça m’a beaucoup perturbé. Les personnages ne la voient pas. Elle ne sert strictement à rien mais Dante avait à cœur d’intégrer un peu d’animation (Car il adore ça mais aussi parce qu’il avait à sa disponibilité Phil Tippett, qui travaillera plus tard sur L’empire contre-attaque, Indiana Jones ou encore Robocop, pas moins) afin de rappeler au public quel sorte de film il est venu voir. Bref, tout ça pour dire que Joe Dante est relativement libre, sitôt que ça ne coûte pas trop cher.

     Evoquons aussi ce qui saute aux yeux : Dante revendique d’emblée son inspiration pour Les dents de la mer. L’ouverture est presque un copié collé à la différence qu’ici, déjà, on quitte l’aspect carte postale du film de Spielberg : Point de hippies, de plage ni d’aube naissante. Deux adolescents traversent une forêt en pleine nuit, franchissent une grille interdite et trouvent un bassin. L’endroit est glauque, l’eau semble dégueulasse, mais ils y vont de bon cœur. Si la belle copie restaurée permet d’y discerner quelque chose, j’ai le souvenir qu’en VHS on n’y voyait strictement rien dans cette première séquence. Dante est plus fauché que Spielberg. Il garde cependant ce parti pris cher au père d’Amblin de ne jamais voir le(s) monstre(s) d’entrée. Tout se passe à la surface de l’eau : Le garçon se plaint d’avoir été mordu et aussitôt il est aspiré vers le fond. La fille s’égosille à son tour mais sa mort restera hors champ, Dante préférant nous offrir la lune que de gros nuages noirs viennent engloutir. On se dit forcément que Dante (dont c’est le tout premier film) refait Jaws en moins bien. Dans la scène suivante une femme est sur un jeu d’arcade. Le jeu s’appelle Jaws, évidemment. Mais il ne s’agit plus de combattre le requin : C’est elle qui joue le requin et elle doit dévorer des plongeurs. Ça dit deux choses : La première c’est que Dante a conscience d’être dans la roue de Spielberg, il l’affirme de façon à ce qu’on l’évacue. La seconde c’est qu’il est le sale gosse, son héritier mais son versant bis, plus politique, plus ingrat aussi. La musique en est l’illustration parfaite : On quitte la partition parfaite de John Williams pour un truc beaucoup plus informe, romantique et grandiloquent grâce aux envolées de Pino Donaggio. Et pourtant ça va plus loin qu’une simple version parodique de Jaws, c’est toute l’intelligence du bonhomme.

     Au passage, j’ai toujours trouvé ça bluffant d’un point de vue effets spéciaux, et c’est encore le cas aujourd’hui, quarante ans après sa sortie, alors que c’est fait avec rien : des moulures de piranhas agités sur des cordes à linge. La grande idée ce sont les huit images secondes, à la fois pour leur donner une vitesse surréaliste mais aussi pour faire office de cache-misère. Ça parait con mais c’est génial. L’attaque du radeau par exemple, c’est hyper angoissant. En fait ce qui le place au-dessus du lot c’est parce que Dante a conscience qu’il peut être ridicule de par son faible budget. Comme il en a conscience, il le compense par la suggestion, par la cruauté globale des attaques, aussi bien ici dans le carnage du camp d’été que dans celui du parc de loisirs, que là dans la mort brutale du pêcheur ou du papa sur son canoé. C’est cette compensation qui permet d’être choqué par ce que chaque séquence violente véhicule au point d’oublier que les piranhas sont en plastique et font des bruits de sifflet usé. On ne reverra jamais du si bon Z que dans Piranhas. Si tant est qu’on le classifie dans le Z – Spielberg lui-même, préférait le film de Joe Dante au film de Jeannot Szwarc, admettant que Piranha était la seule déclinaison valable à Jaws

     Il y a déjà dans le récit cette curieuse association entre une jeune détective et un alcoolique notoire, ce qui offre un beau buddy-movie très loin des renforts héroïques que le genre sait nous concocter – d’autant que c’est en partie de leur faute si les poissons monstres envahissent les rivières. Et si le film bascule parfois dans une outrance kitch à l’image de ces stridences à chaque apparition des piranha, il sait aussi être très émouvant comme lorsque cette petite fille déambule en larmes à travers les cadavres à la recherche de son père. C’est par moment vraiment violent, Piranha, quand on y réfléchit. Dans Jaws il y a cet enfant au matelas jaune qui se fait bouffer, plus ou moins hors champ. Tandis que là il y a une bobine entière avec des gamins en train de se faire déchiqueter dans un camp d’été. Mais on n’est pas dans le bis pur pour autant : Piranha un beau film sur l’adolescence, déjà, puisque le plus beau personnage du film est une jeune fille qui a peur de l’eau. Et un film diablement intelligent puisque, comme dans Les oiseaux, d’Hitchcock, il y a beaucoup de choses sous la surface. Oiseaux comme piranhas deviennent les métaphores d’une société recroquevillée dans la peur, l’orgueil et l’autorité, autant que ce sont des films fantastiques (un élément déréglé) virant au film de science-fiction (l’univers déréglé) : Dans l’un comme dans l’autre les monstres font presque figure d’extraterrestres. Il faut presque le voir comme un film de guerre.

     Joe Dante est un grand cinéphile. Et dès son premier film, pourtant fauché, il va aussi bien le véhiculer par des choix de mise en scène (à l’image de son ouverture) mais aussi le choix de certains acteurs. On ne va pas tous les citer, mais il convoque par exemple Kevin McCarthy, qui jouait dans L’invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel. Il choisit aussi Keenan Wynn, dont il serait difficile de citer un film tant il en a tourné. Ou encore Dick Miller, qui tournera d’ailleurs presque dans chacun des films de Joe Dante par la suite. Ça prouve combien, Dante, dès son premier film souhaite rendre hommage au cinéma tout entier, sa passion. Et il y a Barbara Steele. J’avais complètement oublié que Barbara Steele jouait là-dedans. J’avais complètement oublié ce personnage, d’ailleurs. Primordial pourtant, jusque dans ce dernier plan comme un retour au Masque du démon, de Mario Bava. Steele là-dedans c’est le visage du Mal le plus insidieux, elle se confie sur une idylle avec le scientifique du laboratoire aux bestioles bizarres, avant de prendre des raccourcis pour des décisions que cette affaire de rivière contournée illustre à merveille.

     C’est toute l’Amérique institutionnelle qui est visée. Parce qu’on est en pleine « guerre fraîche » dans la guerre froide, l’armée prend cher dans Piranha. Cette histoire de prédateurs marins lâchés pour infester les eaux vietnamiennes, qu’on a, sitôt son fiasco, continués de faire muter en secret en prévision d’une nouvelle guerre, c’est à la fois un beau terrain de science-fiction mais aussi une satire féroce de l’absurdité des projets gouvernementaux. L’armée, le gouvernement, sont les méchants du film, les piranhas ne sont que leurs instruments, pire ils souhaitent avant tout s’échapper et sont finalement plus intelligents qu’on le pense : Ils peuvent contourner des rivières sitôt qu’il s’agisse de rejoindre l’océan. La fin est aussi géniale que glaçante. Il n’y a plus de risque, nous dit-on, les monstres dentés sont morts avec la pollution de la rivière. Sauf que c’est Barbara Steele, avec ce ton glaçant et ses yeux de piranha, qui le dit. C’est presque la même fin que Matinee quinze ans plus tard avec les hélicoptères dans le ciel tout en faisant écho à la fin glaçante d’un sublime remake (d’un grand film que Dante adore) sorti la même année : Invasion of the body snatchers, de Philip Kaufman. Bref, Piranha est selon moi, bien plus qu’un simple aquatic monster movie, bien plus qu’une simple copie bis de Jaws.

Panic sur Florida Beach (Matinee) – Joe Dante – 1993

20. Panic sur Florida Beach - Matinee - Joe Dante - 1993Coming attraction.

   8.5   Si Gremlins et Piranhas font partie de mes madeleines incontournables dans la mesure où je les ai tous deux regardé en boucle entre mon enfance et mon adolescence, Joe Dante n’est pourtant pas l’artisan de ces deux seules merveilles. Il faut redécouvrir L’aventure intérieure. Il faut surtout voir Panic sur Florida beach, moins connu du circuit public et pourtant, n’est-il pas son (tardif) chef d’œuvre ? J’avais beaucoup aimé, déjà, en le découvrant il y a quelques années. En fait c’est immense, tout simplement. C’est son film le plus ample, couvrant les deux grandes obsessions de son adolescence : Son amour pour le cinéma bis et l’angoisse nucléaire. Key West devient ce carrefour, de peur, d’amour et de plaisir, accablée par la violence du réel (la crise des missiles de Cuba), libérée par son utopie illusoire (le cinéma sauve des vies, l’amour aussi).

     Laurence Woolsey est un cinéaste inspiré d’Hitchcock, son avatar de seconde zone : Les présentations, le cigare, les postures. Lorsque Matinee s’ouvre sur la bande-annonce de Mant ! (Le prochain rendez-vous horrifique du samedi, dans la ville de Key West) il n’est pas interdit de penser aux Oiseaux, ni de voir en son précédent une copie cheap de Psychose. Mais c’est aussi à William Castle que Woosley se rapproche, dans son appétit d’inventions, truffant ses films de procédés 4D (gérés à distance au moyen d’un système de trucages millimétrés) de façon à ce que l’écran et la salle entrent en fusion. C’est d’autant plus beau que William Castle a toujours été dans l’ombre d’Alfred Hitchcock. C’était le Hitchcock du pauvre, super connu des déviants mais connu des cinéphiles uniquement pour avoir produit Rosemary’s baby de Polanski. Lorsque le gamin de la station essence demande un autographe à Woosley il remercie Hitchcock, plus qu’un clin d’œil à Castle, forcément.

     Gene, 14 ans, discret, érudit, est inquiet pour son père, militaire de la base navale de Key West. En guise de consolation, il écume les séances de cinéma horrifique et attend vivement la venue de l’un de ses maîtres, le fameux Lawrence Woosley. Ce gamin c’est Joe Dante, évidemment. Matinee est ouvertement autobiographique, même si Dante a davantage l’âge du petit frère à l’époque où se déroule l’action du film. Sa grande originalité est d’être une projection aussi réelle que fantasmée de l’enfance de Joe Dante : La trouille du nucléaire avec la crise des missiles de Cuba croise l’amour pour le cinéma bis et l’amour tout court. Si Sandra tape dans l’œil de Gene c’est autant parce qu’elle a tenté de braver le dispositif de sécurité complètement absurde de l’établissement scolaire, que parce qu’elle est sa projection féminine rêvée, dans la mesure où ses parents semblent être des mordus de cinéma bis.  

     Ce qui est très beau chez Joe Dante, en tout cas dans Matinee c’est qu’il se place constamment du point de vue de l’enfant ou bien des adultes qui sont encore des enfants – à l’image de Lawrence Woosley, forcément, mais aussi des parents de Sandra. Joe Dante c’est l’émerveillement avant tout. Mais c’est un émerveillement conscient du réel, conscient de la fabrication. La magie n’est jamais niaise chez Dante, tout est faux, chacun le sait. Les adultes, les autres ont perdu cet attrait pour la magie, ils se sont recroquevillés dans la peur, sont atrocement ridicules tous ensemble et se ressemblent tous, à l’image de la séquence du supermarché. Les enfants sont les spectateurs de cette horreur et de cette peur – cf la mère de Gene, coincée devant sa télévision, soit pour écouter les news de Cuba, soit pour revoir des images de son mari absent.

     Ce qui m’a toujours un peu dérangé chez Dante c’est son amour pour le cartoon et donc le penchant de chacun de ses films moins pour les incrustations animées (il en fait relativement peu) mais pour cette dynamique cartoon. On peut trouver ça dans l’effervescence de L’aventure intérieure, par exemple, mais surtout dans Gremlins 2 – qu’il me faudrait toutefois revoir. Le premier volet jouait moins sur cet amour pour l’animation burlesque que sur le cinéma horrifique, cinéma de créatures. Et Panic sur Florida beach est probablement celui de ses films qui s’en affranchit le plus, lui rendant hommage le temps d’une courte séquence durant laquelle Woosley dessine sur un mur de brique un chien qui prend vie. C’est très court, typique de Joe Dante, mais ça disparait aussitôt.

     Je pense qu’objectivement, pour ce qu’il traite du rêve de cinéma et de l’angoisse du nucléaire c’est son film le plus important, le plus passionnant. Il y a ce mélange de réel d’une Amérique paranoïaque et le pur fantasme de série B. Avec ce dénominateur commun qu’est la peur. Matinee est l’œuvre d’un cinéaste fasciné par l’espace d’interaction qui peut exister entre le film et le spectateur, persuadé qu’il est capable de briser cette frontière de la fiction – Ce qui se déroule dans le film évidemment, quand le balcon s’écroule sur les images de champignons nucléaires, ou plus simplement quand les sièges balance des décharges, les murs tremblent. En ce sens, l’ouverture de Mant ! nous plonge d’emblée dans une ambiance qui couplerait l’associable : La jetée, de Marker et Tarantula, de Jack Arnold. Une fois encore c’est cette curieuse combinaison qui rend la scène fascinante. Et tout le film tient là-dessus.

     La fin, somptueuse, marque aussi bien la fin d’une époque (le cinéma explose mais va se reconstruire) qu’elle ouvre sur un happy-end provisoire : Le retour des hélicoptères marquent le retour du papa (et le plan des ados sur la plage évoque une fin idyllique) et pourtant dans ce tout dernier plan, c’est l’hélico lui-même que l’on voit, un plan qui pourrait tout aussi bien marquer le début de la guerre du Vietnam. Ce dernier plan c’est quasi Apocalypse Now. Cette ambiguïté crée une autre passerelle : 1962 c’est la crise de Cuba mais c’est aussi un an avant l’assassinat de Kennedy. C’est toute l’Amérique qui s’apprête à changer. Autant que le cinéma de Key West. Autant que ces familles, ces gamins, cet état d’esprit. Si le film semble clairement dire qu’il vaut mieux se faire peur au cinéma, cette peur, encore abstraite, apparait bien réelle et palpable dans ce dernier plan d’hélicoptère.


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