Archives pour la catégorie Luis Buñuel

Le charme discret de la bourgeoisie – Luis Buñuel – 1972

charme-discret-bourgeoisie-11-gUn dîner sans fin.

   7.3   C’était ma deuxième fois. Si j’aime le ton et la folie qui en émane en permanence, ce n’est pas le film de Buñuel qui me touche le plus, la faute sans doute à un récit plus conceptuel qu’à l’accoutumée. On garde les boucles et l’incapacité à s’en extraire de L’ange exterminateur, mais ce dernier faisait davantage magma tragique quand Le charme discret joue sur une nonchalance nettement plus sarcastique. Enfin, ce n’est que mon avis.

     Ici aussi il s’agit d’un dîner qui n’ira jamais à son terme, empêché continuellement, réitéré jusqu’à l’infini, dans lequel sinon les cloisons invisibles, on ne sait plus trop ce qui tient du réel, du songe ou du rêve, parfois imbriqués les uns dans les autres. Le plus fort je trouve ce sont les plus infimes sources de dérèglement qui enveniment chaque repas. Buñuel construit toute sa mise en scène autour de ces interférences à la fois énormes et invisibles. Il faut dire que le film n’hésite pas à emprunter les voies les plus improbables à l’image de l’histoire de cet abbé jardinier qui va rencontrer celui qui a jadis empoisonné ses parents à l’arsenic ou encore de ces histoires/rêves contées par cet officier de manœuvre.

     C’est un film complètement barré. Où les repères sont systématiquement bousculés à l’image du jeu volontairement outré de chacun des acteurs qui exagère son statut en permanence : Le trop grand sourire de Delphine Seyrig, qui masque une relation parallèle avec Fernando Rey ; Le penchant alcoolique de Bulle Ogier qui fait vraiment office de loque et pièce rapportée ; L’apparence éternellement ahurie de Jean-Pierre Cassel. Ce serait passionnant à analyser de fond en comble, il me semble.

     Après ça ne me stimule pas autant les sens que d’autres Buñuel, notamment Le journal d’une femme de chambre, pour me hanter durablement. Autant qu’un certain Cet obscur objet du désir, j’y reste relativement spectateur, admiratif mais lointain. Bon, je fais mon pisse-froid là, mais je trouve ça aussi proprement génial sur bien des points.

Le journal d’une femme de chambre – Luis Buñuel – 1964

11018321_10152887788967106_8977658029458925574_nL’Epidémie.

   8.8   C’est le premier film de la période française de Luis Buñuel et c’est probablement son plus sombre, autant dans son portrait de la bourgeoisie, des classes modestes que de l’Histoire en marche. Cloisonnement individuel d’un côté où chaque personnage, au sein d’une même famille ou dans la relation de voisinage, évolue dans sa propre cage, dans un renoncement et une consommation de son confort de la manière la plus pathétique qui soit (parties de chasse pour l’un, fantasmes fétichistes pour d’autres) et la plus exclue, surtout. Rarement ceux-ci apparaissent dans un cadre commun. C’est à peine s’ils se croisent.

     Célestine (Jeanne Moreau), la nouvelle femme de chambre, qui contrairement à l’œuvre original ne tiendra aucun journal, comme si le cinéaste gardait moins le contenu (qu’il s’approprie complètement) du roman de Mirbeau que son influence directe, dont il rend hommage en empruntant le titre. Le reste c’est du Buñuel. Une lente plongée, agonie dévorante, qui démarre par un travelling dans un train, passant en revue des paysages de campagne, s’enfonçant dans les profondeurs, pour ne pas dire le néant, puis s’achève plus tard sur un coup de tonnerre. Entre ces deux extrémités, un violent déchirement au milieu qui pourrait être celui d’Un chien andalou, l’œil d’un côté, le ventre de la petite fille de l’autre (des badauds sur le quai de la gare signalent qu’elle a été éventré).

     C’est la sortie du dernier film de Benoît Jacquot, Le journal d’une femme de chambre (troisième du nom au cinéma, après Renoir et Buñuel) qui m’a donné envie de revoir celui du cinéaste mexicain. Je pensais filer voir le Jacquot en salle dans la foulée mais c’était sans compter la claque que j’allais me prendre, sans vraiment m’y attendre d’ailleurs étant donné que je n’en gardais pas un souvenir impérissable. Je m’étais fait à l’idée que c’était mineur, en fait. Preuve s’il en est qu’il faut revoir les films. Quoiqu’il en soit, je n’irai pas voir le Jacquot en salle. Le Buñuel m’a calmé.

     J’avais oublié à quel point la mise en scène était forte et inventive. On garde forcément en mémoire la scène du meurtre (Lapin/Sanglier) mais tout est tellement de ce niveau, ça frise l’insolence. Dans mon souvenir, d’ailleurs, le meurtre de la petite fille se déroulait après la mort du vieil homme. Comme si sa mort était le déclencheur d’un dérèglement. En fait c’est mieux ainsi, ça se déroule absolument en même temps. Du coup, la mort de l’enfant est comme dévorée par celle du vieux. Dévorée par les escargots, par l’ellipse. Mais Buñuel est intelligent. Alors si le récit par le départ/retour de Célestine prend des allures conventionnelles, c’est sans compter sur un autre dérèglement, plus imperceptible celui-ci : La transformation de Célestine, qui franchit les frontières sans mégarde, comme elle grimpe sur le mur du voisin en l’accusant de jeter les pierres. Son apparente froideur et nonchalance pourrait masquer un glissement héroïque, il n’en est rien. Célestine reste celle qu’elle était, arriviste, elle se fond dans la masse jusqu’à en faire partie intégrante. Magnifique fin où elle qui encore une heure plus tôt dans le métrage semblait indiscernable, corps voguant libre comme l’air, la voici enfermée, dans un lit, se refusant au riche homme qu’elle a épousé comme son ancienne maitresse se refusait au sien.

     C’est un film d’une noirceur terrible, dans la mesure où aucun personnage n’est sauf. La dernière scène est un sommet Buñuelien : Joseph, devant son restaurant, qu’il avait promis d’ouvrir en compagnie de Célestine, criant « Vive Chiappe », accompagnant la manif fasciste se faufilant dans les rues. Film sans fin ou une fin qui contient l’infâme ouverture sur l’Histoire que l’on sait. Je crois que c’est mon Buñuel préféré après L’ange exterminateur.

La mort en ce jardin – Luis Buñuel – 1956

10014542_10152064351562106_6031386858881539473_n     5.8   Film étonnant. Si le début est peu passionnant pour ne pas dire daté, désuet, la seconde partie, articulée entièrement dans la jungle n’est pas loin d’être absolument merveilleuse.

L’ange exterminateur (El angel exterminador) – Luis Buñuel – 1962

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Forces obscures.    

   9.2   Quel plaisir, quelle chance de découvrir un tel chef d’œuvre sur grand écran ! C’est ma première fois avec ce cinéaste – que j’admire pourtant énormément – que je me dis en sortant de son film qu’il touche à la perfection. Il est là comme une synthèse de son cinéma, qui utiliserait à la fois les codes du néo-réalisme (par moment on est presque chez Fellini), de la satire sociale et du surréalisme, commencé trente-cinq ans plus tôt avec Un chien andalou. Et pourtant c’est encore un objet unique.

     Après une sortie à l’opéra, un couple de bourgeois invite une vingtaine d’amis dans leur demeure, à souper, à discuter, jouer du piano, s’auto congratuler. Tous plus pédants, révulsants, suffisants les uns que les autres. Chacun y parle de son beau métier, sa belle fortune, raconte des anecdotes qui n’ont pas fini de nous faire frémir. Comme cette femme qui se demande si elle n’est pas devenue totalement insensible, n’ayant éprouvé aucune émotion devant cet accident tragique, une collision de trains, complètement en accordéon, alors qu’il s’y entassait des gens du peuple dira t-elle. Et une autre de lui répondre qu’évidemment que si elle sait encore être touchée, comme à la mort de tel grand homme par exemple. Et cette femme qui réplique alors trouvant l’exemple mauvais : Comment ne pas être ému par la mort d’une personne aussi importante ? Bref tout un tas de discussions à vomir, dans une soirée qui sent l’hypocrisie, sorte de boite à mensonges, à fierté, à tabous.

     Mais il y a des signes étranges dans cette soirée. Des indices qui nous permettent de voir que quelque chose cloche, quelque chose de bizarre est en train de se passer. D’abord, les domestiques fuient la demeure, un par un. Des répétitions interviennent dans les dialogues, les faits et gestes, le serveur trébuche condamnant du même coup le plat principal, une femme sort des pattes de canards de son sac qu’elle range aussitôt, trois moutons et un ours ont investit la cuisine. Puis en fin de soirée, chaque convive se retrouve dans le petit salon affalé sur les sofas, chose qui en perturbe plus d’un car chose qui n’arrive jamais dans leur bonne haute société. Certains sont prêts à partir quand soudain une force inexplicable les en empêche. Pas une force réelle, visible ou palpable, non une force surnaturelle qui les pousse à réenvisager leurs envies. Une fatigue soudaine par exemple. Et un par un, chacun des convives se met à l’aise, investit le salon, chaises, sofas, sol et commencent à s’endormir. C’est le point de départ de ce film complètement dingue mais ô combien intelligent.

     Peu à peu donc, les rouages de cette petite communauté vont faire leurs apparitions. L’entente cordiale qui régnait jusqu’alors va se démanteler. Car ce n’est pas une mais plusieurs nuits qu’ils vont passer ensemble, comme une mise à l’épreuve. La panique, la faim, la soif, le manque d’hygiène, tout contribue à une montée de folie progressive et collective. Certains se mettent à parler tout seuls, d’autres font des prières, d’autres tentent de casser des murs en vain, quelqu’un qui n’a trouvé qu’un moyen ludique de passer son temps en faisant marcher un rasoir électrique qui agace la galerie, des instants de spiritismes, des rêves à vous en donner le vertige. Ajouter à cela un malade de la première soirée en train d’agoniser tranquillement, que l’on a pour ainsi dire abandonné. Des engueulades à tout bout de champ. Des envies de suicide. Ces jolis petits masques qui ornaient nos convives sont définitivement tombés. C’est désormais une cohabitation impossible vouée à la survie, entre des êtres tous contradictoires, plein de conventions répugnantes, en train de crever à petit feu dans leur pourriture, leur insolence.

Los Olvidados – Luis Buñuel – 1951

Los Olvidados - Luis Buñuel - 1951 dans Luis Buñuel los_olvidados03b

     8.0   Un joyau, une référence, un chef-d’oeuvre. Buñuel remet en cause le système moderne dans son incapacité à considérer la misère comme facteur évident de la violence accrue. Pour en témoigner de multiples personnages tiraillés, des vies dont le seul véritable désagrément reste la condition sociale. D’apparence le seul à plaindre véritablement resterait le vieil aveugle que l’on découvre vite en fasho parano, ne souhaitant que la mort imminente de ces jeunes paumés, qui lui causent du souci. Il y a aussi Ojitos, gamin abandonné qui utilise le vieillard pour ne pas avoir le ventre vide. Et les deux personnages centraux : Pedro tiré par El Jaibo dans des affaires louches où il sera bientôt question de meurtre.

     Si l’on peut avant tout y entrevoir une certaine complaisance pour le premier, de part sa fragilité, la balance s’équilibre lorsque le cinéaste espagnol s’intéresse au second moins attrayant en le révélant mal gâté par la vie, qu’il étaye majoritairement de vices, seuls échappatoires à son mal-être ambiant. Plus qu’un film sur les problèmes d’éducation, la tolérance, c’est le manifeste des petites classes, des réprouvés, condamnés à vivre et mourir dans la merde.

Belle de jour – Luis Buñuel – 1967

Belle de jour - Luis Buñuel - 1967 dans Luis Buñuel belleDeJour     8.1   Avec ce film je découvre le Bunuel plus récent, français, en couleur. Pourtant rien n’a changé, j’ai tout de suite reconnu la patte du cinéaste. Cette obsession pour les corps, les parties du corps, ici les jambes, les mains, le dos, les cheveux plus particulièrement. La répétition des sons de cloche évoquant la boîte musicale de Ensayo de un crimen, le personnage qui tombe amoureux de Séverine rappelle un côté El Jaibo dans Los Olvidados…etc. Nombreuses sont les évocations, sans oublier évidemment ces images fantasmées, ses métaphores amplifiées comme c’est aussi le cas dans Le journal d’un curé de campagne.

     Et l’histoire, celle d’une femme friquée mais paumée qui pour s’échapper de sa vie conjugale  qu’elle trouve morne et routinière se voit entrer dans ces maisons où l’on satisfait les hommes. Séverine, devenue Belle de jour entre 2 et 5, vit dans le fantasme masochiste de la découverte de ses actes par son mari. Le fouet, les insultes, le jet de boue, sont autant d’instants effectifs à son infidélité régulière. Mais tout cela se passe évidemment dans sa tête. Une fois de plus avec Buñuel, c’est grand.

 


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Auteur:

silencio


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