Archives pour la catégorie Jules

Mon voisin Totoro (Tonari no Totoro) – Hayao Miyazaki – 1988

14. Mon voisin Totoro - Tonari no Totoro - Hayao Miyazaki - 1988L’esprit de la forêt.

   9.0   Chacun sait que Mon voisin Totoro, troisième long métrage du cinéaste japonais Hayao Miyazaki, fait partie de ces films à montrer (impérativement) dès le plus jeune âge. Plébiscite qu’il n’a pas volé tant il répond admirablement à la délicate association du cinéma et de l’enfance, de la découverte et de l’émerveillement, de l’expérience de la vie et de l’initiation à l’autonomie, quelque part entre L’esprit de la ruche, de Victor Erice,  Où est la maison de mon ami ? d’Abbas Kiarostami et Rentrée des classes, de Jacques Rozier. Le chainon manquant. Idéal, magnifique.

     Au-delà du fait que toutes les conditions étaient réunies de mon côté, j’ai vraiment l’impression d’avoir découvert le plus beau film d’animation du monde. Sans aucun doute le plus beau Miyazaki, à mes yeux – Et pourtant j’aime déjà énormément Chihiro et Le vent se lève. Non, je n’avais jamais vu Mon voisin Totoro. Il a fallu que je le découvre, dans un élan non prémédité, au cinéma, un matin de fête des pères, accompagné de mon petit garçon, qui voyait là son tout premier Miyazaki. D’ores et déjà l’une des plus belles séances de cinéma de ma vie.

     Totoro c’est une grosse bête mystérieuse avec un gros ventre, des yeux tout ronds et de grandes dents, mais pas pour te manger, mon enfant, non , elles lui servent seulement à sourire. Il arrive toujours au bon moment. Et il est accompagné de plein de petits Totoro. Le récit aurait pu lui adjoindre une Némésis mais même pas : Il n’y a pas de méchant dans Mon voisin Totoro. Il n’y en n’a pas besoin. Comme on serait tenté de dire qu’il est un conte de fée sans princesse ni prince charmant. Et qu’il a son rythme à lui, loin de celui offert par les productions Disney. C’est l’un des films les plus doux qui puisse exister. L’un des plus beaux films sur l’enfance, aussi, tant il s’agit de suivre le quotidien de Satsuki et Mei, deux jeunes sœurs, découvrant leur nouvelle maison, dans un coin de campagne isolé.

     La nature est la plus belle chose à voir. La veille baraque le plus beau terrain d’exploration. Tout aspire à la poésie la plus simple : Observer les têtards dans la rivière ; Faire la lessive au lavoir dans le jardin ; découvrir chaque pièce, chaque recoin de son nouveau chez soi ; Etre émerveillé par un camphrier gigantesque ; Ramasser les glands qui tombent de la soupente ; Jouer avec les noiraudes : ces petites boules de suies enchantées, effrayées par la lumière du jour ; Accompagner Satsuki pour ses journées d’école ; Regarder Mei faire seules ses propres découvertes ; et bientôt faire la connaissance de Totoro, dans un coin de forêt merveilleux qui n’est pas sans rappeler les pérégrinations d’Alice, au pays des merveilles. La noirceur, ce sont les éléments qui la convoquent : la pluie, la nuit, les bruits. Mais il y a toujours un moyen d’en triompher. Il y a aussi le retard du papa lorsque les filles attendent le bus, pour le coup c’est une vraie peur enfantine, mais elle est désamorcée, par Totoro et son chat-bus, un gag de parapluie et l’arrivée tardive du papa, dont on oublie finalement qu’elle est tardive.

     Une gravité plus nette, mais peut-être plus abstraite pour le public enfantin, se dégage de cette ivresse de découvertes et de douceurs. Satsuki et Mei ont emménagé ici avec leur papa, en vue d’aller plus facilement rendre visite à leur maman, à l’hôpital. On ne saura pas bien de quel mal elle est atteinte mais une réponse serait à chercher vers l’autobiographie, puisque étant petit, Hayao Miyazaki fut longtemps privé de sa mère, soignée de la tuberculose. Mais il est presque inutile d’avoir connaissance de ça pour apprécier pleinement la mélancolie de ce voyage, d’éprouver le manque de ces deux fillettes et ce d’autant plus lorsque la plus jeune, désespérée de ne pas voir revenir sa mère, prend ses jambes à son cou pour la rejoindre. Il faut voir la quête de sa grande sœur pour la retrouver, la bienveillance des gens du village, la tendresse du père et l’héroïque Totoro accompagné de son chat-bus. Une merveille.

Panda petit panda (Panda-Kopanda, Panda-Kopanda Amefuri, Circus no Maki) – Isao Takahata – 1973

03. Panda petit panda - Panda-Kopanda, Panda-Kopanda Amefuri, Circus no Maki - Isao Takahata - 1973Le conte de Mimiko.

   6.0   Etrange comme ce film peut sembler bisounours, dans sa relation entre la petite fille et les pandas échappés d’un zoo, autant que tragique, dans la mesure où l’on sait en filigrane, d’une part que cette petite fille n’a pas de parents, d’autre part qu’elle raconte ses aventures à sa grand-mère – qui est parti on ne sait trop où dès la première séquence du film et en un sens on peut s’imaginer qu’elle ne reviendra pas – de façon épistolaire. Et tout le film est habité par ce surplus de naïveté, disons plutôt de fine tendresse contagieuse, jusque dans l’épisode du cirque et de l’inondation, dans lequel on se sent bien sans pour autant qu’on n’oublie ce statut d’orpheline de Mimiko et celui de Pandi, ce petit panda sans mère. Si la première partie du film raconte cette cohabitation insolite, c’est aussi pour composer une famille qu’ils se rencontrent. Et ça c’est très beau. Mais un peu chelou puisque Mimiko se réclame à la fois comme maman de Pandi et fille du papa de Pandi. Mais c’est pas grave, c’est que de l’amour. Quand enfin ils aident tous trois un petit tigre perdu, échappé d’un cirque, à retrouver sa mère, on peut se dire que la boucle est bouclée et qu’on a dans ce récit tout simple beaucoup de Miyazaki (il est à l’écriture ici) avant l’heure. Pour ce qui est du dessin, Takahata est loin de l’aura esthétique qui parcourt Le conte de la princesse Kaguya, c’est moins ambitieux, plus schématique mais les cadres sont déjà beaux, dans leur composition et leur étirement. Ravi d’avoir fait la découverte de l’un des tous premiers films de Takahata, en salle, accompagné de mon fiston. Un beau médicament qui donne le sourire et te fait fredonner sa petite musique un long moment après son visionnage.

Pierre Lapin (Peter Rabbit) – Will Gluck – 2018

05. Pierre Lapin - Peter Rabbit - Will Gluck - 2018Jardin de pierres.

   5.0   J’attendais un truc neuneu (j’y suis allé pour accompagner mon fils, qui aime bien les épisodes télévisés) et en fait c’est plutôt cool. L’animation se marie bien avec les prises de vues réelles, ça fait pas mal aux yeux comme chez les Schtroumpfs et autres Chipmunks. On va pas dire que c’est du niveau Wes Anderson dans le dessin mais c’est soigné, et l’on retrouve un plaisir proche de celui de Paddington, humour anglais compris. Il y a d’ailleurs de très bons gags (et d’autres très limites comme la carotte) j’ai donc ri à plusieurs reprises. Et mine de rien ça revisite le triangle amoureux de façon originale puisque Pierre Lapin affronte (la baston centrale est super bien fichue au passage, comme tous les autres moments d’action) un londonien psychorigide, car ils sont tous deux amoureux de Rose Byrne. On les comprend. Il y a aussi tout un tas de beaux seconds personnages comme les sœurs de Pierre, triplés se disputant le droit d’ainesse, son meilleur pote Jeannot et sa veste ton sur ton, un cochon au régime et une bande d’oiseaux chanteurs délicieusement malchanceux.

Coco – Lee Unkrich & Adrian Molina – 2017

26. Coco - Lee Unkrich & Adrian Molina - 2017Réparer les vivants et les morts.

   9.0   Déjà, sans faire de faux roulements de tambours, c’est absolument somptueux, visuellement parlant. Dans un monde comme dans l’autre. Dans le jour comme dans la nuit. L’horizontalité ici, la verticalité là. Les rues du village mexicain autant que le labyrinthe urbain chez les morts. C’est plein de détails qui pullulent, de profondeur hallucinante, d’explosions de couleurs. C’est un émerveillement de chaque instant.

     Il y a quelque chose de plus simple dans ce nouveau voyage Pixar et le film annonce clairement la couleur dans son générique d’ouverture puisque les crédits sont affichés sur des fresques de papier découpé : Il y a déjà cette notion d’intimité familiale dans ces décorations de fête des morts et donc, forcément, une plongée dans la culture mexicaine. Alors c’est sûr qu’on n’est plus dans le cerveau d’une petite fille, mais l’idée est tout aussi excitante.

     Au début du film, chez les vivants, les personnages sont parfaitement dessinés. Et c’est pas si évident car on les quitte très vite. Et quand on les retrouve on chiale. Miguel est le jeune héros que Pixar méritait d’avoir, avec ses qualités et ses imperfections. Un Vice-Versa sur le personnage de Miguel, imagine un peu ce que ça pourrait donner. Il y a un discours passionnant sur l’ambivalence rêves/famille, l’abandon et le deuil, sur les vérités qu’on croit détenir, sur les notions d’art, de réussite.

     J’ai d’abord eu peur que le film utilise deux comic-sidekicks trop identifiables, avec le chien Danté et le mort Hector. Quand on sait ce que le récit réserve au second, les doutes sont vite envolés. Déjà ça (l’échange des rôles, l’imposture, le poison…) c’est à te faire chialer. Mais ce qu’on va broder autour d’Hector et de Mama Coco, mamma mia. Difficile de trouver un équivalent mais j’ai un peu l’impression que Fassbinder ou Sirk ont débarqué chez Pixar, si tu vois ce que je veux dire.

     Chez les vivants, « Dia de los muertos » leur donne l’occasion d’offrir des présents (offrandes, fleurs, nourritures) à leurs morts. Afin de revoir leurs descendants, les ancêtres, eux, traversent la douane qui vérifie qu’ils ne sont pas oubliés des vivants, qu’il y a des photos d’eux dans le vrai monde. Afin de revoir les vivants, les morts doivent traverser un pont tout en pétales dorés. C’est le plus beau viaduc qu’on aura vu au cinéma en 2017, après celui, surplombant le village dans La Villa, de Guédiguian.

     Dans le cas tragique où aucune photo d’eux n’orne d’autel, ils n’ont pas accès au pont, ne peuvent même pas forcer la traversée puisqu’ils s’enfoncent dans les pétales comme dans les sables mouvants. Idée absolument vertigineuse qui en amène une autre : Les morts peuvent aussi mourir dans le monde des morts, puisque sitôt qu’on les oublie, ils meurent physiquement à petit feu avant que leur âme, envahie par la tristesse, ne s’évapore à jamais. On savait les studios Pixar inventifs et capables de nous faire chialer en voyant des jouets attirés dans un incinérateur, mais je pensais toutefois pas qu’on irait jusqu’à pleurer la mort des morts.

     Ils passent donc la douane. Ou tentent de passer la douane à l’image d’Hector, qui sent qu’on l’oublie et se déguise en Frida Kahlo – Running-gag absolument génial. Comme souvent chez Pixar quand c’est drôle ça peut aussi être très drôle. Et ce qui est très beau (et pas si gratuit) avec ce gag c’est qu’il rejoint le récit : Dès l’instant que tu te situes dans la mémoire commune, tu ne risques pas de disparaître. Ça dit de belles choses sur l’imposture (déjà au cœur de Là-haut), de ces stars qu’on glorifie pour rien et de ces artistes de l’ombre qui sont les vrais perdants de l’Histoire. Hector en fait partie, le film prendra son temps pour nous le faire comprendre. On peut le sentir venir dès le départ, j’imagine, personnellement j’y ai vu que du feu, pour moi il était très vite évident qu’Ernesto de la Cruz soit l’arrière-grand-père de Miguel, sans doute car j’étais à fond dans le film comme jamais je ne l’avais été dans un Pixar – Voire dans un dessin animé tout court.

     Coco trouve grâce à mes yeux dans sa façon de jouer sur deux registres difficilement conciliables puisque c’est à la fois un film festif et féérique, donc conforme à son idée de base (Le jour des morts) et un mélodrame bouleversant. Le film brise la frontière entre les deux mondes, fait rejoindre les vivants et les morts, perturbe toute notion de temporalité et le tragique « cours normal des choses » comme jamais on l’avait ressenti depuis Titanic. Mama Coco c’est un peu Rose Dawson, avec moins le souvenir d’une passion que celui d’un père. Le dessin est remplacé par une chanson, le bijou par une photo déchirée, mais dans les deux cas c’est un visage tout en rides qui nous transporte dans le vertige du temps.

     Et puis ça pourrait n’être qu’un détail dans les investigations de Miguel lors de sa traversée du monde des morts, mais son guide (Hector) pour voir son ancêtre, lui demande d’emmener une photo de lui pour pas qu’on l’oublie et qu’il puisse un jour revoir sa fille. Cette simple photo, revenue d’entre les morts, était au cœur d’un autre film cette année, le magnifique Carré 35, d’Eric Caravaca. C’était la petite touche en plus, me concernant : Les larmes discrètes allaient se transformer en torrents.

     Pour finir, petite anecdote personnelle. J’y suis allé avec mon fils. Je pense pouvoir dire qu’il s’agit là de notre première vraie claque émotionnelle ensemble dans une salle de cinéma. C’est simple on pleurait tous les deux à la fin. « Papa c’était trop triste » m’a-t-il chuchoté dans l’oreille quand le générique est arrivé. Devant nous se trouvaient un père avec ses trois enfants, deux garçons qui avaient sensiblement le même âge que le mien et une petite fille de huit ans. Elle était inconsolable, complètement défaite, c’était terrible. Et le papa était dans le même état que nous. Punaise, j’avais déjà du mal à gérer l’émotion de mon fils et la mienne alors en gérer quatre, bravo, mec. On a discuté un peu en sortant. Il m’a dit que sa fille avait toujours été comme ça, hyper sensible, hyper empathique. « C’est sa force » a-t-il ajouté. J’ai trouvé ça très beau. Et puis nous bah on a titubé comme ça jusqu’à la maison.

Le mécano de la Général (The General) – Buster Keaton et Clyde Bruckman – 1927

16. Le mécano de la Général - The General - Buster Keaton et Clyde Bruckman - 1927De la guerre pour les braves.

   7.5   Sur notre lancée nous sommes allés, mon fils et moi, voir l’un des films les plus estimés de Buster Keaton, ce bien que Coco, le dernier Pixar, nous fasse de l’œil – La prochaine fois, sans doute. J’avais déjà vu Le mécano de la Général il y a longtemps mais c’est toujours mieux sur grand écran, d’autant que voies ferrées obligent (le film se déroule principalement à bord de trains) Keaton utilise l’espace à sa disposition à merveille, la profondeur de champ et les plans larges de façon assez bluffante. Et il reconstruit à sa sauce deux événements marquants de l’histoire sécessionniste : Le raid d’Andrews et la bataille de Rock River – Qu’il solde par la chute d’une (vraie) locomotive dans la rivière.

     La guerre de Sécession éclate. Johnny aka Keaton, simple mécanicien de locomotive, souhaite s’engager dans les forces armées sudistes pour séduire sa promise, fille d’un grand colonel. La rampe de lancement dans le cinéma de Keaton c’est souvent une fille. En grand romantique, il veut qu’on le couvre de lauriers, pour la rendre fière. Sauf qu’en petit gabarit qu’il est, on ne le convie pas dans les troupes et les ruses n’y feront rien. C’est par ses maladresses et sa (mal)chance que Keaton se retrouve embringué dans la guerre et qu’il va avoir emprise sur elle, infiltré d’un côté puis de l’autre. D’autant plus lorsque ses deux amours (la locomotive et la fille) sont enlevées par des espions nordistes.

     J’allais pas lui imposer la gageure de dresser un top :D mais j’ai tout de même demandé à mon fils, au sortir de la salle, lequel des deux films de Keaton (Cadet d’eau douce, samedi dernier ou Le mécano de la Général cette fois) il avait préféré. Les deux m’a-t-il répondu spontanément – Pour me faire plaisir, probablement et/ou ne pas risquer d’entrer en conflit avec moi. J’aurais toutefois juré qu’il avait été plus réceptif à Cadet d’eau douce, mais c’est sans doute moi. Car y a pas photo à mes yeux. Keaton est ici plus en force, plus lourd dans sa mécanique burlesque, moins fluide dans sa narration – trop de cartons explicatifs notamment. Mais bon, ça reste génial, hein.

Cadet d’eau douce (Steamboat Bill Jr.) – Buster Keaton & Charles Reisner – 1928

10. Cadet d'eau douce - Steamboat Bill Jr - Buster Keaton & Charles Reisner - 1928Super-bonheur.

   9.0   Je réalise là plusieurs de mes doux rêves. Voir un Keaton au cinéma, déjà, puisque ça ne m’était encore pas arrivé. Découvrir un film de Keaton au cinéma – J’en connais quelques-uns et compte d’ailleurs revoir The General en salle, mais jamais je n’avais vu Steamboat Bill Jr, pourtant considéré comme étant l’une de ses plus franches réussites. Et faire découvrir Buster Keaton à mon fils, depuis le temps que je lui en cause et lui répète que c’est un cousin de Charlot – Qu’il adore. Alors quand le film en question c’est Steamboat Bill Jr aka Cadet d’eau douce (J’aime bien, on dirait une insulte du Capitaine Haddock) cette merveille absolue, le plaisir ne peut qu’être total.

     En cale d’un port du Mississipi, les mariniers de deux rafiots de compagnies concurrentes se toisent poliment. Un matin, le capitaine du modeste Steamboat Bill. s’en va à la gare chercher son rejeton, de retour de sa vie estudiantine. Si le père est une armoire bourrue tout en grimaces et grands gestes, le fils est un frêle oiseau, coiffé d’un béret, muni d’un ukulélé, impassible et dont chacun des mouvements ouvre des gouffres de poésie. Le père voudrait qu’il travaille à ses côtés (Pour le remplacer dans son affaire) mais il est trop maladroit, trop rêveur, trop empoté pour supporter le poids de telles responsabilités, pour tutoyer la virilité de son père. Les manettes, câbles, cordes sont pour lui des objets du décor, des trucs inutiles et chacune de ses maladresses, chacun de ses trébuchements sont des possibilités de catastrophes.

     Keaton s’amuse de cet espace, cette gare, ces quais, ce salon de barbier, ce magasin de chapeaux (la séquence des essayages est un sommet de drôlerie keatonienne), avant de laisser libre court à ses grandes inspirations sur le bateau, puis d’un bateau vers l’autre. Car sans surprise, Keaton va tomber amoureux. Et pas de n’importe qui puisqu’il tente de séduire la fille du riche propriétaire de la compagnie d’à côté – Relents de Malec et la voisine, forcément qu’on y pense. Le cœur de Keaton faisant des bonds à tenter par tous les moyens de rejoindre celle qu’il aime (contre l’avis et la fierté de son père qui le cloitre d’abord dans sa cabine – dont il s’extirpera sur une pirouette d’évasion jubilatoire) c’est finalement son corps qui à mesure semble de plus en plus élastique. Il se cogne, il glisse, tombe à l’eau, se cogne à nouveau.

     Impossible d’atteindre sa promise. D’autant qu’il va bientôt se mettre en tête de libérer son père de prison – enfermé pour s’être violemment battu avec son concurrent. Sans raconter ce qui se déroule dans cette prison de fortune, repenser ne serait-ce qu’à Keaton, débarquant sifflotant, une baguette sous le bras, me fait hurler de rire. Et si y avait que ça. Mais non, il reste au film une dernière cartouche, la plus belle, la plus folle : Le village va affronter une gigantesque tempête, qui fait tomber les cloisons (On retient notamment le gag voyant une maison s’écrouler sur Keaton sauvé uniquement parce qu’il se trouvait à l’endroit d’une lucarne), fait voyager la prison jusque dans le fleuve, fait glisser des lits au milieu d’une écurie, fait voler Keaton qui s’accroche comme il peut aux arbres qui bientôt se déracinent – Naissance du film catastrophe, sans sourciller. Et par un miracle génialement improbable, Keaton l’antihéros de base se transforme en superhéros et sauve tout le monde – Magnifique idée que de le voir piloter à distance les deux bateaux à aubes, avec des cordes comme un marionnettiste le ferait avec ses pantins ou un metteur en scène avec son décor et ses acteurs.

     Mon fils est sorti de la salle, le sourire greffé sur les lèvres, en faisant semblant de glisser et se cogner partout. Contaminé par la magie keatonienne. S’écroulant entre deux rangées de sièges, une dame lui demande s’il ne s’est pas fait mal. « Mais non, je suis Buster Keaton ! » a-t-il lâché. J’étais un peu gêné mais aussi très touché qu’il ait autant voyagé dans le film que moi.

Ernest et Célestine en hiver – Julien Chheng & Jean-Christophe Roger – 2017

09. Ernest et Célestine en hiver - Julien Chheng & Jean-Christophe Roger - 2017La classe de neige.

   4.5   Un tout autre format, cette fois, pour la suite des aventures de l’ours (plus si) grognon et de la souris malicieuse, puisqu’il s’agit de quatre petites histoires indépendantes (avec une oie sauvage, un bouton d’accordéon, le blizzard, un bal de souris) pêchées dans la collection de court-métrage diffusée depuis cette année sur France 5, inspirées des planches des bouquins de Gabrielle Vincent. Pas grand intérêt dans la mesure où ce qui faisait sortir du lot le long métrage c’était justement le fait que ces aventures soient exploitées sur un format long. Ceci dit, le film racontait la rencontre entre Ernest et Célestine, après avoir montré le décalage avec leur monde respectif, la matière était plus conséquente, ceci explique sans doute cela. Pour cette collection hivernale, on reprend à la façon des exploitations télévisuelles et ce d’autant plus que d’un point de vue purement graphique, le dessin est moins spontané, moins inventif, le trait plus léché. Les situations sont plus téléphonées (Mais j’aime bien le running gag de la souris verte) et les personnages forcément moins développés. Ceci étant, le charme opère toujours puisque la relation entre Célestine et Ernest est toujours pleine de vie, de camaraderie, de bienveillance. Dommage qu’elle ne s’articule plus autour de cette difficulté à faire côtoyer deux univers opposés (Ours et Souris, extérieur et souterrain) autrement que par de minuscules saynètes montées sur gags, plus ou moins réussies. Disons que dorénavant, ça ressemble davantage à du Mascha & Michka. Vu en salle avec mon fils, ce qui ajoute forcément à mon indulgence à l’égard de ce quadruple programme, fans que nous sommes tous deux du film sorti en 2012. Mais la voix de Lambert Wilson nous a manqué.

Paddington 2 – Paul King – 2017

32. Paddington 2 - Paul King - 2017De l’influence de la marmelade sur l’ambiance carcérale.

   6.0   Comme convenu depuis le rattrapage télé du premier volet, nous sommes allés, mon fils et moi, découvrir la suite des aventures du petit ours londonien, en duffle-coat et chapeau rouge, amoureux de marmelade, au cinéma. Un plaisir de chaque instant. De voir mon fiston rire de bon cœur à de nombreuses reprises, d’une part. De constater que le film se place dans la continuité du premier, toujours aussi généreux, rythmé, avec plein de trouvailles visuelles et la classe so british. Hugh Grant y joue d’ailleurs le super méchant (C’était Nicole Kidman dans le premier) et on sent qu’il y prend autant de plaisir que nous. Il y a aussi un rôle de taulard-cuistot récalcitrant, mais finalement plus nounours que récalcitrant, campé avec malice par le trop rare (dans des bons films) Brendan Gleeson. Il y a aussi une séquence désopilante dans un salon de coiffure. Une course-poursuite (façon Tintin) à bord d’un train, très réussie, efficace. Une évasion de prison qui m’a rappelé la minutie (dans la gestuelle et le découpage) de Fantastic Mr Fox – De toute façon j’ai souvent pensé à Wes Anderson. Bref, un super moment.

Rita & Crocodile (Rita og Krokodille) – Siri Melchior – 2018

31. Rita & Crocodile - Rita og Krokodille - Siri Melchior - 2018La curiosité n’est pas qu’un vilain défaut.

     4.5  A l’origine une série danoise (Dans la veine de la petite taupe tchèque) de petits épisodes mettant en scène les aventures d’une petite fille et son meilleur ami, qui n’est autre qu’un crocodile : Ils vont aller au zoo, à la pêche, camper, tenter d’apprivoiser un hérisson, cueillir des myrtilles, faire de la luge etc. Bref, découvrir les richesses et petits plaisirs du monde. Le film, qui sortira en février 2018, colle huit de ces historiettes bout à bout et se déguste agréablement – pourvu qu’on ait entre trois et sept ans – de par son rythme, son dessin et la simplicité de ses situations qui offrent une alternative zen aux produits Disney. Vu en avp, avec mon fiston, cinq ans, qui était ravi de raconter toutes les aventures à sa maman en rentrant. On peut donc aimer Cars 3 et Rita & Crocodile, voilà.

Cars 3 – Brian Fee – 2017

10. Cars 3 - Brian Fee - 2017La relève.

   6.0   Mon fils m’a tanné tout l’été pour aller voir Cars 3 au cinéma. Comme je dois me coltiner les premières aventures de Flash McQueen toute l’année, c’est pas le truc vers lequel j’ai le plus envie d’aller pendant mes vacances. Mais je lui ai promis, donc nous y sommes finalement allés tous les deux. Et je suis content car c’est un chouette opus. Aussi bien si ce n’est mieux que le premier et surtout infiniment meilleur que le deuxième volet spécial Martin, que je n’ai jamais vu en entier mais qui pour le peu de morceaux que j’en ai vu, m’a toujours semblé insupportable. Alors ça ne révolutionne rien côté Pixar puisqu’on est à la fois relativement dans la lignée du premier et assez proche de ce qu’avait magistralement réussi Toy Story 3. Il est donc surtout question de transmission et de vieillissement. Sur ce point je trouve ça intéressant que Canet fasse la voix de Flash McQueen (ou Batémis comme disait mon fils il y a encore pas si longtemps) puisqu’on retrouve la thématique qui parcourait son dernier film, Rock’n roll, qui n’était pas terrible mais avait le mérite de raconter sa crainte de vieillir et l’obsession qu’il a pour son corps fané. Flash McQueen est donc vieux. Un vieux dans le sport, tout du moins. Il doit affronter des bolides new age aux méthodes d’entrainements (sur simulateurs grandeur nature) dix fois plus efficaces que la sienne qui consiste à se salir les gentes sur des circuits sableux. Quelque part on pense beaucoup à ce qu’est devenu la F1 depuis plusieurs années. On retrouve aussi certains personnages du premier : Le mentor Doc Hudson qui n’est plus qu’un souvenir (Qu’est-il devenu celui-là ?) et qu’on va un peu retrouver grâce à son vieux mentor d’époque, qui va reprendre Flash sous son aile – Le mentor de son mentor, si tu me suis. Mais aussi Chick Hicks reconvertit comme consultant, toujours aussi con. Et cette fois, l’écurie Rust-Eze se fait racheter par un milliardaire – Comment ne pas penser aux évolutions footballistiques ? Bref c’est assez passionnant. Mais surtout, c’est un nouveau personnage qui va recueillir tous les suffrages cool, Cruz Ramirez, beau coupé sport jaune (qui remplace un peu Sally, qu’on ne verra que brièvement) qui se voit coacher les coureurs du nouveau Rust-Eze, loin de ses rêves de star des courses. A la manière de Furiosa dans le dernier Mad Max (Le temps d’un demolition derby, on pense d’ailleurs pas mal au film de George Miller) elle va voler la vedette à Flash McQueen qui mettra du temps (C’est elle qui d’abord tente de le remettre à flot selon les nouvelles méthodes) à comprendre qu’il doit lui passer le relais. C’est très beau. Ça remplit donc le contrat à mes yeux d’autant que le juke box passe-partout et les vannes de remplissage qui alourdissaient le premier volet sont plus discret ici, et plus important, c’est aussi plus émouvant.

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