Mal de marbre.
6.5 Il me semble qu’on a un peu exagéré sur le cas Julia Ducournau, moi le premier. Grave était certes un beau premier film, assez insolent, qui dénotait (largement) du reste de la production de genre hexagonale. Mais en le revoyant, si la cohésion dramaturgique reste, il faut reconnaître que les coutures sont assez lourdes et visibles. Mais c’était un beau geste pour un premier film. Prometteur.
Titane allait bien plus loin narrativement et graphiquement et paradoxalement moins loin dans sa dimension organique : on y ressentait moins la chair et la matière ou bien de façon beaucoup trop programmée. Les enchaînements aussi, ne fonctionnaient plus très bien. Comme si la puissance de son cinéma avait été dévorée par son insolence, en créant un enchâssement de vignettes plus qu’une construction dramatique.
Alpha, son troisième film, débarque donc en salles quelques mois après une présentation cannoise catastrophique où le film s’est fait étriller de partout. La critique globale en a fait sa cible première, parlant d’accident industriel, de film pas fini, formellement dégueulasse, réalisé par une cinéaste à l’hubris surdimensionné, qu’il fallait d’ores et déjà blacklister. Au secours. Mais la mise en garde a fonctionné car j’y allais vraiment à reculons avec toutefois une pointe de curiosité.
Avec Alpha, il me semble que Ducournau renoue pourtant avec la force de son récit qui s’avère ici être un vrai mélodrame familial agencé autour d’un virus jamais nommé, mais qui fait inévitablement penser à celui du Sida. Bien évidemment c’est en priorité les dégâts corporels qui intéressent d’abord la réalisatrice de Grave : ici le devenir pierre de ces malades qui se multiplient et qui rappellent forcément nos pandémies diverses et variées. Il y a de belles trouvailles graphiques dans cet amoncellement de corps mutant en statues de marbre.
Mais Ducournau exploite aussi son décor, réduit principalement à une chambre, un appartement, un hôpital ou plus brièvement une salle de classe, une piscine ou une boite de nuit. Chaque fois elle dynamite cet espace à l’image de cette fenêtre donnant sur un échafaudage qui prend les allures d’un pont de singe en pleine tempête cauchemardesque. Il y a des fulgurances visuelles et sonores partout. Le son est dingue, en surrégime permanent comme calqué sur la paranoïa d’Alpha et les crises de manque d’Amin, campé par un impressionnant Tahar Rahim, qu’on n’avait pas vu aussi habité depuis Un Prophète.
J’avais parfois l’impression de naviguer dans un mélange entre Mad love in NY & Enter the void ! A noter par ailleurs que le film s’ouvre en s’extrayant d’une nécrose un peu comme Uncut gems nous faisait sortir d’un anus, puis se ferme comme Irréversible avec la septième de Beethoven : il faut donc peut-être davantage chercher les filiations chez Noé et Safdie, finalement, que chez son maître revendiqué Cronenberg. Mais c’est à un autre film, un autre cinéaste auquel j’ai pensé ici, un autre cinéma de l’urgence : Les amants du Pont-Neuf, de Leos Carax. Et aussi, dans une moindre mesure, à un film plus confidentiel : Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…. d’Uli Edel.
Si le film de Ducournau me semble moins réussi que ces quatre films-là c’est en partie car il me paraît plus foutraque (dans la lignée de Titane), moins canalisé, cherchant absolument à tout mettre, en permanence : la scène sous Nick Cave est à la fois incroyable (ce morceau « The Mercy Seat » (1988) est fabuleux, déjà) de visions horrifiques, de plongée abyssale et de douce mélancolie, mais du coup trop excessive, trop chargée en tout. Et en un sens il m’évoque un autre film, d’une autre jeune réalisatrice française talentueuse, qui m’avait autant enthousiasmé que déçu : Les cinq diables, de Léa Mysius.
Alpha est sans doute trop long aussi. Parfois répétitif. Il y avait peut-être moyen de faire plus à l’os, plus fort. De la même manière, l’articulation sur deux temporalités enchâssées (distinctives par une photographie chaude pour l’une, froide pour l’autre) me semble une construction assez ratée d’autant qu’elle s’annule dans ce final un brin grandiloquent qui choisit de tout mélanger. Bancal, le film l’est. Mais il est aussi très stimulant dans sa dimension opératique. C’est un beau film de famille, de fantômes, sur l’amour et la maladie. Je suis content d’y être allé.

