Archives pour la catégorie Kathryn Bigelow

K19, Le piège des profondeurs (K-19, The Widowmaker) – Kathryn Bigelow – 2002

29. K19, Le piège des profondeurs - K-19, The Widowmaker - Kathryn Bigelow - 2002La guigne en profondeur.

   5.5   Clairement un Bigelow bas de gamme, mais loin d’être mauvais, contrairement aux vagues souvenirs que j’en gardais. Le film est beaucoup trop long, mal équilibré, surchargé de musique, c’est vrai, mais il se suit aisément, il y a un certain savoir-faire. K19 c’est aussi un film de sujet. Sans doute que ça l’écrase. Qu’importe, c’est tout à l’honneur de la réalisatrice de Point Break de s’en être emparé.

     S’il n’est pas toujours très bien représenté, on pouvait compter sur Bigelow pour tirer quelque chose du film de sous-marin. Avec K19 on est sans doute trop dans l’américanisation du genre, il y sera malheureusement plus que tout question d’honneur, de sacrifice, de héros, d’entente complémentaire. Avec une particularité de taille, tout de même : Cette histoire se déroule du côté des russes, dans un équipage à la solde de Khrouchtchev, qui a l’objectif de répondre aux forces américaines par dissuasion nucléaire.

     On est en 1961, le submersible en exercice transporte donc des ogives mais son voyage se trouve bientôt contrarié par une avarie au cœur de son réacteur. Cette partie réparation du monstre et combat contre la radioactivité est ce que le film réussit de plus intéressant, il y a une vraie tension doublée d’une attention à l’architecture confinée du lieu, ses couloirs, ses écoutilles. On en oublie le sujet même. De nombreux marines se succèdent, afin de poser un circuit de dérivation et des soudures en zone gravement exposées aux radiations.

     Dommage qu’il faille accompagné tout cela d’un affrontement admiratif entre Harrison Ford et Liam Neeson, capitaine et commandant, un poil trop sur le devant de la scène. La fin échoue d’ailleurs dans ce lourd dispositif et n’en finit plus de finir. Les plus sceptiques trouveront que les américains ont trop le bon rôle, les russes celui que l’on moque (bataille d’égos, erreurs en pagaille, équipage incompétent) mais ce serait oublié que le film parvient à faire exister ce groupe, à les rendre humains, fragiles, faillibles, quelque soit leurs grades.

     Que l’intégralité des personnages, russes donc, parlent uniquement l’anglais, est un autre problème. Disons que ça gêne au début puis qu’on s’y fait – comme on s’y faisait progressivement récemment devant la série Chernobyl. Mais on peut trouver le contexte doublement difficile à avaler, entre la langue et le concours de bites entre Gui-Gon & Indiana Jones : Difficile d’attendre de Bigelow qu’elle fasse autre chose que du Bigelow, c’est musclé, testostéroné, on le sait.

     Mais justement : Le fait est que K19 est un film américain. Que le point de vue sur cette histoire russe est américain. En somme, prendre des acteurs anglo-saxons se tient. Mais oui, ça reste un Bigelow mineur (mais cher, donc un échec financier important) surtout au regard de ses trois dernières réussites en date que sont Démineurs, Zero dark thirty & Detroit.

Detroit – Kathryn Bigelow – 2017

14. Detroit - Kathryn Bigelow - 2017Carnage.

   8.0   Voilà bien longtemps que je n’avais pas été à ce point malmené, excité, terrifié, violenté par une « séquence » au cinéma. Ça fait du bien. Si je mets les guillemets c’est uniquement parce que la séquence en question concentre les deux/tiers du film ou quelque chose comme ça, je n’en sais fichtre rien en fait tant ça m’a semblé aussi puissant et magistral qu’assommant et interminable.

     Ce qui est très beau et plutôt rare dans ce genre de film gravitant autour d’un unique bloc séquentiel précis, en l’occurrence l’arrestation de l’Algiers motel (le 25 juillet 1967) c’est qu’on ne reçoit aucunement le geste en tant que performance, le parti pris comme raison au film d’exister. L’instant arrive quand il doit arriver, sans qu’on l’ait attendu ou imaginé ne serait-ce qu’une seconde. Le film existe déjà brillamment avant cette longue séquence. On croit d’abord qu’il va s’étirer ici plus que d’ordinaire avant de passer à autre chose. Mais non, il s’installe-là jusqu’à l’écœurement.

     La première partie du film est en effet très documentée et disparate, s’intéresse à la ville de Détroit en état d’urgence suite aux émeutes de 1967, offert en carnet de route hyperréaliste, avec les dates des émeutes, les noms des différents lieux. Plus étrange dans cette introduction, il n’y a pas de personnage principal clairement identifié mais plutôt des groupes dans le groupe : Trois flics d’intervention, deux agents de sécurité, des émeutiers, les membres d’un groupe de soul music. On passe des uns aux autres sans pour autant croire qu’ils vont converger ensemble vers une séquence centrale en huis clos. C’est ce que j’appelle réussir sa dimension chorale, déjà.

     D’autant que Detroit se permet aussi de s’ouvrir sur un générique animé, plus introductif que didactique et très beau justement parce qu’il est en animation et non en images/vidéos d’archives. Et d’autre part de s’en aller en film de procès. Pas la partie la plus réussie du film d’autant que tout est surligné à nouveau sur les cartons du générique final mais cela permet au film de sortir élégamment et non sur ce coup de poing virtuose qui aurait probablement laissé un amer goût de complaisance.

     Ce qui me plait dans cet épilogue appendice c’est qu’on y voit dès lors que des visages tandis que la première partie s’évertuait à ne montrer que l’action et engloutir l’émergence de vrais personnages. Les personnages sont nés grâce à cette ahurissante partie centrale. Ne reste donc que des visages. Fatigués, tuméfiés, honteux, anéantis. Ainsi que les souvenir de ces trois visages qui ont péri dans ce motel. On voyait une masse – Peut-être moins chez les flics où les deux acteurs connus étaient identifiés d’emblée – on distingue désormais tout le monde, on sait ce que chacun a vécu ou fait cette nuit-là. Celui qui a tué puisqu’il n’a pas compris que ce n’était qu’un jeu. Celui qui est mort pour avoir tiré avec un jouet. Le chanteur de soul qui finira dans un chœur d’église. C’est aussi une affaire de trajectoires.

     L’interprétation parlons-en, elle culmine à un tel degré d’implication, ça file le vertige. Tous sont exceptionnels. Mention spéciale à Will Poulter, acteur au physique ingrat mais qu’il n’utilise pas à des fins grandiloquentes. Il campe magistralement ce flic raciste monstrueux et ce d’autant plus qu’il donne l’impression qu’il est persuadé d’être un bon flic. Tous les acteurs sont toujours géniaux chez Bigelow c’est vrai, mais là c’est vraiment très fort.

Zero dark thirty – Kathryn Bigelow – 2013

Zero dark thirty - Kathryn Bigelow - 2013 dans * 2013 : Top 10 zero-dark-thirty-2-300x183Essential killing.

   8.5   L’ouverture du film est déjà remarquable. Plutôt que de nous abreuver d’images que l’on connaît par cœur à force de les croiser depuis plus de dix ans, Kathryn Bigelow choisit l’écran noir. Les cris des victimes de l’attentat des Twin Towers résonnent dans l’obscurité et aucun repère introductif, ni chronologique, ni géographique, ne nous sera offert. Pas de didactisme à l’œuvre mais une parabole sur l’aveuglement, d’emblée, thème que le film ne cessera de poursuivre dans la traque de Maya qui ne verra d’autre ligne de mire que la chasse à mort du chef d’Al Qaida. Personnage mécanique et silencieux, justicier moderne, à peine rattrapé par la mort des siens (l’attentat suicide dans le désert ne la dévie en rien de sa trajectoire) qui s’engouffre inexorablement dans la poursuite d’une ombre, que le film laissera accomplir au détriment de toute satisfaction ou glorification.

     Les premières images sont des séquences de tortures. Crues, précises mais jamais tapageuses, elles n’impressionnent pas tant par la violence insoutenable qui les caractérisent (waterboarding, mise en cage, humiliations) que par leur construction logique, mélange de douceur maquillée et de manipulation organisée. Aucune complaisance ici, d’un côté comme de l’autre, les scènes s’enchainent et se répètent, tenant plus du précis reportage que d’un élément de scénario. On passera sur la polémique que ces séquences ont engendrées politiquement mais il fallait bien s’y attendre, tant le film ne cesse de dire que la torture fut un stratagème efficace pour retrouver Oussama Ben Laden. Le charme de Dan (Jason Clarke) peut se grimer en terreur, tandis que Maya (Jessica Chastain) attend dans l’ombre, écoute et observe, sans expression. Quant au prisonnier, à aucun moment il n’est agité en marionnette fanatique (ni lui ni les autres, un peu plus loin dans le film) destinée à effrayer le spectateur occidental, le film ne s’en tenant qu’à une succession de faits et la terreur, réelle, n’émerge que via leurs réussites. Les personnages sont des pantins de torture, voués à disparaitre. C’est d’ailleurs concrètement ce qui se passe une fois les informations récupérées puisque Dan disparaît du plan au même moment qu’Ammar, le torturé, laissant définitivement place à Maya, qui jusqu’ici n’était qu’un regard, un assistant de mise en scène, pour finalement devenir la caméra elle-même, l’organisatrice de la traque, metteur en scène jusque dans l’initiative de la mise en place de la traque finale.

     Séquence finale dont on a beaucoup entendu parler : assaut sublime, dans l’obscurité, écrasé par la pénombre et enveloppé par le sable. La scène impressionne mais pas vraiment comme on l’attend, elle force le respect à la manière de celle des snipers dans le bunker dans son précédent film, Démineurs. Elle semble à contretemps, sans repère, sans imagerie pompée sur un réel rebattu. C’est dans l’abstraction que Bigelow s’en va chercher le corps d’Oussama Ben Laden. Deux avions de chasse survolent le lieu, une flopée de militaires s’en échappent, suspendus aux filins, ils pénètrent dans le fort comme le cartel colombien se hissait dans celui de Tony Montana, dans le Scarface de De Palma. Aucun contre-champ ici, les seules images visibles seront unilatérales, du seul point de vue des militaires. Ailleurs on aurait installé un micro suspense en variant le point de vue, la cinéaste a l’intelligence de ne pas se laisser séduire. Son film est brut et le restera jusque dans le dernier plan. Comme en écho au 11/09 et donc à la première séquence du film l’un des avions se crashent dans l’obscurité, nous n’en saurons pas davantage. La suite se déroule au viseur, en infrarouge ou  dans le noir complet. On discernera l’évacuation d’une femme ayant assisté à la mort de son mari avant d’en voir une autre se faire abattre froidement aux côtés du sien. Ailleurs, dans une autre pièce, des enfants. Les militaires leur tendent des lampes pour les rassurer puis  ils leur demandent l’emplacement de la cible. « Oussama ?! Oussama ?! » Chuchotent-ils un peu avant de l’abattre. Geronimo. On rentre au bercail. Rien de plus. Une telle radicalité dans une telle situation en apparences spectaculaire impose le respect.

     Entre ces deux chapitres phares bien définis, on flotte, on tâtonne dans une sorte de grand vide imperceptible, entre renseignements d’importance et petits événements divers au sein d’une progression volubile. Maya devient la représentation d’une Amérique qui s’impatiente d’un dénouement, en bravant sa hiérarchie, imposant ses choix dans un milieu aussi flou – et extrêmement bien rendu – que les bureaux de la CIA. Mais au service de quoi, de quel ordre, de quelle satisfaction ? Zero Dark Thirty est un grand film sur l’absurde. Absurdité de la guerre évidemment, ici réduite à la traque d’un seul homme et absurdité d’une traque obsessionnelle qui n’a pour but qu’un passage de relais abstrait. Al Quaida sans Ben Laden c’est Al Quaida avec un autre. Maya représente le personnage où l’absurdité s’élève à son paroxysme, puisqu’elle substitue sa vie à cette traque, n’existe pas sans Ben Laden (magnifique ultime plan) coincée dans l’idée de combattre le Mal qui doit être un visage, un seul, probablement pour se rassurer, comme le souhaite alors l’Amérique toute entière.

     Plus qu’un énième film à la gloire du mandat Obama, qui héroïserait espièglement cette longue traque qui fit une des grandes réussites de la CIA  de ces dernières années, Kathryn Bigelow choisit de faire une suite à Démineurs, cependant moins axée sur l’abstraction mais plutôt sur une mécanique indéboulonnable, de pantins dévoués et déterminés à ne rien lâcher de leur proie. Plus de bombes à désamorcer, uniquement d’éventuelles pistes et informations à creuser. Jessica Chastain incarne magnifiquement ce rôle d’agent de renseignements obnubilé par cette chasse obsessionnelle, qui la happe dans un songe onirique, en déconnection absolue – Belle séquence de l’envol des hélicoptères dont elle regarde le décollage, comme suspendue à un rêve, qu’elle sent, prend bientôt fin. Preuve que le projet ne vise pas la glorification des forces armées, mais bien son absurdité, la cinéaste avait déjà écrit le film bien avant qu’OBL (C’est à ses initiales qu’il est réduit dans le film, dans la bouche des militaires, un simple code) ne soit refroidi, en montrant l’impossibilité de réussite de l’entreprise et la démesure qu’elle engendre. C’est quasi Herzogien. Zero dark thirty est un grand film sur l’addiction et la détermination, et son revers la solitude, mais il faut attendre le dernier plan pour entièrement l’entrevoir. Je trouve que c’est un bel écho au cinéma de Fincher, en particulier à The social network, avec lequel il partage cet état névrotique. Maya est un personnage sans histoire ni affects, simplement défini par sa détermination et à sa seule conscience de logique professionnelle. On pense encore à Fincher, mais à Zodiac cette fois, quand la cinéaste cadre son personnage chez elle, dans ses recherches sans fin. Elle n’a pas de vie privée. C’est une matrice sacrificielle et robotique sans lendemains.


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silencio


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