Archives pour la catégorie Kleber Mendonça Filho

Les bruits de Recife (O Som ao Redor) – Kleber Mendonça Filho – 2014

20La ville fantôme.

   7.4   L’entrée en matière est sidérante : De vieux clichés noir et blanc défilent accompagnés par des percussions. Brutalement, l’album photos est remplacé par un plan-séquence, en couleur, ras du sol. La musique sur des images de campagne par les bruits de la ville. Deux enfants, l’une sur ses roller, l’autre sur son vélo, semblent faire la course dans un parking. Il disparait, on la suit jusque dans un petit terrain de foot grillagé. Elle se fond dans la masse. Et les rires des enfants sont soudain recouverts d’un bruit de scie électrique. Un homme plus loin s’occupe des barreaux d’une grille. C’est tout le film qui est raconté dans cette introduction autant sa virtuosité que son hermétisme, ses ruptures formelles que son portrait bouillonnant, ses voyages temporels, sa plongée architecturale.

     Alors certes, ce n’est pas le même choc qu’Aquarius. On vibre moins et l’émotion provient moins d’un combat que d’une anxiété latente. Mais déjà on sent que le cinéaste brésilien recèle d’idées à la pelle, qu’il vienne à briser son unité de lieu (un brutal voyage dans une sucrerie du grand-père) autant que son apparente dimension naturaliste (Des cauchemars chevauchent d’étranges sorties nocturnes) et sa focalisation sur ses personnages, chacun dans son quotidien balisé : Bia, mère de famille, qui soigne ses insomnies en fumant des pétards ; Joao qui semble faire l’agent immobilier pour passer le temps et couche avec Sofia ; Francisco qui règne sur l’empire abstrait que constitue ces barrières d’immeubles de Setubal (Quartier de Recife) en allant parfois se baigner en pleine nuit ; Clodoaldo qui s’installe ici la nuit en tant qu’agent de sécurité, se laisse séduire par une fille du quartier et déloge un gamin noir d’un arbre. Curieux tableau qui semble autant relier les telenovelas que le traditionnel film choral mais Filho dynamite le tout en faisant de Recife et tout particulièrement de ce quartier (Le sien), ces rues, ces couloirs, ces escaliers, ces sas, ces fenêtres, un personnage à part entière. Le seul vrai personnage du film.

     L’autre constante c’est cette barrière, ici épaisse, là invisible, entre les dominants et les dominés, ces rapports de classes qui viennent s’immiscer aussi dans ce quartier moyen, où l’on peut s’acheter des grandes télés, se payer une bonne, se faire piquer son autoradio par le voisin. Une vie de copropriété bien réglée (Filho n’hésite pas à étirer une séquence de réunion de copro pour en saisir les rouages et le sens de domination) qui se réfugie dans la peur, l’ennui, la jalousie. Une vie où l’obsession sécuritaire l’emporte sur le reste ; Où les enfants font des cauchemars d’invasions ; Où les bénéficiaires de plantations familiales s’imaginent plonger dans une cascade d’eau rouge-sang. Bref, c’est un film hyper fort bien qu’un peu rêche et foutraque par instants mais dont la circulation et la respiration de cet espace aussi cauchemardesque que photogénique (On pense à Koyaanisqatsi), la construction aussi labyrinthique que les lignes qui chargent chaque plan et le magma sonore qui habite ces deux heures restent longtemps en tête après le visionnage.

Recife frio – Kleber Mendonça Filho – 2009

32 (1)Vague de froid.

   4.3   Là ça me parle déjà beaucoup moins, le côté comédie documenteur, j’ai l’impression que Filho s’amuse avec son sujet mais moins avec sa mise en scène mais bon, il tente autre chose, continue de filmer Recife, fait des inserts de pingouins, écoute un français qui regrette sa Bretagne natale. C’est parfois très drôle. Si c’est dispensable dans son ensemble ça reste passionnant de voir comment l’auteur a évolué avant Les bruits de Recife et Aquarius.

Electrodomestica – Kleber Mendonça Filho – 2005

32La vie domestique.

   6.1   C’est le brouillon d’une petite partie des Bruits de Recife. Après une introduction chantée et une succession de plans extérieurs, tout se passe dans un appartement dans lequel vivent une mère et ses deux enfants. Tâches quotidiennes pour l’une, télévisions et jeux divers pour les autres. C’est le son qui rythme tout le film et comme le titre l’indique, c’est la musique de la vie domestique – Une version apaisante du destructeur Le septième continent, de Haneke. Un bruit de chantier qui restera au dehors, hors-champ se mélange à celui plus ostensible de l’électro-ménager dans l’appartement : Micro-ondes, aspirateur, mixeur, machine à laver, lesquels Filho n’hésite pas à régulièrement saisir au moyen d’inserts brefs et répétés. On retrouve certains gestes de son long métrage à venir : Ce joint que l’on fume en solitaire et dont on rejette la fumée dans le tuyau de l’aspirateur pour ne pas qu’elle se dissipe dans l’appartement ; La livraison de la télévision 29 pouces, qui supplante la précédente (Un plan sur une table basse remplie d’une multitude de télécommandes revient souvent) ; Et il y a l’orgasme que la mère vient chercher sur sa machine à laver en mode essorage. Mais il y a surtout des portes, des grilles qui s’ouvrent sur d’autres grilles, des fenêtres protégées. Et de temps à autres un plan sur une montre, que la mère guette sans cesse, moins pour étendre son linge en temps et en heure (On pense d’ailleurs à Jeanne Dielman, notamment durant cette coupure de courant, dont on imagine un instant qu’elle va briser ce rituel ordonné) que pour effectuer sa petite messe de plaisir solitaire. Et il y a ce doux moment où un homme sonne à la porte, sans doute un ouvrier du chantier d’à côté ; Il demande un verre d’eau et la mère de famille va lui apporter une bouteille et une mangue. De toutes les maisons qu’il a abordées, dit-il, c’est la seule qui s’est ouverte. Pied de nez parmi d’autres plus abstraits approfondis dans Les bruits de Recife, que Filho fait à Setubal, véritable forteresse moyenne, repliée sur elle-même, ses peurs et sa parano sécuritaire. Le final, très beau, évoque Zabriskie point, rien d’étonnant tant on sent l’œuvre du brésilien proche des thématiques antonionienne.

Vinil Verde – Kleber Mendonça Filho – 2004

33Peur et fantaisie.

   5.2   Mère offre à Fille un cadeau spécial : une boîte pleine de petits disques de couleur pour enfants. Fille pourra écouter les disques, à l’exception du vinyle vert. C’est sur cette histoire tirée d’un conte pour enfants russe, que le cinéaste brésilien fabrique ce croisement entre le roman-photo façon La jetée et un absurde dérangeant à la Kafka. Un « il était une fois » version « Le fruit défendu » aux relents de Shining. Un cinéma fantastique comme on en voit peu, qui s’imprime moins par la morale que par des jaillissements – Mélodie sinistre, membres amputés, gants latex en mouvement. Et si Vinil verde semble constituer la gestation d’une œuvre à venir, il y a dans ces 16 minutes un climat étrange et horrifique qui permet d’entrevoir ce que Filho pourrait faire à l’échelle d’un long dans un futur proche. Et franchement y a de quoi flipper.

Aquarius – Kleber Mendonça Filho – 2016

16.-aquarius-kleber-mendonca-filho-2016-900x597La maison et le monde.

   9.0   J’ai beaucoup pensé au Tabou, de Miguel Gomes tant le film parvient lui aussi à embrasser une grande densité narrative et à diluer une large temporalité, à foisonner d’idées (des séquences à plusieurs niveaux de réalité, des plans hallucinants, des résurgences folles) tout en se focalisant autour d’un personnage en particulier. C’est à la fois l’histoire d’une famille, celle du Brésil, d’un immeuble, d’une femme. Sonia Braga est époustouflante, elle porte tout le film, irradie chaque plan de sa froide colère et son apaisante détermination. C’est définitivement l’année des femmes au cinéma, inutile de tous les citer, il y en a tellement, du film de Verhoeven à celui de Refn, en passant par ceux de Breton, Almodovar, Hansen-Løve. Aquarius est aussi et surtout un grand ballet musical, balayé au gré des disques écoutés par Clara, ancienne critique musical, entre Queen et Gilberto Gil, bref, un éclectique territoire sonore qui peut au détour d’une séquence lumineuse faire fusionner deux temporalités disjointes, au moyen d’une ellipse fondue, d’une brève apparition. Aquarius c’est aussi un grand voyage dans les quartiers moyens et pauvres de Recife, dont on foule la frontière sinon invisible, marquée par un maigre cours d’eau, sur une plage. Et Aquarius c’est aussi une histoire de cancer. Celui que l’on peut parfois combattre mais qui laisse des traces et celui, prolongement de la société, qui écrase tout, avec ce symbole père/fils, relais de générations de promoteurs à la médiocrité capitaliste dont le seul credo se résume à la réussite coute que coute. C’est Fassbinder au Brésil. C’est aussi un grand récit familial, ses mouvements mystérieux, ses repères douloureux, ses fantômes qui malgré leur absence physique, traversent le temps. De la mère de Clara, ici (Première séquence d’anniversaire sublime, où les discours des enfants se mêlent brutalement au souvenir d’une étreinte) à son mari (qu’on ne verra jamais) jusqu’à l’enfant de la domestique, dont on fête la disparition le jour de l’anniversaire de sa mère. C’est un film en trois chapitres, aux significations mystérieuses, jamais ancrés dans une mécanique attendue. Et c’est un appartement. Celui qui reste, seul contre tous, avec ce hamac devant la fenêtre s’ouvrant sur le front de mer, ce mur de vinyles, cette cuisine donnant sur un hall de secours, cette immense affiche de Barry Lyndon, cette commode sensuelle qui traverse le temps et convoque les souvenirs. C’est le souvenir d’un immeuble voué à disparaitre, avec son arrière cours qui ouvre sur des garages inhabités, cette entrée se jetant sur une plage dangereuse, ses vagues et éventuels requins. Et le monde se consume autour, à l’image de ces matelas brulés, cette fête bruyante dans l’appartement du dessus, avec orgie informe (Qui pourrait déclencher une bataille supplémentaire entre Clara et les promoteurs, mais lui donne plutôt envie de baiser, de son côté) et étrons dans les escaliers. Vestiges d’une société nuisible, d’où la sourde violence n’a d’égal que la quête éternelle du profit. C’est un film-monde, d’une richesse ahurissante, un grand film intime et politique, un acte de résistance tout en vibrations insolites, un grand film corporel d’une sensualité renversante, dont a l’impression qu’il a au moins encore autant à nous offrir dès qu’il s’en est allé.


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