Archives pour la catégorie Luc Moullet

Anatomie d’un rapport – Luc Moullet – 1976

12. Anatomie d'un rapport - Luc Moullet - 1976« C’est malin. On n’a plus que cinquante ans à vivre et encore moins à baiser. Faut en profiter ! »

   8.5   Après avoir filmé Jean-Pierre Léaud dans un « western alpin » Moullet se filme lui-même dans un film de chambre quasi bergmanien, à la différence majeure qu’ici il est surtout question de sexe, de la place du sexe dans un couple, en période de libération sexuelle. C’est un peu Scènes de la sexualité conjugale, en gros. Même si c’est à deux autres films auxquels on songe en priorité, avant Bergman : La maman et la putain, de Jean Eustache, sorti deux ans plus tôt. Et Annie Hall. En effet, un an avant Diane Keaton et Woody Allen, Moullet et sa femme, Antonietta Pizzorno, mettent à nu leur histoire ou du moins ce qui ressemble à leur histoire, d’autant que l’auteur sans cesse se moque de son travail de cinéaste, de ses névroses, évoque ses précédents films, place de véritables anecdotes – dont celle d’un chèque important que les ordinateurs d’une banque lui destinèrent maladroitement (ce qui lui permet de tourner ce film, impossible de savoir si tout ceci est vrai ou non) avant de lui réclamer.

     Un couple d’intellectuels, plongé en plein crise libidinale, digresse autour des rapports intimes, la place du sexe dans leur vie de couple, la frustration qui s’accumule, d’un côté comme de l’autre, compare la place du sexe dans la société d’aujourd’hui avec celle d’avant. Moullet ne craint pas de se mettre à nu. Si son film sortira en salle accompagné d’une interdiction aux mineurs c’est en parti pour ça. Sa femme, elle, préfère se retirer et laisser place à Marie-Christine Questerbert, qui jouait déjà dans Une aventure de Billy le kid. Le film se clôt d’ailleurs malicieusement sur un dialogue entre les trois, au sujet du film et notamment de sa scène finale sur laquelle ils ne parviennent pas à se rejoindre – Fin qui ressemble beaucoup à celle qui fermera La terre de la folie, trente ans plus tard. Moullet campe donc ce personnage aussi irrésistible qu’odieux, convaincu d’avoir la malchance d’être arrivé pile quand les « rapports normaux » ont été bousculés par le désir des femmes de ne plus être considérés comme des objets. Si Moullet est clairement un acteur tardif de la Nouvelle Vague, il en est son représentant burlesque le plus fidèle. L’équilibre ici, qui en fait un film plus fort, plus fou mais surtout plus pertinent, plus féministe que tout ce que Moullet a fait jusqu’alors c’est la présence de sa compagne à la coréalisation qui lui apporte. C’est absolument génial.

Une aventure de Billy le kid – Luc Moullet – 1971

03. Une aventure de Billy le kid - Luc Moullet - 1971L’homme des Hautes-Alpes.

   7.0   Bien qu’il semble opérer un virage important, par rapport à ses deux premiers longs métrages, Une aventure de Billy le kid est la suite logique, d’un point de vue géologique, des Contrebandières, qui se déroulait déjà dans les grands espaces alpins. Il s’agit donc d’un western sur les terres noires des Hautes-Alpes, notre Arizona. C’est un film d’arpenteur, une course-poursuite infernale, un voyage harassant dans le sublime et le labyrinthique. L’histoire est secondaire ici, les lieux sont les seuls vrais guides. Moullet aime ces paysages, cet amour transpire de chaque plan. Un désert lunaire, des chemins escarpés, des falaises enneigées, de fines rivières. Certains plans sont parfois gigantesques, Moullet parvenant à saisir les personnages dans un ensemble qui les rend minuscules, dévorés par cette grandeur abstraite et multiforme. Et au centre il y a Jean-Pierre Léaud, brigand fuyard, qui prend une jeune femme perdue sous son aile. On ne comprend pas grand-chose de leur fuite, de leur rapprochement, le film est parfois très ingrat dans ses enchainements, ses post-synchro, ses ellipses en pagaille. Et pourtant il se passe un truc vers la moitié, une histoire de double-jeu et de vengeance qui chamboule un peu tout ce qu’on vient de voir et donne un supplément de folie au film, qui va dès lors se complaire dans le flashback. Une aventure de Billy le kid est donc un film complètement pété – qui vire d’ailleurs au délire hallucinatoire à la fin – que Moullet va tourner en six jours avec une équipe archi réduite composée de proches, le budget doit donc tenir dans un porte-monnaie. Pas loin d’avoir adoré.

Les Contrebandières – Luc Moullet – 1968

02. Les Contrebandières - Luc Moullet - 1968Brigitte et Francesca.

   6.5   Les contrebandières s’annonce sinon comme suite logique, un prolongement de Brigitte et Brigitte. Et s’en détache aussitôt. On se dit là aussi que le film aurait mérité d’être exploité sur un format plus court, afin de moins s’éparpiller, on se dit qu’il eut fait un beau complément de programme à Brigitte et Brigitte, ou bien qu’ils auraient formé deux beaux chapitres distincts, deux courts pour un long. C’est encore un film de bricoleur réalisé avec trois fois rien mais avec une vivacité telle qu’elle compense l’imposant manque de moyens. Exemple d’idée originale utilisée par Moullet : En qualité de film fauché, Moullet doit tout postsynchroniser. Il le fit aussi pour Brigitte et Brigitte, mais le cadre parisien offrait quelque chose de moins ingrat que si l’on postsynchronise dans le grand air – Car la grande particularité des Contrebandières est d’être tourné dans les Alpes du sud, toujours en extérieur. Il choisit donc que la quasi intégralité de son deuxième long sera raconté en voix off, avec les voix de chaque personnage (afin qu’on s’attache à tous) racontant ce qu’ils disent ou pensent.

     Moullet part dans l’idée que la Brigitte pyrénéenne de Brigitte et Brigitte est déçue par la ville et prend la route vers les montagnes, tombe amoureuse d’un petit brigand installé prêt d’une frontière avant de déchanter face aux tâches ménagères qui lui reviennent. Elle préfère la beauté du danger et s’improvise à son tour contrebandière, en compétition avec son ennemie de lit, avant qu’elles ne soient prises en chasse à la fois par les douaniers et le syndicat des contrebandiers qui les accusent de traitrise. Bref, c’est à peu près n’importe quoi et c’est ce qui fait qu’on se prend au jeu. Comme on se prend à celui de Guiraudie, quand il réalise Du soleil pour les gueux, auquel j’ai pas arrêté de penser ici : les grands espaces, sans doute, que tous deux filment avec admiration, tendresse et poésie. Le film peut aller où il veut et il faut bien avouer qu’il ne va nulle part, ses petits bulles comiques et ses majestueux paysages me suffisent.

Brigitte et Brigitte – Luc Moullet – 1966

01. Brigitte et Brigitte - Luc Moullet - 1966Mes provinciales.

   6.0   Dans une gare parisienne, Brigitte rencontre Brigitte. L’une est alpine et l’autre pyrénéenne. Deux affiches décoratives dans leur dos illustrent leurs origines (et l’affrontement) le temps de la séquence qui les voit faire connaissance. Elles vont se découvrir plein de points en commun, rien d’étonnant puisqu’elles ont toutes deux été façonnées par leur époque : « Nous sommes équidistantes de et parallèles à la norme, alternativement de part et d’autre d’elle » dira l’une d’elles. Sauf la taille et la couleur des cheveux, bien entendu. Ainsi que les études qu’elles sont venues trouver en montant à la capitale. Dès lors elles feront tout ensemble. Partageront la même chambre de bonne. Fréquenteront les mêmes amis. Jusqu’à rencontrer Jacques et Léon. Toute la légèreté, la folie, l’absurdité et l’impertinence de Moullet, qui m’avait tant séduit à l’époque où était sorti La terre de la folie (le seul Moullet vu jusqu’alors) se trouve déjà dans cette scène inaugurale : aucun mouvement de caméra, quelques objets relais et un sens des gestes et du dialogue d’une singularité aussi géniale que déstabilisante. Un fil qui tient, parfois se distend, mais ne rompt pas, c’est Brigitte et Brigitte, le premier long métrage de Luc Moullet (alors encore critique aux Cahiers et auteur de quelques courts) qui déploie un univers fantaisiste et une manière de raconter sans précédent. Pour compenser la simplicité de ses décors, Moullet utilise beaucoup le son. Dans la première scène par exemple, on entend les bruits d’une gare et cela suffit à penser que la séquence se déroule dans une gare. Il y a des moments savoureux comme le tout début du film avec notamment la visite des monuments parisiens que Brigitte et Brigitte vont sévèrement noter, c’est très drôle. Il y a aussi les cours de philologie, dictés par un Rohmer fou. Une interview par Brigitte de Samuel Fuller. Et plus tard un sondage de rue où l’on demande aux passants leurs trois réalisateurs préférés. C’est très marqué Nouvelle vague, très Godard dans l’idée, mais l’on sent que ça couve un univers plus personnel, plus burlesque, plus impertinent. Toutefois, Moullet aurait mieux fait d’en faire un moyen métrage (Un peu comme Rohmer lorsqu’il fait La carrière de Suzanne) car la seconde partie du film, plus bucolique, s’étire beaucoup pour pas grand-chose si ce n’est à la faveur d’un trop plein de répétitions. On préfère Moullet lorsqu’il va à l’essentiel. C’est d’ailleurs la bande son qui permet d’y voir plus clair, très souvent, d’accompagner le tout avec le dosage adéquat. Alors si le tout manque parfois de subtilité, il y a tellement de poésie uniquement guidée par la mise en scène, qu’on préfère garder en mémoire le meilleur.

La terre de la folie – Luc Moullet – 2010

La terre de la folie - Luc Moullet - 2010 dans Luc Moullet 19101631_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-20090506_110915-300x200 La région centrale.    

   6.5   Sujet sérieux complètement tourné en dérision, mais avec beaucoup de finesse c’est un peu comme ça que je caractériserais le nouveau film de Luc Moullet. On y parle d’une région anormalement meurtrière, souvent des histoires de famille, une coutume qui aurait traversé le temps. On est dans les Alpes du sud. Moullet s’intéresse à ces familles, ces crimes improbables et tente de faire une approche avec des problèmes thyroïdiens prenant leur source à Tchernobyl. Cette envolée délirante est assez cocasse mais n’a finalement que peu d’intérêt. Non, là où c’est formidable, c’est lorsque Moullet expérimente une idée géométrique selon laquelle la région formerait un pentagone de la mort, où il y trouverait même un épicentre. Cinq villes touchées par des drames hors du commun. Des crimes conjugaux. Des suicides après avoir décimé une famille entière. Des meurtres de gens totalement inconnus. Une petite fille entièrement découpée. Pas de quoi se réjouir. Pourtant Moullet ne s’intéresse pas aux souffrances, à ce qu’engendre les drames. Il ne s’intéresse qu’aux faits, cela pour prouver ses hypothèses. Et ce ton, constamment, anti tire larmes, presque jovial, donne un climat assez particulier au film ce qui fait qu’on ne sait plus, quelquefois, comment le prendre. Un moment donné il parlera de sa famille. D’un neveu de son arrière arrière grand oncle, ou quelque chose comme ça, qui aurait tué à coups de pioches la femme du maire, le garde-champêtre et le maire lui-même parce qu’ils avaient déplacé sa chèvre de quelques mètres. Personne ne parle de ça dans la famille, raconte Moullet. Lui au contraire aime parler de cette histoire, cela lui permet de se dire que pour le moment, il n’a pas hérité de se neveu d’arrière arrière grand oncle, car pour l’instant, dit-il, il n’a tué personne. Personnellement cette scène, racontée si solennellement m’a valu un grand fou rire. Et puis la toute fin, presque hors film, d’enguelade entre Moullet et sa femme à propos du côté provocateur de sa démarche j’ai trouvé ça formidable. Le moment le plus drôle du film haut la main !


Catégories

Archives

février 2019
L Ma Me J V S D
« jan    
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728  

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche