Archives pour la catégorie Lisandro Alonso

Liverpool – Lisandro Alonso – 2009

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     6.8   Lisandro Alonso est un grand cinéaste moderne et même si son Liverpool est en deçà de ses précédentes réalisations, il n’en reste pas moins un film intéressant, qui embarque son spectateur dans une géographie et qui lui fait partager le destin d’un homme dans ce lieu. Depuis le début Alonso c’est ce cinéma là. Capter les déambulations d’un corps dans une région forestière, dans une jungle, dans un cinéma et cette fois-ci dans les paysages enneigés de la Terre de feu. Sur un cargo en plein Atlantique, un marin demande la permission de descendre un jour ou deux à Ushuaia pour y retourner voir sa mère (dont il ne sait guère si elle est encore vivante) qu’il n’a pas vu depuis longtemps probablement. S’ensuit une longue marche silencieuse à travers les vallées, où l’homme est aidé d’un vieux bus délabré où il peut dormir évitant le froid glacial de la nuit, et d’un camion transportant du bois qui accepte de le déposer dans le lieu qu’il recherche. Le cinéaste argentin filme toujours très bien les lieux, les paysages, ses lignes de fuite sont remarquables, il n’hésite pas à étirer les plans, saisir toute la musicalité de ce qui entoure ses personnages. Le plan séquence du camion où l’homme est assis à l’arrière sur du bois est à ce titre excellent. C’est le corps dans le cadre qu’Alonso filme moins bien dans Liverpool. Est-ce parce que pour une fois son récit relève entièrement de la fiction ? Ou parce que son personnage voyage en terre inconnue ? Les deux suppositions doivent se rejoindre. J’ai le sentiment que ce qui était fulgurant dans La Libertad et Los muertos c’était le choix du personnage. C’était le quotidien véridique de Misael dans le premier. C’était le retour d’un homme dans Los muertos, et cela avait été écrit, mais sur de lieux que ce personnage connaissait. On ne retrouve rien de tout ça dans Liverpool. Du coup on a le sentiment d’un truc un peu bancal, de quelque chose d’écrit, d’un retour sans vie. Je suis un peu exigeant car j’y ai trouvé des choses sublimes mais c’est la première fois chez Alonso que je m’ennuie par moments, que je n’y crois pas vraiment. En revanche, il y a un truc fabuleux en toute fin de film. On apprend des choses sur le passé de Farrell, ses relations familiales, un passé qu’il a voulu effacer. C’est le seul à d’ailleurs devoir se battre avec sa mémoire et ses remords. Sa mère est très malade et atteinte d’Alzheimer. Son père, même s’il reconnaît son fils, avait tout fait pour l’oublier. Sa sœur (qui semble être aussi sa fille selon les mots durs de son père) est handicapée et ne connaissait guère son existence. Et puis dans un dernier quart du film Farrell est parti. Est-ce qu’il a rejoint son cargo ? S’est-il engouffré à se perdre dans les montagnes ? On n’en saura rien. Alonso choisi de filmer l’absence de Farrell dans le village. Il filme une famille dans ses tâches quotidiennes et sa survie. Et dans un dernier plan, sans doute inutile et lourd on découvre le pourquoi du titre du film. Ce qu’il y a de fabuleux c’est cette cassure, ce choix d’avoir filmer longtemps la présence d’un homme dans un paysage quasiment déserté de vie humaine, puis d’en filmer l’endroit qu’il convoitait par ce long voyage pendant son absence cette fois. Farrell n’existait pas plus avant qu’il n’existe maintenant. Mais il aura laissé un souvenir à sa sœur comme symbole d’une présence éphémère.

Fantasma – Lisandro Alonso – 2006

Fantasma - Lisandro Alonso - 2006 dans Lisandro Alonso fantasma

     6.3   Je craignais très vite l’expérimentation formelle ultime où les personnages ne deviendraient inéluctablement que des pantins décoratifs sans épaisseur psychologique. Un peu comme chez Tsaï Ming-Liang (de ce que j’ai vu) même si le réalisateur reste avant toute chose un créateur d’ambiance, un cinéaste du plan. Il y a chez Alonso, et uniquement dans ce film là, quelque chose qui se rapprocherait de cela, dans le sens où ses protagonistes ne voyagent plus comme dans La libertad ou Los muertos, il n’y a pas ce mouvement perpétuel, circulaire du premier, progressif du second, mais un statisme inquiétant, renforcé par un cadre nouveau dans le cinéma de l’Argentin, puisque la jungle et les vallées de la Pampa ont été substituées à un centre théâtral, donc un film vécu dorénavant qu’en intérieur.

     On retrouve alors notre ancien prisonnier de Los muertos Argentino Vargas et notre bûcheron de La libertad Misael, tous deux invités à la première de Los muertos, dans un grand cinéma de Buenos Aires. Histoire véritable qui a énormément touché Lisandro Alonso, décidant donc de filmer cela, enfin de le reconstruire, tout en l’agrémentant d’un peu de fiction, était-ce bien utile ? L’élément de fiction n’intervient pas trop pour Vargas, que l’on va suivre dans son attente, marchant et fumant des cigarettes, pièces par pièces, couloirs par couloirs dans ce grand établissement, avant de vivre avec lui la projection du film dans lequel il est le protagoniste principal. C’est la découverte d’une immensité. Non pas qu’il soit véritablement perdu dans les méandres citadines mais tout simplement qu’il y a une confrontation entre son quotidien, sa vie que l’on a un peu vécu à ses côtés dans le précédent film, l’immensité de la jungle, et cet endroit nouveau pour lui, que nous connaissons davantage en ce qui nous concerne, occidentaux, les grandes constructions à étages. Comme si le cinéaste se confondait alors au spectateur et que nous invitions Vargas chez nous. Je ne suis pas certain que Alonso ait vraiment voulu montrer cela, mais ça transparaît comme ça à mon sens, mais surtout, c’est un homme arrivé dans un monde qu’il ne connaît pas, avec les mêmes regards que Q’Orianka Kilcher à la fin du nouveau monde de Terrence Malick. Pocahontas scrutait ce monde inconnu et cherchait un repère, elle le trouvait dans le regard d’un homme noir, c’était sublime. Vargas scrute de la même manière mais ne trouve rien qui le raccroche à son monde. Si, il trouvera l’écran de cinéma, dans lequel il se verra.

     J’en reviens à notre second personnage, Misael, le bûcheron de La libertad. Lui aussi est invité à la projection du film mais il se perd dans les coulisses de l’établissement, cherchant étages par étages, en prenant l’ascenseur, en montant sur le toit, quelque chose qui le ramerait en terrain connu. Lui ne s’est pas vraiment perdu en revanche. C’est l’élément de fiction qui ne fait pas vraiment sens mais pourquoi pas cela dit ? Lui qui était si certain de ses gestes dans le quotidien dans lequel on l’avait laissé dans le premier long métrage de Alonso, et bien le voilà sans aucun repère, découvrant des choses trop nouvelles pour arriver à apprivoiser une quelconque orientation.

     Parce qu’il s’agit bien d’un film expérimental sur les aléas du modèle occidental, et le cinéaste effectue un travail impressionnant sur le climat sonore, remplaçant les bruits naturels de la jungle, d’une forêt, d’une rivière par des sons d’ascenseurs, de portes qui claquent, du brouhaha extérieur de la ville. Dans sa volonté d’expérimenter chaque recoin d’un établissement, en l’occurrence un centre culturel, Alonso aurait très bien pu pousser la chose encore plus loin, car à de nombreux instants on pense à Hôtel Monterey de Chantal Akerman, mais Lisandro Alonso semble fébrile à l’idée de créer une expérience aussi radical (manquerait-il de confiance en son talent ?) du coup, ses personnages traversent – même s’il arrive à un plan de durer 2 minutes – chaque fois le cadre. N’aurait-il pas été plus judicieux de les filmer dans leur immobilité tout en filmant chaque pièce de l’établissement ? Akerman l’avait fait avec un hôtel, jouant sur les contrastes lumineux parce qu’elle s’était retirer l’accès au son. Alonso a le son lui. L’intérêt d’une fiction était moindre. C’est avec Vargas ou simplement les murs de l’immeuble (pour le coup, ils font vraiment parti du casting) que l’on se sent le mieux, que l’on reste un maximum attentif, que l’on tente de voyager dans les pensées de cet homme qui avance à tâtons dans un endroit inconnu.

     C’est beau (même en intérieur, le cinéaste fait des miracles de mise en scène), émouvant (de retrouver nos deux hommes laissés durant un feu de camp sous un orage ou le long d’une rivière sous une tante) et envoûtant.

Los muertos – Lisandro Alonso – 2004

Los muertos - Lisandro Alonso - 2004 dans Lisandro Alonso Los%2Bmuertos%5B1%5D    8.4   Bon, déjà dire que je trouve ça immense. Et je pèse mes mots!

     C’est l’histoire simple d’un homme qui sort de prison, après y avoir purgé une longue peine, dont la volonté première est de partir à la recherche de sa fille. Sur le chemin il lui achète une blouse et des bonbons, avant de traverser les cours d’eau, telle une âme errante, aux gestes précis, réapprivoisant en barque ou en marchant les lieux de son passé.

     C’est le mystère d’une vie retrouvée. Mystère car il y a table rase du passé. Toute évocation est aussitôt stoppée. Argentino Vargas semble vouloir repartir de zéro, ne plus en parler, ne plus y penser. Lorsqu’un type lui en parlera furtivement, il lui répondra que tout cela est terminé, qu’il a oublié. On ne sera jamais si Vargas a fait le nécessaire pour oublier son crime où s’il le tiraille encore. Il y a des éléments qui permettent de penser qu’il est dans le remords, que ça le hante sans cesse. Deux éléments : La toute première séquence du film, très aérienne, légèrement floue, où l’on distingue une nature luxuriante, on plonge littéralement dans la jungle, avant d’apercevoir deux corps recouverts de sang et les pieds d’un homme qui marche, une machette à la main. Etant donné que sur le plan suivant, nous voyons Vargas se réveiller, cela peut-être aussi bien vu comme une réminiscence douloureuse ou comme un simple cauchemar. Lisandro Alonso tient à rester complètement mystérieux sur les motivations et les sensations de son personnage. Puis le second élément concerne le dernier plan du film, libre d’interprétation, où la caméra s’attarde sur deux jouets dans la terre, un petit bonhomme footballeur et une roue de calèche, tentant de nous raconter quelque chose. La force de ce voyage vers la retrouvaille tient à ce silence autour du passé de cet homme et c’est ce qui est formidable. On n’est même pas certain de ses réelles motivations. Alonso nous montre quelqu’un de très serein, en communion avec les éléments naturels, quelqu’un de très silencieux, comme s’il cherchait à se purifier, mais c’est aussi un retour à la vie violent, inquiétant. Une scène de sexe sans passion avec une femme du village. La mise à mort d’une chèvre, qu’il vide aussitôt avant de la ramener jusque chez lui, comme accompagné d’un présent.

     Il y a une grande valorisation de l’espace chez Alonso, il en était déjà question dans son précédent film, le sublime La libertad. Les cadrages peuvent être assez serrés puis s’élargir soudainement, comme pour saisir le geste de l’homme, puis saisir l’espace dans lequel il se trouve, le tout dans un même plan. Cela est encore plus frappant dans Los muertos justement, il y a une séquence absolument formidable à ce titre, Alonso réalise un truc miraculeux. L’homme est seul dans sa barque, filant le long du fleuve, s’engouffrant dans la jungle, la caméra vient saisir ses mouvements de rame avant de s’écarter jusqu’à ce que la barque soit hors champ, que l’on ait uniquement des arbres en vue, le bruit du vent afin de saisir cette aridité, cette humidité. Tout devient merveilleux, presque hallucinogène. C’est un voyage sensoriel auquel nous convie le cinéaste argentin. Il n’y a bien sur pas que ça, Alonso se penchant aussi sur le contexte économique de son pays, mais le laissant au second plan, dans le plus grand des mystères comme le reste de son film.

     Los muertos (les morts) ce sont ceux que Vargas laisse derrière lui. Il faudra longtemps avant que l’on apprenne qu’il a tué. Un paysan lui dit qu’il a tué ses frères, ce peut tout aussi bien être ses vrais frères comme des amis ou simplement deux argentins, frères peut signifier beaucoup. Un mystère de plus donc. Le plus intéressant n’est pas ce qu’il a fait, mais ce qu’il fait à l’instant présent. L’histoire n’est pas à raconter, elle est derrière lui. Ce que filme Alonso, c’est ce que jamais personne ne filme. On a souvent le droit aux sorties de prison puis directement les retrouvailles. Alonso filme la sortie de prison comme le prologue à ce qu’il vaut véritablement raconter : Le retour d’un homme dans le monde, mais justement sans la retrouvaille, son film s’arrête là. Qu’il soit heureux, mélancolique, impatient, plein de remords, en colère tout s’inscrit sur son visage, car il ne parle pour ainsi dire jamais, ou dans notre imagination, l’interprétation que l’on donne de ce visage, de ce regard, de ce corps traversant fleuves et forêts, dans une solitude extrême, comme apaisé par ces instants spirituels on ne peut plus intenses…

La libertad – Lisandro Alonso – 2001

La libertad - Lisandro Alonso - 2001 dans Lisandro Alonso la-libertad

     7.0   C’est la journée d’un jeune bûcheron, Misael, qui se résume à couper du bois, à le vendre, à s’acheter des cigarettes, les fumer puis à manger du tatou devant un feu de camp, sous le grondement d’un orage lointain. Rien de plus. Le cinéaste argentin, dont c’est le tout premier long-métrage, raconte le quotidien d’une jeunesse abandonnée, d’une solitude sans fin, dans La Pampa, région montagneuse non loin de Buenos Aires. C’est en filmant ce personnage et l’espace dans lequel il se situe, dans lequel il vit, jour et nuit, dans lequel il travaille, il chasse, que Lisandro Alonso nous fait entrer dans cette vie, qu’il nous autorise à l’apprivoiser. C’est un film de la répétition, sans répétition, étant donné que l’on ne voit qu’une journée, un film qui est le relief de notre propre solitude, de nos propres désirs inassouvis. Le cinéaste ne le crie pas, ne le démontre pas, il le filme. Et c’est la véritable journée de Misael qu’il filme, avec une radicalité Akermanienne somptueuse.

Dos en la verada – Lisandro Alonso – 1995

     2.5   Réfractaires à l’idée de prêter des fonds et des instruments à un élève loin d’être modèle, qui voudrait réaliser son premier film, les écoles de cinéma n’ont pas servi de rampe de lancement au cinéaste argentin. C’est par l’intermédiaire d’un ami, lui aussi en école et à qui il restait un peu de bobine, qu’ils décident tous deux de filmer une sorte d’autoportrait qui deviendra Dos en la verada. Plan unique de trois minutes, construit comme un arc de cercle, observant les toits d’une petite rue de Buenos Aires, la rue elle-même, puis s’arrêtant sur deux hommes assis le long d’un trottoir, sirotant une bière puis une autre, regardant les voitures et les jeunes femmes, puis le plan continuera sa course vers les toits de la ville. La solitude déjà, mais surtout beaucoup de mouvements aussi. L’attente de quelque chose aussi sans doute, qui ne vient pas, que le cinéaste répercutera avec encore plus d’intensité dans La libertad, son premier long métrage, qu’il tourna avec des amis, des acteurs non-professionnels et trois fois rien.


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silencio


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