Archives pour la catégorie Lav Diaz

Quand les vagues se retirent (Kapag wala nang mga alon) – Lav Diaz – 2023

17. Quand les vagues se retirent - Kapag wala nang mga alon - Lav Diaz - 2023Les chiens errants.

   5.5   Un polar de Lav Diaz n’est pas un polar comme les autres. Il faut accepter de s’y perdre, dans son intrigue, son rythme, ses images. Accepter de se faire dévorer par son atmosphère.

     Quand les vagues se retirent – rien que le titre semble déjà impénétrable, marqué du sceau de l’éphémère et l’éternel – est l’histoire d’une enquête gigogne, dans un État criminel.

     C’est l’histoire d’un face à face à distance entre deux ex-flics corrompus noyés dans les limbes des Philippines. L’un sort fraîchement de plusieurs années de prison, l’autre s’est isolé sur une île et doit affronter une terrible maladie de peau.

     Ils sont liés par leur passé de superflics, des cours de criminologie qu’ils donnaient jadis, liés surtout par le crime et la dictature de Rodrigo Duterte qui a tout dévoré, en perpétrant, notamment dans sa croisade anti-drogue, des assassinats de masse.

     Mais c’est un thriller qui ne se livre jamais, tant c’est d’abord le double récit d’une errance. Lav Diaz étire parfois pour pas grand-chose des scènes qui ne captent pas grand-chose, sinon les trajectoires miroirs de ces deux enquêteurs rongés par leur passé.

Magellan (Magalhães) – Lav Diaz – 2025

23. Magellan - Magalhães - Lav Diaz - 2025Le bateau et le monde.

   7.0   Le biopic hagiographique et exhaustif ne m’intéresse plus (si tant est qu’il m’ait déjà intéressé ?) donc j’étais servi, avec cette proposition signée Lav Diaz – dont je n’avais vu (et adoré) qu’un film jusqu’ici : Norte – qui entreprend à la fois de déconstruire le mythe, le biopic et la forme cinématographique.

     Le film s’ouvre à Mallaca, en Malaisie et se ferme à Cebu, aux Philippines, archipel sur lequel Magellan est mort après y avoir implanté son drapeau d’évangélisation catholique et apporté Santo Niño, l’enfant Jésus, qui deviendra l’icône catholique philippin.

     Mais d’un pôle à l’autre, les plans sont identiques, les faits, les exactions, les massacres aussi. Comme si l’Histoire de la colonisation se rejouait indéfiniment, comme si une attaque était la répétition de la suivante.

     La narration est noyée sous une effusion de plans atmosphériques et s’immisce un peu contre le film, un peu comme s’il était contaminé par l’occidentalisation, par la star – enfin ce qu’il en reste – ici Gael Garcia Bernal tentant de faire partie d’un film qui se refuse à lui.

     L’aspect spectaculaire du récit épique convoqué par ce voyage colonial vers un eldorado du pacifique est perpétuellement avorté par la mise en scène qui s’y refuse aussi, préférant cadrer loin une mutinerie nocturne, nous priver des décapitations ou simplement arriver après les massacres au moyen de tableaux ressemblant à du Delacroix.

     Mais la grande idée du film (qui achève d’en faire un anti-biopic) est surtout de faire un film sur Enrique, l’esclave de Magellan – acheté à Sumatra et lui servant d’interprète – plutôt que sur le navigateur lui-même. Soit l’envers complet de la figure héroïque de l’explorateur, qui ressemble davantage ici à celui filmé par Herzog, Aguirre, mais dont on aurait gardé que des plans de chutes ou des hors-champ.

     Reste un film étourdissant visuellement. Un film sur les forces du vent et de l’eau avant tout. Les éléments dévorent tout. Le son est dément. Rien que pour ça il faut le voir en salle. Mais c’est un film unique autant qu’il est bancal, un film ample à la structure impénétrable : il est morcelé, elliptique. Et en format carré. Sans musique. Un film qui pratique les plans fixes et les longues durées. Il y a toujours mille choses à regarder même s’il est parfois gagné par la pose.

     Mais le pire c’est que je ne trouve pas le film suffisamment radical. J’en suis dingue quand il arpente le peuple philippin. Quand il fait du bateau un personnage. Moins quand il colle aux vrais personnages, Magellan le premier. Même si celui-ci m’a beaucoup rappelé DeRoller – Benoit Magimel – dans Pacifiction. À noter que le film a le même chef op (Artur Tort) et qu’il est produit par Albert Serra.

     Finalement le film donne la sensation d’avoir été charcuté pour sortir en salle, mais qu’une version de neuf heures permettrait d’en saisir pleinement la folie et l’âme de ce voyage colonial : Lav Diaz a par ailleurs confirmé qu’une version longue était en préparation, concentrée davantage sur le peuple philippin ainsi que sur le point de vue de Beatriz, l’épouse de Magellan, qui n’apparaît ici que dans les visions oniriques du navigateur.

Norte, la fin de l’histoire (Norte, hangganan ng kasaysayan) – Lav Diaz – 2015

01. Norte, la fin de l'histoire - Norte, hangganan ng kasaysayan - Lav Diaz - 2015Violence silencieuse.

   8.0   A l’instar d’autres grands classiques de la littérature – qu’on ne va pas citer ici sous peine d’un risque de lynchage collectif – je me suis jadis confronté à la lecture de Crimes et châtiments, de Fiodor Dostoïevski, mais vite je l’ai abandonnée. Mon souvenir aussi flou qu’incomplet ne m’a pourtant pas empêché de le relier au film de Lav Diaz, qui s’en inspire ouvertement, dans les grandes lignes : L’étudiant désargenté, la prêteuse sur gage, le double meurtre, la solitude, la culpabilité, la folie. Tout y est.

     Tout y est mais le déroulement exploite d’étranges soubresauts, la construction se fait sur de longues plages de dialogues et d’errance, au moyen d’une diversification des points de vue. C’est l’imposante durée (quatre heures) qui permet cette construction, qui permet d’abord d’apprivoiser le quotidien de Fabian (l’étudiant cultivé, perdu entre l’idéalisme, l’existentialisme et le fanatisme qui ne trouvera que le crime pour réparer les maux du monde) et celui de Joaquin, cet ouvrier et bon père de famille bientôt accusé à tort et promis à la prison à perpétuité.

     Si Lav Diaz est coutumier des films aux très longues durées, puisqu’il faut neuf heures pour engloutir Death in the Land of Encantos et presque onze pour venir à bout de Evolution of a Filipino Family, Norte, la fin de l’histoire marque sinon une volonté de se plier aux conventions au moins une certaine rupture. Quatre heures, pour lui, c’est un court métrage. Surtout, on a le sentiment que c’est pile ce qu’il faut. Ou plutôt qu’il faut au moins ces quatre heures pour nous plonger dans les méandres de ces cinq années de récit, pour qu’il soit plus doux qu’austère, pour qu’il saisisse autant l’avant que l’après.

     Dans la région des Ilocos, partie nord des Philippines, Fabian et Joaquin n’ont rien en commun sinon d’être tombé dans les filets d’une mégère usurière sans scrupule, qui devient leur pire ennemie à tous deux : Joaquin, blessé, ne peut plus subvenir aux besoins quotidiens de sa famille et s’en remet à vendre ses biens au rabais. Fabian, lui, l’intellectuel las du système, emprunte parfois de l’argent à l’usurière mais un jour il la voit rudoyer une femme (celle de Joaquin) venue la supplier de lui laisser un peu de temps pour payer ses dettes. Il faut déjà 1h30 à Lav Diaz pour construire cela : Entre la douceur du milieu familial et la crainte financière chez l’un, hermétisme de discussions politiques et errances amoureuses chez l’autre.

     Lorsque le film bascule, en son quasi-centre, il s’agit de suivre trois pôles. Eliza, femme de Joaquin, qui traverse des envies suicidaires (Cette scène en haut de la colline, mon dieu) mais s’en remet à son quotidien de vendeuse ambulante. Joaquin, en prison physique. Et Fabian, dans sa prison mentale. C’est peut-être moins évident pour nous, spectateurs occidentaux, mais la figure de Fabian est moins le Raskolnikov du livre de Dostoïevski qu’une allégorie de Ferdinand Marcos, acquitté du meurtre d’un opposant politique avant d’être  président des Philippines entre 1965 et 1986 et d’instaurer la loi martiale, puis de mourir en exil.

     Les deux hommes dans Norte, la fin de l’histoire représentent les figures opposées de monstre des ténèbres et de faux coupable, de damné et de saint, mais sont traités inversement par le monde : Le saint est en prison pour double meurtre et devient un homme de bonté pure, de sagesse mystique – Il masse son voisin de cellule malade qui jadis le rouait de coups. Quant au monstre il est dans la nature et s’enfonce dans les limbes de la culpabilité et de l’abjection, allant jusqu’à violer sa sœur et tuer son chien – Enterrer son enfance et son identité, en somme. Une figure totale du Mal jusque dans le peu de bien qu’il croit pouvoir encore offrir : Quand la femme de Joaquin fait le voyage pour lui rendre visite en prison, c’est grâce à l’argent que lui donne Fabian, sans lui donner d’explications. Et lors de son retour, elle se tue dans un accident d’autocar. Eliza meurt, Joaquin lévite et Fabian s’échoue dans les marécages.

     Il faut évidemment passer outre son effrayante durée mais ça vaut le coup, vraiment. C’est une splendeur. Un film lumineux et violent, beau et tragique. Un mauvais rêve ou un doux cauchemar. Quatre heures durant lesquelles le temps semble s’être arrêté. Quatre heures qui sont des années pour ces personnages en transformation, ces personnages maudits qui sont comme les derniers des hommes, les protagonistes de la fin de l’histoire.


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silencio


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