Archives pour la catégorie Ken Loach

Sorry we missed you – Ken Loach – 2019

08. Sorry we missed you - Ken Loach - 2019De durs lendemains.

   8.5   Etant donné que je n’ai vu aucun de ses films (souvent estimés) réalisés durant les années 90, je me contenterai de dire que Sorry we missed you est le plus beau Ken Loach depuis vingt ans. C’est une merveille, du niveau de Family life. Mais c’est aussi sans doute son plus déprimant, tant il semble dire qu’on est allé trop loin, que la rébellion est vaine, que la société est morte. Et qu’on finira tous acculés, à bout de souffle, à l’image de ce terrible dernier plan. Ça tombe bien, c’est le Loach que j’aime, moi. Il n’a jamais été un cinéaste formaliste loin s’en faut, mais il peut parfois sortir une idée comme celle-là, cet écran noir vertigineux d’une puissance infinie, qui semble tout dire de notre monde et qui te met sur le carreau, te laisse éprouvé, avec ta colère et tes larmes.

     Les Turner vivent dans la banlieue de Newcastle. Abby est aide-soignante à domicile pour personnes âgées. Ricky, quant à lui, enchainait les petits boulots précaires, jusqu’au jour où il découvre l’opportunité de devenir chauffeur-livreur franchisé. A son compte ? Pas vraiment, c’est un mirage. Il doit prendre un crédit afin de s’acheter un camion, doit se plier aux exigences d’une agence de vente en ligne qui paie à la course, est observé dans chacun de ses déplacements – Ce véhicule surveillé dans lequel il n’a même pas le droit de faire monter sa propre fille. Et mieux vaut ne pas compter ses heures si l’on veut finir le mois et être bien vu de ces supérieurs condescendants.

     C’est quasi de l’esclavage moderne. Un esclavage au sein duquel on te fait croire que tu es complètement libre. Où l’on te dit que tu ne travailles pas « pour » mais « avec ». Sauf quand il t’arrive une couille, évidemment, dans ces cas-là il n’y a plus ni pour ni avec, il n’y a plus rien, on te laisse impuissant dans ta pisse et ton sang. Il s’agit de vendre de la pseudo liberté individuelle afin de briser tous les élans collectifs, puisque chacun travaille de son côté. Un néo-libéralisme aussi transparent qu’il est malsain, qui annihile le lien entre les gens, au sein du milieu professionnel mais surtout au sein de la famille. Quand il n’y a que rentabilité, c’est la structure familiale qui s’effondre.

     En plus de l’ubérisation de la société, il me semble que le film raconte assez bien cet état d’appauvrissement de la société, cette idée que la classe moyenne haute de jadis est devenue la classe moyenne basse d’aujourd’hui. Il y a par ailleurs un background judicieusement placé un moment (Une jolie discussion entre Abby et l’une de ses patientes) où l’on comprend que les Turner ont manqué de pouvoir s’acheter une maison dix années auparavant, mais qu’ils sont restés locataires suite à la crise, au point maintenant de devoir vendre leur voiture familiale afin d’investir dans une camionnette de livraison, et d’espérer garder leurs jobs afin de pouvoir payer leur loyer.

     Et le film s’intéresse aux répercussions sur le couple, leur quotidien jusque dans leur intimité pure. Parvient à faire exister chacun d’eux, dans leurs boulots respectifs, accaparants, exténuants. Mais aussi au sein de la cellule familiale toute entière, avec ces deux enfants qui en souffrent et traduisent leur tristesse chacun à leur manière, petite délinquance pour l’un, déprime retenue pour l’autre. Les comédiens sont toujours exceptionnels dans les films de Ken Loach, mais que dire de ces deux gamins ? Ce garçon qui sèche les cours, se réfugie dans le tag et s’érige contre (la non-réussite de) son père ; cette petite fille, brillante, qui observe, se tait et panique quand on crie. Elle t’arrache les larmes à chacune de ses apparitions.

     C’est sa faculté à tenir une ligne claire qui impressionne tant. Cette qualité quasi obsessionnelle qu’il a de tracer une trajectoire et de s’y tenir coute que coute. Qu’importe alors que la démonstration se fasse à renfort de sabots, qu’il faille en passer par des tournures moins subtiles, des portes enfoncées plutôt qu’ouvertes, pour qu’elle tienne il faut que le processus aille jusqu’au bout. Couches sur couches, répercussions de clés de camionnette perdues, rendez-vous scolaire fortuit, convocation au commissariat, clientèle récalcitrante, conflit entre collègues. Le naturalisme loachien a toujours été moins réaliste que militant, il serait dommage de lui faire le procès aujourd’hui tandis qu’il a 83 ans et qu’il livre là l’un de ses films les plus intenses.

Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake) – Ken Loach – 2016

23Society Life.

   6.0   Ravi de revoir Loach, 80 printemps au compteur, revenir à un cinéma plus incisif (Que les récents plus légers et anecdotiques Jimmy’s hall et La part des anges) dans la veine de Sweet sixteen (son dernier beau film ?) avec un film dépouillé, éminemment actuel et totalement à charge du système administratif anglais – mais en fait européen. Le récit d’un charpentier, veuf, qui suite à un récent AVC doit batailler (contre un ennemi numérique) pour toucher ses indemnités d’invalidité puisque les médecins lui interdisent, dans l’immédiat, de retourner travailler. Le film est une succession de rencontres, agaçantes et salvatrices, d’absurdités en tout genre, pas toujours fait avec grande subtilité (mais l’ambiguïté, Loach, connait pas vraiment) mais avec une force de l’irritation qu’il est l’un des seuls à si bien maîtriser. Surtout, il me semble que le film, aussi chargé soit-il, fait toujours les bons choix, de distance, de durée, à l’image de cette fin qui aurait été atroce ailleurs et qui chez lui s’avère simple, brutale et entièrement dans la dynamique du reste de son film. De la même manière Moi, Daniel Blake n’aurait pu être qu’un catalogue de toutes les merdes qui peut t’arriver quand tu te bats avec Pole Emploi – Ou Job Center, en l’occurrence – mais Loach y insuffle des moments d’intimité d’une pureté sidérante (Tous les passages avec les enfants, notamment). Après, est-ce que le film méritait la palme ? Je n’en sais rien. Moi je lui aurais préféré plein d’autres trucs (Aquarius eut été un représentant plus adéquat, Elle un choix plus rock’n roll) mais je ne trouve pas scandaleux d’offrir la récompense à Loach pour le film qui représente le mieux son cinéma depuis Family Life. En tout cas, je préfère nettement cette palme aux deux dernières.

La part des anges (The angel’s share) – Ken Loach – 2012

la-part-des-anges-the-angel-s-share-27-06-2012-4-gComédie alcoolisée.

   5.5   Après les multiples déceptions Loachiennes (insipide Looking for Eric, raté It’s a free world) c’est le retour de Ken Loach, qui assume son penchant pour le feel good movie (toute la deuxième partie du film) quand le début semble davantage s’ancrer dans sa veine archi sociale façon Family Life ou Sweet sixteen. C’est un peu appuyé, comme souvent chez le bonhomme, mais je trouve que ça fonctionne plutôt bien. C’est un chouette film, avec de beaux personnages. Le gars du début, par exemple, sur la voie ferrée c’est une mine d’or à lui tout seul, il m’a fait rire le bougre. La scène Mona Lisa/ Einstein, le « J’ai les burnes en feu, part 2″ ou le cassage de bouteilles, c’est très drôle. En tout cas, perso, j’gouterais bien une gorgée de Malt Mill.

Jimmy’s hall – Ken Loach – 2014

1465274_10152547231652106_8309773757749365753_n Jazzy Loach.

   5.0   Voilà belle lurette que Loach a perdu de sa superbe, par ailleurs si je suis constamment à distance de ses films d’aujourd’hui je les trouve souvent corrects, intéressants. Disons qu’il n’y a plus la fulgurance des débuts mais qu’il a gardé une certaine vitalité. Il faut vraiment voir Jimmy’s hall comme un petit film et ça passe. Enfin ça passe moins que le précédent quand même. Parce que Loach veut tout montrer : la « résistance », les flics, l’église, les familles. Il aurait mieux valu qu’il plonge corps et âme quelque part. Je retiens tout de même que c’est – bien qu’on le savait déjà – un excellent directeur d’acteurs. Toutes les scènes de groupe, notamment, sont très belles. Bon, j’aurai oublié le film dès demain mais je ne suis pas mécontent d’y avoir jeté un œil.

Kes – Ken Loach – 1970

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L’oiseau au plumage de cristal.    

   7.0   Un petit bonhomme d’une quinzaine d’années, souffre douleur de son grand frère minier – dont la seule préoccupation extraprofessionnel se résume à tenir son beau brushing et se regarder dans la glace, jouer au tiercé et s’enivrer le soir entre potes jusqu’à ne plus tenir debout, et même à ne plus pouvoir retirer son pantalon obligeant son petit frère alors en plein sommeil à s’en occuper… – et fils invisible d’une mère qui n’a d’yeux que sur les petits célibataires de la ville qui pourrait lui donner un peu de plaisir dans sa vie misérable, se voit passer ses journées à travailler tôt le matin comme distributeur de journaux, avant d’aller à l’école, puis de recommencer sa tâche le soir. Sans compter que l’école n’est pas son refuge non plus, n’ayant ni véritables amis, ni bonnes relations avec ses professeurs embourbés dans un système de répression dont ils sont les plus fidèles moutons. Mais voilà, ce garçon, nommé Billy Kasper, surnommé Casper, se découvre très vite un intérêt tout particulier pour la fauconnerie. La lecture d’un livre d’abord (qu’il volera au libraire, la femme de la bibliothèque n’ayant pas voulu qu’il l’emprunte parce qu’il avait les mains sales) qu’il lira une nuit entière, pendant que ses proches s’adonnent à leur quotidienne débauche désespérée (Magnifique séquence en trois temps). Le vol d’un jeune faucon à sa mère ensuite, dans une campagne reculée de la vie industrielle, où il avait cru voir, et à raison, l’un des oiseaux entrer dans la brèche d’un mur en ruine d’une propriété privée. Et le dressage de cet oiseau, dans un climat silencieux, où sublime séquence encore, avec beaucoup de patience, Billy appellera de nombreuses fois Kes avant qu’il ne vienne finalement se posé sur son gant afin de chipper ce petit bout de viande. Jusqu’ici, selon moi, Kes (le film) était un ovni, un pur chef d’œuvre. A partir de cet instant, on navigue entre le bon et le moins bon, le sublime et le maladroit, le subtil et le grossier. Grossier dans cette partie de football (on sait maintenant combien Ken Loach aime le foot) où dans un climat très froid (on le devine aux plaintes des élèves dont les pieds sont gelés) une saleté de professeur de sport leur ordonne de jouer, de bien jouer sous peine de grosses mandales. Le professeur modèle : celui qui se dit capitaine, qui choisit ses coéquipiers (les gros, les maigres, les Casper sont évidemment pris en dernier par défaut), son équipe de foot, son joueur fétiche, qui ne fait pas de passes, tire tout les penaltys, et crie sur son gardien (Casper par défaut) quand il encaisse un but. Il y a une exagération de la situation, c’est éprouvant, manipulateur, bref cette longue séquence m’a donné la nausée. Et puis la suite dans le vestiaire enfonçait le clou lorsque ce monstre ordonne au jeune garçon de prendre sa douche (alors qu’il dit être enrhumé), l’enferme à l’intérieur et le gèle complètement. Là je n’en pouvais plus, le type c’est un prof, qu’il soit con d’accord mais de là à en faire un dignitaire nazi… Heureusement le film se veut plus subtil par moments. En fait dès l’instant où enfin, en face de cette classe, on nous offre un prof compréhensif, intelligent. Fabuleuse scène où lors d’un cours/débat « facts and fiction » ce prof oblige notre petit garnement à raconter un fait de sa vie. Fait qui sera bien entendu porté sur sa relation avec Kes. Et là ce qui se passe est miraculeux. Absolument inespéré. Son histoire est magnifique. Chaque élève l’écoute, attentifs, lui posent des questions et au terme, à la demande de ce prof, l’applaudissent. Plus tard cet homme rendra visite à son élève dans sa campagne où il l’observera faisant voler son oiseau, dans un sublime ballet, aérien et silencieux. Le dialogue qu’ils s’échangeront après, dont la spiritualité effacera les défauts du film que j’expliquais précédemment, est une fois encore un miracle. Malheureusement, le cinéaste anglais retombera dans ses travers ensuite, dans une fin que je trouve attendue et facile. Bref, c’est très beau, parfois proche de la perfection, dommage que par moment Ken Loach prenne les gros sabots pour dégueulasser tout le reste.


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silencio


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