Archives pour la catégorie Julia Ducournau

Alpha – Julia Ducournau – 2025

07. Alpha - Julia Ducournau - 2025Mal de marbre.

   6.5   Il me semble qu’on a un peu exagéré sur le cas Julia Ducournau, moi le premier. Grave était certes un beau premier film, assez insolent, qui dénotait (largement) du reste de la production de genre hexagonale. Mais en le revoyant, si la cohésion dramaturgique reste, il faut reconnaître que les coutures sont assez lourdes et visibles. Mais c’était un beau geste pour un premier film. Prometteur.

     Titane allait bien plus loin narrativement et graphiquement et paradoxalement moins loin dans sa dimension organique : on y ressentait moins la chair et la matière ou bien de façon beaucoup trop programmée. Les enchaînements aussi, ne fonctionnaient plus très bien. Comme si la puissance de son cinéma avait été dévorée par son insolence, en créant un enchâssement de vignettes plus qu’une construction dramatique.

     Alpha, son troisième film, débarque donc en salles quelques mois après une présentation cannoise catastrophique où le film s’est fait étriller de partout. La critique globale en a fait sa cible première, parlant d’accident industriel, de film pas fini, formellement dégueulasse, réalisé par une cinéaste à l’hubris surdimensionné, qu’il fallait d’ores et déjà blacklister. Au secours. Mais la mise en garde a fonctionné car j’y allais vraiment à reculons avec toutefois une pointe de curiosité.

     Avec Alpha, il me semble que Ducournau renoue pourtant avec la force de son récit qui s’avère ici être un vrai mélodrame familial agencé autour d’un virus jamais nommé, mais qui fait inévitablement penser à celui du Sida. Bien évidemment c’est en priorité les dégâts corporels qui intéressent d’abord la réalisatrice de Grave : ici le devenir pierre de ces malades qui se multiplient et qui rappellent forcément nos pandémies diverses et variées. Il y a de belles trouvailles graphiques dans cet amoncellement de corps mutant en statues de marbre.

     Mais Ducournau exploite aussi son décor, réduit principalement à une chambre, un appartement, un hôpital ou plus brièvement une salle de classe, une piscine ou une boite de nuit. Chaque fois elle dynamite cet espace à l’image de cette fenêtre donnant sur un échafaudage qui prend les allures d’un pont de singe en pleine tempête cauchemardesque. Il y a des fulgurances visuelles et sonores partout. Le son est dingue, en surrégime permanent comme calqué sur la paranoïa d’Alpha et les crises de manque d’Amin, campé par un impressionnant Tahar Rahim, qu’on n’avait pas vu aussi habité depuis Un Prophète.

     J’avais parfois l’impression de naviguer dans un mélange entre Mad love in NY & Enter the void ! A noter par ailleurs que le film s’ouvre en s’extrayant d’une nécrose un peu comme Uncut gems nous faisait sortir d’un anus, puis se ferme comme Irréversible avec la septième de Beethoven : il faut donc peut-être davantage chercher les filiations chez Noé et Safdie, finalement, que chez son maître revendiqué Cronenberg. Mais c’est à un autre film, un autre cinéaste auquel j’ai pensé ici, un autre cinéma de l’urgence : Les amants du Pont-Neuf, de Leos Carax. Et aussi, dans une moindre mesure, à un film plus confidentiel : Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…. d’Uli Edel.

     Si le film de Ducournau me semble moins réussi que ces quatre films-là c’est en partie car il me paraît plus foutraque (dans la lignée de Titane), moins canalisé, cherchant absolument à tout mettre, en permanence : la scène sous Nick Cave est à la fois incroyable (ce morceau « The Mercy Seat » (1988) est fabuleux, déjà) de visions horrifiques, de plongée abyssale et de douce mélancolie, mais du coup trop excessive, trop chargée en tout. Et en un sens il m’évoque un autre film, d’une autre jeune réalisatrice française talentueuse, qui m’avait autant enthousiasmé que déçu : Les cinq diables, de Léa Mysius.

     Alpha est sans doute trop long aussi. Parfois répétitif. Il y avait peut-être moyen de faire plus à l’os, plus fort. De la même manière, l’articulation sur deux temporalités enchâssées (distinctives par une photographie chaude pour l’une, froide pour l’autre) me semble une construction assez ratée d’autant qu’elle s’annule dans ce final un brin grandiloquent qui choisit de tout mélanger. Bancal, le film l’est. Mais il est aussi très stimulant dans sa dimension opératique. C’est un beau film de famille, de fantômes, sur l’amour et la maladie. Je suis content d’y être allé.

Titane – Julia Ducournau – 2021

23. Titane - Julia Ducournau - 2021The messy demon.

   5.5   Quand Grave est sorti il y a quatre ans, ça m’avait enthousiasmé. Non pas que le film soit  parfait, loin de là, mais ça faisait tellement de bien de voir un premier film aussi intense et insolent, qui plus est dans le cinéma de genre en France. Une petite onde de choc. J’attendais impatiemment la sortie d’un nouveau film de Julia Ducournau. C’est Titane et c’est en salle depuis le 14 juillet. J’avais prévu d’y aller rapidement.

     Or ce dimanche,  j’apprends que le film était en compétition à Cannes. Et à l’instant où je me pose devant la fin de la cérémonie, je tombe sur Sharon Stone & Spike Lee remettant la palme d’Or à… Titane. L’hallu. Julia Ducournau, 37 ans, deuxième film, palme d’or. Incroyable. Première impression : Je suis déçu pour Leos (Annette) et Apichatpong (Memoria) qui repartent néanmoins avec un prix. Certes. Mais très vite j’étais surtout ravi pour Julia Ducournau.

     J’ai couru voir Titane le surlendemain. Au vu des images de la bande annonce, des dires des uns et des autres et de la belle promesse que constituait Grave, j’imaginais bien Julia Ducournau offrir un savoureux mélange de Crash & The Neon Demon. Si les références sont bien présentes – et on peut en ajouter d’autres – difficile d’y trouver l’ambiance, le plaisir et la beauté formelle qui irriguent ces deux merveilles. Pire, je n’ai pas retrouvé une once du petit choc qu’était Grave, qui reste à mes yeux un superbe premier film, plein de défauts, mais doté de fulgurances folles.

     Au mieux, on peut y voir une continuité dans le body horror et le portrait d’un monstre. De monstres. De la famille monstrueuse. Mais j’ai le sentiment que ça fonctionnait bien mieux dans Grave, qui trouvait une cohésion dramaturgique, accentué d’un crescendo organique palpable. On y retrouve le goût pour les plaies, les démangeaisons, les vomissements, les liquides noirâtres, mais je sens moins la chair et la matière ici. Je ne vois que le programme. Et des enchaînements brutaux moins insolents que globalement ratés.

     Titane est plus foutraque, plus complaisant aussi dans son obsession pour la vignette violente et glauque. Il n’y a pas d’espace là-dedans, pas de lieux. Les blocs ne se relient pas entre eux. La bascule au tiers est un pacte qu’on n’accepte qu’à moitié. C’est une astuce scénaristique pour effectuer un virage à 180°. Certes il est préparé – les annonces du journal télévisé qui se chevauchent déjà – mais son exécution est assez laborieuse. C’est à l’image du reste : Le film se veut multiforme mais il n’abrite que des filtres.

     Et puis ça manque de contrepoint avec des personnages secondaires forts en face. Le père et la mère n’existent pas. Les gars de la caserne sont interchangeables. Le film aurait pu gagner sur le terrain de l’humour à la Tarantino, peut-être, mais hormis la scène du massacre dans la maison et celle du massage cardiaque au rythme de la macarena, il est peu inspiré. Ou gagner sur son atmosphère levitante mais n’est pas Claire Denis qui veut : Ah cette attendue danse nocturne ou ce pogo de pompiers. On est loin des légionnaires de Beau travail.

     Alors oui, je me réjouis qu’un film comme celui-ci puisse recevoir une si haute distinction. On est loin du consensus mou. Car c’est un film de genre, réalisé par une jeune réalisatrice. Mais j’ai l’impression qu’on récompense la tentative au détriment du talent, la provocation contre l’émotion. Car finalement je trouve ce film pas si éloigné des essais inégaux de Bustillo & Maury (A l’intérieur, 2005) ou de Yann Gonzalez (Un couteau dans le cœur, 2018) : Du cinéma plein de volonté, fétichiste et punk, mais très vain aussi.

Grave – Julia Ducournau – 2017

30Naked blood.

   8.0   Qu’il est bon de voir un film de genre français prendre autant de libertés avec les coutures de jeu, de scénario, de mise en scène qu’il est coutumier de voir dans un premier long métrage. Si le film de la jeune Julia Ducournau (33 ans) en évoque d’autres, ce qui frappe avant tout c’est l’affranchissement qu’il fait état dans un genre sinon moribond, parcouru d’éclats trop rares, et souvent englué dans le citationnel.

     Je me demande si ce n’est pas la plus belle (audacieuse, innovante, stimulante) incursion horrifique dans le cinéma français depuis Trouble every day (2001). Non qu’ils se ressemblent, mais ils appartiennent tous deux à un sous-genre du cinéma d’horreur : Le cannibal movie. Non qu’ils soient à proprement parlé horrifique d’ailleurs, disons qu’ils ouvrent une brèche dans un genre trop corseté. Et si Claire Denis avait fait du sien un monstre passionnel cerné par une société indifférente, Julia Ducournau opte pour la body horror et pousse à son paroxysme cette inédite crise d’émancipation.

     Grave aurait pu se reposer sur son postulat. Si Justine, cette jeune étudiante vétérinaire, est végétarienne, c’est une affaire de sens (L’écriture est vraiment brillante) et non d’un simple fondement théorique. C’est évidemment en se pliant au traditionnel bizutage de l’université (Car Grave est aussi un super campus movie) que Justine va manger un rein de lapin cru. Un végétarisme brutalement mis en branle dont les répercussions vont vite apparaître : allergies cutanées, démangeaisons, vomissements. Justine fait sa mue. Puis choure un steak à la cantine, dévore une escalope à même le frigo, jusqu’à la déjà fameuse séquence du doigt.

     Si le film est si beau c’est qu’il tente (et réussit presque) tout. Il n’est jamais satisfait par les saillies qu’il égrène. Il y a du Cronenberg en lui, dans sa fascination pour le monstrueux (Crash) et son moite crescendo de métamorphose (La mouche) ainsi que dans son duo mortifère (Faux-semblants) – Magnifique relation entre les deux soeurs. Surtout il montre des choses qu’on n’avait jusqu’alors peu vu au cinéma et encore moins chez nous : Sans verser dans la complaisance à l’hémoglobine et la scène choc, il y a une crudité étrange qui parcoure le film, une fascination pour les poils, la sueur, l’eczéma, la merde autant que pour le sang.

     Finalement, en choisissant le mélange des genres, puisqu’il chevauche le teen-movie, le drame familial, le comique et l’horreur, Grave est le film casse-gueule qu’on rêvait de voir, capable de se réinventer partout, de se perdre parfois pour mieux rebondir, d’aligner les séquences sidérantes dans une esthétique propre, à l’image du plan-séquence de la fête, du bizutage en bleu et jaune, du massacre à distance (l’accident de voiture) ou d’une étrange escale autoroutière. Le tout ponctué par une bande-son idéale. Je suis pas loin d’y retourner.


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silencio


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