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Under the skin – Jonathan Glazer – 2014

Under the skin - Jonathan Glazer - 2014 dans * 2014 : Top 10 under-the-skinStar extraterrestre.

   8.3   La douce mélodie d’Under the skin, aussi violente que douce par ailleurs, naît de la succession de rencontres au volant d’une voiture traversant les rues désolées d’un Glasgow nocturne. C’est une image qui reviendra dont on ne se séparera pas. Une répétition ponctuée par le même rituel contenant les mêmes mots d’apprivoisement, parure suffisante pour masquer la différence de cet être hybride qui conduit le véhicule autant que le rythme et le récit.

     C’est probablement la chose la plus fascinante, terrifiante, sidérante que l’on verra sur un écran de cinéma cette année. On pourrait grossièrement situer ça entre Pola X, Sombre et Holy motors, formellement parlant. L’univers sonore (dément) rappelle celui de Penderecki dans Shining couplé avec celui d’Hermann de Psychose. Rien que ça, oui. Il y a au moins, entre autres, deux images incroyables, que je ne suis pas prêt d’oublier.

     Le film s’ouvrait sur la modélisation d’un œil. Non la transformation totale, mais celle de l’œil, simple, précis, apparenté ici à un assemblage astral, un œil/planète, toujours très Kubrickien dans la forme. Ce film-là qui pourrait n’être que resucée de films emblématiques définis, trouve une respiration singulière le tout sans faire étalage de prouesses techniques optant pour un mélange discret d’effets sonores et d’ondulations rythmiques participant à la fascination globale qu’il exerce pendant et après le visionnage. Under the skin a cette faculté de s’installer durablement et progressivement dans la mémoire.

     Une ambiance unique s’installe aussi, de part ce choix géographique, l’Ecosse, puisque les éléments y sont froids, absurdes, puissants. L’immensité qui caractérise cette terre n’a rien de séductrice, c’est une immensité terrifiante, scandaleuse, en témoigne cette image solitaire parmi d’autres d’une montagne rocheuse à peine enneigée où s’échoue un lac serein balayé par des vents tourbillonnants. Ou ce village vallonné dans lequel l’extraterrestre se perd, habité d’une route sinueuse bordée de plaines monstrueuses mais peuplées. Ou bien cet abri esseulé au beau milieu d’une forêt magnifique, gigantesque, cauchemardesque duquel s’échappe un doux rêve d’osmose – Corps forêt – anéantie par une caresse inopinée, dégueulasse.

     De ces routes désertes dont il n’aurait pu garder que la géométrie redoutable, le film offre un double contrepoint intéressant, partagé entre la fulgurance du mouvement et le hors-champ flottant : un sillonnement rapide à bord d’une moto accentuant la crainte éprouvée face à ce mystérieux émissaire et l’intérieur d’un van variant les emplacements en son sein afin de créer une sorte de vertige claustrophobe. Le film construit méthodiquement un état de perdition absolu devant cet inconnu géographique, puisqu’il fusionne très vite le spectateur avec le personnage extraterrestre. Les images volées de Glasgow accentuent cette identification.

     Il faut produire du décalage. Et rien n’est plus fort que cette dualité. Entre l’intime et l’immense, à l’instar des films d’Antonioni, dont on pourrait rapprocher ici L’aventura. Voire de Rossellini puisque l’on pense beaucoup à son Voyage en Italie, les deux personnages faisant une expérience topologique similaire. Glasgow ici, Naples là. C’est ici une actrice qui joue un extraterrestre à l’intérieur d’un corps de femme. L’idée en elle-même est déjà forte et sujette à fascination. Il faut voir Scarlett Johansson laisser échapper un monceau de soutien-gorge de son petit pull rose, jouer ce corps qui singe très maladroitement ses semblables d’occasion. Je pense que c’est un grand film sur la solitude et l’acceptation de sa propre monstruosité.

     La dualité se trouve partout, de ces premiers plans contant la fabrication du clone avec cet œil désaffectée observant celui de la morte d’où s’échappe une larme, à ce dernier, très beau, où une fumée noire s’échappe d’un épais manteau neigeux. Cet extraterrestre d’abord vêtue d’un épais manteau de fourrure, sur le bord d’une plage comme dans une boite de nuit, puis en quête de sa transformation humaine en arborant un fin pull rose sur les Highlands. On pourrait se retrouver devant une schématisation semblable durant les différentes rencontres de ses proies mais le cinéaste évite la lourdeur de la caractérisation, il crée une sorte d’uniformité de la solitude.

     Le film pourrait être très binaire et programmatique mais il est systématiquement parcouru de fulgurances auxquelles on n’échappe pas, tout simplement parce qu’elles installent un nouveau cadre, une force inattendue qui brise l’aléa répétitif, à l’image de cette séquence de plage où la froide invulnérabilité de l’océan et ses rouleaux monstrueux emportent les corps abstraitement (tout en hors-champ) tout en abandonnant un enfant à ses larmes, dans une image sidérante de progéniture minuscule laissée là sur des rivages s’égosillant au crépuscule. Image aussi perturbante que celle de cet enfant poursuivi par la hache et les gémissements de son père dans le labyrinthe de Shining, encore. C’est dire dans quel état j’ai fini la projection.

     L’autre image forte c’est cet espace noir (qui pourrait être le fond vert de ces nombreux blockbusters) qui devient mystérieux par sa forme. Abstrait, il y abrite un liquide fondu avec le décor, mer d’encre sur laquelle l’extraterrestre peut marcher tandis que l’humain piégé (et son appétit sexuel aiguisé) s’y fait engloutir. Durant la troisième séquence similaire (répétant ce procédé d’engloutissement des hommes) nous découvrons enfin l’espace du dessous, bleu et tyrannique, aux apparences de profondeurs lointaines d’un océan gigantesque, dans lequel le corps, ingéré et digéré, est si puissamment anéanti qu’il se froisse, se déchire, implose, pour devenir ce linceul (drap flottant Brissaldien) dont le contenu volatilisé semble se transformer (sans que l’on en soit certain ni convaincu) en masse lourde de matière rouge emportée mécaniquement vers la lumière. Mais c’est bien cette image sous l’eau qui marque tant elle demande beaucoup de confrontation avec le regard, celui de cet être prisonnier qui a stocké en son œil cette peur de l’aspiration, cette souffrance de la digestion dont il fait l’expérience avant son brutal remplacement. Image la plus terrifiante vue depuis le visage difforme dans Inland Empire, de David Lynch.

     Le personnage extraterrestre a cette même froideur de l’âme face aux humains. Elle n’est jamais guidée par un questionnement moral mais pourtant subit face à la difformité un dérèglement psychique interne, comme pouvait subir en son temps l’ordinateur Hal dans une certaine odyssée Kubrickienne. Cette question de l’apitoiement la dépasse et son décalage nous dépasse. Elle peut donc naturellement trouver une forme d’empathie identificatrice (déréglée) pour cet homme (éléphant) aux traits éloignés de la norme, qui navigue dans le rêve plutôt que dans le désir (comparé aux précédents hommes dont elle fait la rencontre) et restée complètement indifférente face aux pleurs d’un bambin.

     Cette part de gâteau ou ce corps nus observé dans le miroir font écho à son désir d’humanité mais vite bousculés par la réalité et la négation de son identité. Elle imite l’être humain en portant à sa bouche un morceau de gâteau, délicatement, discrètement afin de se fondre dans la masse mais ne peut l’ingérer et le recrache aussitôt. Plus tard, c’est en séduisant un garçon jusqu’aux ébats qu’elle se rend compte de l’inexistence de son sexe (superbe scène à la lumière). Ce sont deux scènes très belles puisque l’extraterrestre tente d’y imiter l’être humain au-delà de ses apparences, éprouver le désir sexuel et celui de manger, rechercher le désir personnel. Eprouver du plaisir pour elle, tandis que jusqu’ici ses approches mécaniques (parfois aussi sensuelles qu’ambiguës) étaient systématiquement dévouées à l’autre, pour piéger l’autre. Elle découvre la sensibilité des Hommes. Mais aussi qu’elle ne peut cohabiter avec eux.

     C’est avant tout une chasse, opaque et programmatique, accompagnée d’un émissaire, à la fois formateur et nettoyeur, il surveille, va et vient, accentue cette angoisse de l’insondable. Chasse mécanique qui marque une fragilité que l’on ressent assez vite, sans doute parce qu’elle échoit à ce corps de star, qui quoique robotisé et désaffecté, garde cette enveloppe douce et sensuelle qu’on lui prête, ne pouvait être véritablement effacé, même habité par l’alien. Etrange année pour l’actrice qui après n’avoir donné que sa voix à un ordinateur campe ici un extraterrestre dans la peau d’un être humain. Her, Under the skin, dans chaque cas c’est tenter de voir à travers.


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