Archives pour la catégorie Julien Duvivier

Voici le temps des assassins – Julien Duvivier – 1956

25Quatre mouches aux contours gris.

   7.8   Duvivier filme brillamment cette minutieuse reconstitution des Halles de Paris. On s’y croirait, autant dans son foisonnement, son envergure, sa masse de figurants. Cette façon de capter la frénésie du marché, dans une chorégraphie bluffante avant d’entrer dans un restaurant où André Chatelin mène son affaire avec passion, autorité, camaraderie. Mais ce jour-là, une jeune femme arrive « Au rendez-vous des innocents » et transporte avec elle bien plus de secrets et malveillance que l’apparente timidité, saupoudrée de beauté angélique, qui accompagne ses premières apparitions. C’est Danièle Delorme qui campe Catherine, cette garce perverse (chère au cinéma de Duvivier) au visage d’ange. Chatelin, qui n’a d’yeux que pour elle se brouille avec tout le monde quant au départ il semblait régner dans son petit commerce un équilibre familial. C’est elle qui va peu à peu détruire l’amitié entre Chatelin et Gérard, un jeune étudiant sans le sou qu’il considère comme son fils. C’est elle qui lui fait croire qu’ils tombent amoureux l’un de l’autre, qui lui fait avaler qu’il va l’épouser de son plein gré. Elle va tout mettre en œuvre pour les monter l’un contre l’autre. Jusqu’à envisager le meurtre. La mort apparait d’abord brièvement, hors champ, dans un contexte parallèle, suicidaire mais déjà terrifiant, lorsqu’un ancien amant revient vers Catherine. Elle refuse de l’écouter et le regarde se jeter sous une voiture, sans broncher. On croit d’abord que ses motivations sont une vengeance toute simple d’une fille pour sa mère défunte, contre l’homme qui fut son amant et qui l’a abandonné, dans la misère. Mais on découvre bientôt qu’elles sont de mèche toutes les deux pour profiter de ses richesses. Outre les extérieurs, Duvivier filme admirablement les appartements, les escaliers, les portes qui s’ouvrent et se ferment, je n’avais pas vu cela aussi prononcé, dans le cinéma français de cette époque, depuis le sublime Antoine et Antoinette, de Jacques Becker. Et Gabin, le grand chef au faible sentimental, n’est déjà plus le même que dans La belle équipe (Les deux films sont sorti à vingt ans d’intervalle) il est l’autre facette de la pièce, embourgeoisé, celui qu’il incarnera dans sa deuxième partie de carrière. Quoi de plus beau que de camper ce petit patron pour qui vieillir est une angoisse sordide, ami avec un garçon qui pourrait être le fils qu’il n’a jamais eu et séduit par une fille de vingt ans qui lui évoque l’aventure qu’il vécut avec sa mère vingt ans auparavant. Une fois encore, les femmes jouent le rôle destructeur. La vieille gouvernante récalcitrante, une mère castratrice, une ancienne épouse aliénée et droguée, une jeune machiavélique. Quatre rôles ingrats, quatre figures du Mal, quatre femmes, quatre générations incroyablement nihilistes, qui font de Voici le temps des assassins la tragique descente aux enfers d’un homme manipulé par une déviance humaine sans scrupules. Il faut que je voie d’autres films de Duvivier mais j’ai l’impression que dans ses thèmes, ses personnages et sa photographie, ce film peut faire office de quintessence de son génie pessimiste.

La fin du jour – Julien Duvivier – 1939

16178755_10154351207462106_5570043990997636964_oLes survivants.

   5.9   Il y avait déjà cet aspect fin d’un monde dans La belle équipe, malgré la joie qui en émanait, le désir de vivre, de tout reconstruire selon ses propres cartes. La fin du jour, que Duvivier tourne trois années seulement plus tard, contient déjà dans son titre une gravité que rien, pas même la truculence de certains de ses acteurs ni la cocasserie de quelque situation, viendra entacher.

     Le monde en question est déjà celui de la déliquescence : Il s’agit d’un hospice pour vieux comédiens. Chacun y trimballe son histoire, de celui que le public n’a jamais reconnu au vieux beau qui était couvert de femmes, en passant par une doublure éternelle. Comme Marie-Octobre bien plus tard, La fin du jour est un huis-clos, se déroulant à l’exception d’une scène dans un bois, d’une autre dans un jardin, dans cet établissement de retraite. Et pour accentuer cette idée de fin du jour/monde, l’hospice s’apprête à fermer ses portes. Tous les pensionnaires sont sur le point d’être dispatchés aux quatre coins de la France.

     Jouvet & Simon au casting me faisaient craindre le pire. Pourtant c’est justement parce qu’ils campent de vieux cabots qu’ils sont bons et servent de leur excentricité singulière un film qui réunit un autre collectif, reproduisant leurs rêves de scène dans un réel morbide, jonglant avec les petits mensonges face à une réalité moins reluisante, l’envie de revivre contre l’appel de la tombe. Le tragique est compensé par la folie tendre des personnages donc des acteurs. Le désespoir par un grand élan de générosité.

La belle équipe – Julien Duvivier – 1936

50Résurrection éphémère.

   7.3   C’est une histoire de groupe, de potes, chômeurs paumés avant qu’un providentiel gain à la loterie leur ouvre les voies du rêve. Ce sera un vieux lavoir en ruine sur les bords de la Marne, qu’ils vont retaper pour en faire une guinguette. Un rêve qu’ils ont décidé de matérialiser à Pâques, jour prévu de l’inauguration. Une auberge qu’ils décident de nommer modestement « Chez Nous ». Le Nous est le motif d’espoir même si le Je parfois menace. Comme au début lorsque chacun ambitionne de voyager de son côté avec son propre pécule. Comme plus tard lorsque la femme de l’un d’eux (La garce du film) revient pour quémander sa part. Et plus tard encore quand l’un des cinq s’en va, disparait une nuit, en laissant un obscur mot d’adieu. Pourtant rien ne semble en mesure d’entraver ce rêve, chaque obstacle est aussitôt surmonté, on travaille dans la joie. Rien pas même une tempête nocturne – Superbe scène où chacun s’allonge sur les tuiles à peine posées pour ne pas qu’elles s’envolent. Mais le rêve se fragilise de plus en plus. La vraie menace rode. La première c’est un gendarme qui l’incarne, qui malgré son apparente sympathie, trimballe un arrêté d’expulsion de l’un d’entre eux, réfugié espagnol et sans papiers. Puis c’est un accident qui enterre le rêve et tire le film vers le mélodrame duquel il ne se relèvera pas, jusqu’à ce que les deux socles (Vanel & Gabin) se disputent l’amour pour Gina (Viviane Romance, garce sans scrupules). C’était une révolte de Front Populaire, une révolte à cinq, qui chantait la camaraderie et qui va peu à peu se dissoudre dans le silence. Microcosme qui prophétise la chute du macrocosme, détruit par le capitalisme incarné par un ancien propriétaire arriviste, des aristocrates hautains et la malveillance d’une femme. Les acteurs sont excellents bien qu’un poil en sur régime théâtral parfois, Gabin le premier. Mais la relation entre lui et Vanel, mari meurtri, est très touchante. Il y a heureusement la femme de Mario, l’espagnol, qui incarne la motivation du rêve (C’est d’elle qu’ils tiennent le nom de l’auberge) et un gouffre de tendresse. Sans cela, on pourrait très vite taxer le film de misogyne tant l’autre est le vecteur effrayant de la destruction des grandes utopies gauchistes.

Marie-Octobre – Julien Duvivier – 1959

15940579_10154309333632106_9187536580437468997_nMais qui a tué Castille ?

   4.7   Dix membres d’un ancien réseau de résistance se réunissent pour un dîner quinze ans après que la Gestapo ait tué leur commandant, à la veille de la Libération. Mais en fait, il s’agit surtout de savoir qui du groupe a bien pu les balancer. Le film de Duvivier se déroule intégralement dans une demeure, celle de Marie-Octobre, ancienne résistante, jouée par Danièle Darrieux. Unité de lieu qui rejoint l’unité de temps puisque les retrouvailles semblent se dérouler sur une heure et demi, le temps de la durée du film. Pour réussir un tel dispositif, le rendre vivant, fascinant, mystérieux, il faut j’imagine que la mise en scène surpasse le scénario, que le jeu de la maison fasse oublier celui, plus stéréotypé, des acteurs. J’ai un super exemple là : L’ange exterminateur. Chez Bunuel il ne suffit pas d’un récit béton qui dissémine (un peu trop) savamment et orchestralement ses tiroirs, ni de la présence écrasante de Ventura, Reggiani, Blier et consorts (Ah ça, le casting est au poil) mais il y a des trouées, des folies, des fulgurances de mise en scène, du fantasque bref de l’inattendu et non l’éternel question façon whodunit qu’on se pose à chaque scène : Bordel, mais qui c’est le traître ? Au jeu des dix petits nègres, Duvivier s’amuse beaucoup et de fait compte énormément sur sa pléiade de stars. Tout le monde va traverser la case suspect. Et c’est d’ailleurs dans son dernier quart, lorsque le masque du coupable est tombé, que le film s’avère plus intéressant, sur ce qu’il raconte des illusions déchues, des remords insoutenables, des trahisons par amour, des mensonges qui rongent, de la solitude inexorable de celui à qui l’on demande de mettre fin à ses jours au nom de ceux qui ont péri, en déportation ou exécutions après la chute du réseau. Il y a une cruauté sur ce que ça raconte de la France d’après guerre (Chacun ayant refait sa vie et du même coup, s’est plus ou moins embourgeoisé) qui me semble bien plus pertinent que ce pauvre jeu de chaises musicales bien trop fabriqué qui occupe les trois quarts du film. Bref, c’est pas Douze hommes en colère, quoi.

Panique – Julien Duvivier – 1947

14.-panique-julien-duvivier-1947   7.1   C’est donc l’adaptation d’un roman de Simenon et c’est vachement bien. Assez terrifiant. Entre le film de groupe et celui de la femme fatale. Fait autrement, ça pourrait être un film d’horreur. En l’état, c’est noir, macabre. Jusqu’au bout. Patrice Leconte adaptera aussi ce roman un peu plus tard dans ce qui restera objectivement son meilleur film : Monsieur Hire.


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silencio


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